Crédit : Jason Piekar

Lord Esperanza : "Je veux donner de l’espoir aux gens et les motiver à croire en eux"

À l’occasion de la vingtième édition du festival Marsatac, nous avons échangé quelques mots avec le rappeur parisien Lord Esperanza.

(© Modulor)

En pleine ascension depuis bientôt deux ans, Lord Esperanza est sur un petit nuage. Le rappeur, originaire du 18e arrondissement de Paris, a fait sa percée dans le game grâce à un talent indéniable pour l’écriture, un éclectisme musical, des clips toujours magnifiquement réalisés et des initiatives artistiques en veux-tu, en voilà.

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Après son premier album studio, Polaroïd, il est revenu ce vendredi 22 juin avec un nouvel EP, Internet, qui colle à sa génération 2.0 friande des réseaux sociaux. Actuellement en tournée, Lord Esperanza était à Marseille le vendredi 15 juin pour la 20e édition du festival Marsatac. Après son concert et à quelques jours de la sortie de son nouveau projet, nous avons rencontré "l’enfant du siècle".

Konbini | Tu sors tout juste de scène, comment as-tu vécu le show ?

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Lord Esperanza | C’était sublime ! Merci beaucoup à tous les Marseillais pour leur accueil, c’était incroyable. Je pense que c’était l’un de mes plus beaux concerts. On jouait en même temps qu’IAM, et pourtant la salle était pleine ! Je suis trop heureux d’avoir partagé ça, je n’ai reçu que de l’amour et tout le monde était souriant. Je suis impatient de revenir jouer ici.

Les choses s’accélèrent pour toi depuis la sortie il y a deux ans de ton EP Drapeau noir. Comment vis-tu ton succès ?

Je n’ai qu’une chose à dire : merci à mon public, à mes étoiles. Je suis content de ce qui m’arrive. C’est un rêve éveillé et je travaille beaucoup pour faire que tout ça ne se transforme pas en un cauchemar de jeunesse.

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En regardant le clip de "Infiniment vôtre" avec Roméo Elvis, on a quand même l’impression que tu t’es vite retrouvé confronté aux inconvénients du succès…

C’est inévitable. Le succès a forcément ses mauvais penchants. Il y a des gens qui jugent ta musique, qui te jugent, qui créent des fake news à ton sujet. Tout ça, c’est le revers de la médaille. À part ça, je suis constamment dans un rêve éveillé. Je suis entouré de gens bienveillants, j’ai une équipe formidable et c’est fondamental.

Je travaille avec des producteurs exceptionnels, mon beatmaker, mon manager, mes réalisateurs, les techniciens. Tous sont des gens en or. J’ai tout pour être heureux : on fait des super scènes, La Gaîté Lyrique est complète depuis trois semaines… "Tout va bien", comme dirait Orelsan !

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Récemment, tu as lancé le concept "Dans ta ville" pour promouvoir des réalisateurs partout en France. Comment les as-tu sélectionnés ?

Tout s’est fait grâce à la puissance des réseaux sociaux. On a lancé un appel d’offres et j’ai reçu plein de messages avec des propositions. On a fait une sélection parmi toutes les vidéos qu’on a pu recevoir et on a choisi les noms en fonction de la qualité du travail. Puis on en a pris un dans chaque ville pour réaliser un clip de la série#LordEsperanzaDansTaVille.

Mettre en lumière des réalisateurs, ça me tenait vraiment à cœur, car ces gens sont fondamentaux dans le rap et la musique en général. La musique ne s’écoute plus seulement, elle se regarde. C’est important pour moi et c’est pour ça qu’on va lancer une saison 2 dans les prochains mois.

Après le remix de "Noir" pour les artistes en exil, tu comptes proposer d’autres projets du même type à l’avenir ?

Oui, j’ai d’autres projets annexes à la musique, même s’il est encore un peu tôt pour les dévoiler. En fait, pour l’anecdote, lorsque j’ai commencé la musique, il y a un gars qui s’appelle Flavien qui m’a tendu la main. Il m’a enregistré gratuitement et hébergé chez lui quand j’avais des problèmes avec mes parents.

Il m’a dit : "Ce que je fais pour toi, perpétue-le." C’est d’ailleurs pour ça que dans le troisième couplet je dis : "L’amour d’une âme sœur m’a tendu la main puis m’a fait promettre de le perpétuer." C’est important de transmettre, simplement, quand on a une notoriété qui commence à se créer. En tout cas, moi je ne veux pas ne rien en faire.

Je sais que tu t’intéresses à la production. Tu t’es certes entouré de ton beatmaker fétiche, mais la prod fait-elle toujours partie de tes plans ?

Majeur-Mineur, le seul, l’unique. Je m’y mets, déjà. Je travaille un peu sur le live aussi. Le truc, c’est que je fais beaucoup de musique et c’est forcément plus difficile d’être sur tous les fronts. J’ai un tel niveau à rattraper en matière de production que je préfère pour l’instant rester concentré sur l’écriture.

Mais je sais que dans deux ans, dix ans peut-être, je m’enfermerai avec mes potes pour me focaliser seulement sur ça. J’ai un pied dedans avec une formation de piano, mais ce sera pour plus tard.

Musicalement, tu as toujours voulu explorer de nombreux styles. Tu penses que la polyvalence est la clé aujourd’hui, à l’heure où tout va très vite avec le streaming ?

Oui, c’est important. Pour ma part, je ne sais pas trop si je suis bon dans tout, mais en tout cas, j’ai vraiment cette envie de sortir de ma zone de confort. Je me dis que sans ça, je n’avancerai pas. Je veux me prouver à moi et aux autres que je suis capable d’évoluer. La définition d’un artiste pour moi, c’est quelqu’un qui doit sans cesse se réinventer.

C’est tellement complexe, la réinvention, d’autant plus que quasiment tout a été fait dans la musique aujourd’hui. D’autant plus à l’ère de la surconsommation, c’est très difficile d’arriver à proposer une nouvelle démarche et de sortir du lot. Pour rester cohérent, je fais juste la musique que je kiffe. Je ferai toujours du rap, mais je veux de plus en plus m’ouvrir au chant.

Quel est le fil rouge de ton prochain EP, Internet ? La jeunesse, très influencée par les réseaux sociaux ? Finalement, toi aussi tu as réussi grâce à Internet.

Oui. On est tous des enfants d’Internet. Comme tu dis, moi-même je ne serais pas là sans les réseaux sociaux, YouTube et les médias. C’est toute cette sphère qui a fait de nous ce que nous sommes. On se fait via ces outils. L’idée derrière ce projet est partie d’un truc marrant : il y a eu une polémique il y a quelques mois sur les rappeurs qui achetaient des vues. Ça n’a jamais été mon cas et j’ai commencé à écrire un truc sur le sujet.

Internet revenait pas mal et je trouvais que ça sonnait bien. Avec ce projet, je veux fédérer mon public, ceux de ma génération qui eux aussi ont grandi avec Internet. Je suis également fasciné par la technologie. Je pense que l’intelligence artificielle, c’est l’avenir. C’est une manière de dire que dans mon virage musical, il y aura aussi une place pour elle et pour l’artificiel, ce qui est créé par l’homme au sens étymologique du terme.

On t’a beaucoup vu en binôme avec Majeur-Mineur. C’est forcément quelqu’un de spécial pour toi.

Musicalement, on est tombés amoureux et humainement, c’est comme si nos âmes étaient reliées dans une vie antérieure. Il y a vraiment une connexion très profonde entre nous. C’est sûr qu’il restera très présent sur mes projets, tout comme moi sur les siens d’ailleurs.

Un autre de tes projets en cours, "Talent caché", a pour but de mettre en avant des artistes que tu apprécies. Produire des artistes est quelque chose qui t’intéresserait ?

Oui, ça m’intéresse grave. La direction artistique me fascine. C’est encore quelque chose dans la musique que je ne connais pas très bien, mais que je veux développer à l’avenir. Même si je reste focus sur ce que je fais, c’est un nouveau challenge que je compte me fixer. Je n’ai encore rien fait là-dedans, mais j’y compte bien.

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

J’écoute Majeur-Mineur et mon gars Eylia. Ils arrivent à la rentrée avec un projet à deux. C’est trop fort, et vraiment à la croisée des genres R’n’B et trap. Après évidemment, j’écoute tous mes gars, je kiffe aussi beaucoup Loud, Spooky Black et IAMDDB.

Récemment, tu es aussi "rentré dans le cercle". C’est un peu une sorte de reconnaissance pour toi ?

Carrément, ça fait forcément plaisir d’être validé par un kickeur de l’espace comme Fianso. C’est un gars vachement humble, vraiment sympa et profondément humain. Il me touche personnellement, je suis très content d’y être allé et ça m’a apporté beaucoup. Plein de gens m’ont découvert dans le cercle. Merci à lui.

J’ai vu la chronique dont tu as fait l’objet dans La Sauce. Elle était plutôt acerbe, mais tu n’as pas encore réagi.

Non, mais j’ai beaucoup ri ! Le seul truc qui m’a vraiment dérangé dans la démarche, ce n’est pas la critique en elle-même. Les critiques font partie de la carrière d’un artiste, c’est logique et très bon signe d’être clivant ! Le problème, dans les propos du journaliste, ce sont les fake news sur mes origines − j’ai grandi dans le 18e, pas dans le 16e −, sur le fait que j’aurais été hué après le Scred Festival, etc.

Le travail d’un journaliste, ou d’un chroniqueur, c’est de vérifier ses sources. Mais bon, ça fait partie du métier… En tout cas, je l’ai invité à la Gaîté Lyrique pour qu’il vienne passer un bon moment.

Au-delà de tout ça, qu’est-ce que tu veux apporter au rap game sur le long terme ?

Je veux donner de l’espoir aux gens, les motiver à croire en eux. J’ai reçu plusieurs messages de personnes au fond du trou, dont certaines voulaient se suicider, qui m’ont dit que ma musique les avait aidées à sortir de l’ombre. J’ai des frissons rien que d’en parler… Tu te rends compte ? Ma musique a sauvé des destins ?

Il y a quelques mois, c’était inenvisageable pour moi. D’autres m’ont dit que, grâce à moi, ils s’étaient mis à faire de la musique ou des films. Je ne peux que les remercier. Je me sens tellement petit par rapport à l’immensité de ces causes.

Pour ma part, je veux partager mes valeurs, transmettre le partage et l’amour. C’est pour ça que j’accepterai toujours la critique tant qu’elle sera constructive, parce que j’ai besoin de progresser à la fois en tant qu’artiste et en tant qu’être humain. Pour cela, je me remets sans cesse en question.

On te compare toujours autant à Nekfeu malgré le succès ?

De moins en moins, c’est vrai. Après c’est facile, je suis un rappeur blanc qui fait des allitérations et qui a une moustache. Mais on parle d’un mec qui a fait tant de choses, du coup, je ne serai jamais saoulé par cette comparaison. Il m’a inspiré, parmi beaucoup d’autres comme Maître Gims, Doc Gynéco, Damso ou encore MC Solaar.

Nekfeu, je suis admiratif de son travail et je le respecte beaucoup. Je comprends que des gens puissent me comparer à lui, mais ceux qui écoutent ma musique savent que je n’ai rien à voir avec lui, qu’il s’agisse des prods ou de l’écriture.

Enfin, as-tu un pronostic pour la Coupe du monde ?

La France, frère ! Si j’étais pas chauvin, je dirai que l’Espagne a sa chance, mais le coq résonne à travers Marsatac. Rendez-nous Karim et donnez-nous Zidane !

Par Jérémie Léger, publié le 25/06/2018

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