©Valentin Le Cron

On a suivi Ichon, rappeur en quête de bleu, chez lui à Montreuil

À l’occasion de la sortie du clip de "Backstage", single extrait de son dernier album Il suffit de le faire, on a rencontré Ichon pour évoquer avec lui sa philosophie, sa vision du rap et ses perspectives d’avenir.

(© Valentin Le Cron)

Avec Cyclique, son premier projet solo sorti en 2014, Ichon posait déjà les bases d’une philosophie qu’il continue de suivre aujourd’hui. Qu’il s’agisse du quotidien ou de la musique, tout chez l’artiste se développe en effet autour de cycles dont l’objectif est d’atteindre le bleu, couleur synonyme du bonheur. Omniprésente, cette quête imprègne avec plus ou moins de vigueur chaque projet du jeune Montreuillois, à l’image du dernier en date, Il suffit de le faire.

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D’abord incandescent, le bleu se répand sur son EP Cyclique via un sample du titre "Fear" de Shade, qui fait résonner en fin de morceau introductif la phrase "Blue is the color of the red sky". Sur ce projet, la plume d’Ichon se fait poétique et introspective. Personne ne s’étonnera alors d’apprendre que le jeune homme s’est lancé dans l’écriture en confectionnant des lettres d’amour. Pourtant, le ciel semble se couvrir, et c’est un bleu nuit qui plane par la suite sur #FDP, son deuxième EP.

Malgré l’obscurité, sa vision se fait plus nette, et le projet sonne comme une prise de conscience violente et vindicative d’un certain système. Pour réussir, il faut désormais être "un fils de pute". Déterminé et tranchant, le jeune homme délaisse la poésie des débuts qui semble ne pas payer ("J’prends mon bif, et j’me taille, J’ai plus l’temps d’parler") et développe de nouvelles stratégies. Pour avancer, il s’agit dorénavant de s’affranchir de ses peurs et de se poser moins de questions.

Son dernier projet, Il suffit de le faire, s’inscrit dans ce contexte. En 18 morceaux, le rappeur y expérimente et développe des cycles et des teintes différentes. Le bleu semble désormais à portée de main, comme l’indiquent en tout cas ses derniers clips. Précédemment très frontaux, affichant des scènes de sexe crues ou des bavures policières sanglantes, ils laissent aujourd’hui apparaître du bleu un peu partout. Celui de "Backstage", son dernier en date (à découvrir aujourd’hui), l’affiche carrément en toutes lettres sur des néons portés en guise de lunettes.

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Profitant de cette sortie, nous avons rencontré le rappeur pour parler avec lui de sa philosophie, sa vision du rap et ses perspectives d’avenir.

Konbini | Il suffit de le faire, ton premier projet long, sort un peu plus d’un an après ton EP #FDP. Ça a été assez rapide…

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Ichon | Oui et non. Vu que je fais de la musique tous les jours, il n’y a presque pas un jour où je n’écris pas un morceau. Tous les jours, je pense à ce que j’écris, j’enregistre et je fais un nouveau morceau. "Rapide", c’est donc relatif. Pour ma part, je trouve que ça a été long. J’aurais pu le sortir avant. Ce qui a pris du temps, ça a été la façon de mettre en forme le projet, de créer mon label, de trouver un studio dans lequel mixer, dénicher des gens avec qui faire des clips…

Ça a demandé plus de temps que la composition et la production. Sans ça, je pourrais sortir des albums tous les trois ou quatre mois, je pense. Aujourd’hui, toute cette organisation nécessaire est posée et structurée. Il y a le management, le tourneur, mon label, la maison de disques, et donc plus de moyens pour faire les choses. Je pense que ça va aller plus vite pour sortir des projets à l’avenir.

"2016, c’est pour le blé, 2017, c’est le business" ("2017", 2017)

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Ton label Bon Gamin est lancé. Quelle est son ambition ?

Déjà, finaliser des projets sans attendre un an et demi ou deux, c’est la base. Sortir les projets de Loveni, Bon Gamin, Myth Syzer, Ichon, ça remplit vite l’année. Je suis déjà en 2019, sans vouloir faire crari.

(© Valentin Le Cron)

Myth Syzer est encore présent sur ce projet, comment vous vous organisez tous les deux ?

On est ensemble en studio, mais notre manière de taffer est chaque fois différente. Pour le morceau "Série B" par exemple, je lui avais expliqué qu’il me fallait un son comme ça. J’avais déjà écrit un refrain sur une prod, du coup, il a plus ou moins été un artisan de ce morceau-là. Concernant "Go", c’est lui qui avait fait cette prod et me l’a fait écouter. J’ai kiffé, je me suis dit qu’il fallait que je la fasse. Ça varie vraiment en fonction des producteurs avec qui je vais bosser. Il n’est pas le seul sur le projet, il a dû en assurer 45 %.

En matière de feat, il y a Loveni qu’on connaissait bien, mais aussi Ventchi et Jeune LC. Peux-tu nous parler d’eux ?

Venchi est mon maître spirituel, il fait partie d’un collectif qui s’appelle Plus mafia. Jeune LC, lui, c’est notre frère d’armes, notre frangin avec qui on avance depuis bien longtemps. Ce sont mes frères, les gens avec qui je marche dans la rue, avec qui je vais faire la fête, avec qui je pars en vacances, avec qui je me sens bien. C’est avec eux que je fais de la musique.

Est-ce qu’avec ce projet, tu considères toujours que tu fais du rap de FDP, ou tu es passé à un autre cycle ?

Je suis passé à un autre cycle. En gros, les cycles se nourrissent les uns les autres. Un cycle ne se termine pas, il se renouvelle et s’agrandit. Là, je suis passé à une nouvelle phase et je passerai à une autre, encore et encore, tant que je ne serai pas mort. Ça m’a énormément nourri de faire #FDP, tout comme ça m’a nourri de faire Cyclique et Il suffit de le faire. Dans ce projet, il y a plusieurs cycles différents… C’est aussi pour ça qu’il est plus long.

Du coup, c’est compliqué de le décrire. Qu’est-ce qui l’a inspiré ?

C’est clairement un mélange de Cyclique et de #FDP, tout simplement. Après, comme d’habitude, il y a la vie, la pluie, les filles, les garçons, l’envie de réussir, d’aller plus loin, l’absence d’envie aussi. Ma vie, quoi.

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"Alors je me laisse vivre, c’est la vie, alors je me laisse mourir" ("C'est la vie", 2014)

La mort semble accompagner tous tes cycles. Déjà dans Cyclique, tu concluais : "Je me laisse mourir"…

Je ne parle pas de la mort de manière tragique. Quand je dis ça, juste avant, je dis : "Je me laisse vivre." Se laisser mourir, c’est quelque part se laisser vivre. Dans toutes ces phases où je parle de mort, je parle vraiment de vie. Je n’ai pas peur de mourir, j’ai envie de vivre. Je trouve ça beau, en fait. C’est un cycle. Comme une feuille, comme la naissance, c’est toute une vie jusqu’à la mort.

Dans ce projet, on ressent aussi cette vie dont tu parles. Le morceau "Maintenant" est finalement un morceau assez positif ?

Oui, complètement, ça n’a jamais été morbide. Et si j’ai pu avoir ces pensées, c’est pour arriver au bonheur. Je les ai eues bien plus jeune, avant Cyclique. J’avais peur de qui j’étais, de ce que je voulais faire, de comment j’allais avancer, de ce que j’étais vraiment, ou de ce que je voulais être. Je m’interrogeais. Est-ce que j’avais réussi à faire quoi que ce soit ? Et en fait, je me suis rendu compte qu’il suffit de le faire. C’est vraiment ça. T’as envie de faire un truc, tu le fais. Pas la peine de réfléchir.

Maintenant, tu n’as plus peur ?

Depuis #FDP, je n’ai plus peur.

"J'arrêterai pas tant que j'ai pas fini, j'ai plus peur de rien sur ma vie" ("Même pas peur", 2016)

Dans les clips que tu as sortis pour illustrer ce projet, le bleu est très présent. Est-ce un signe que tu as trouvé le bonheur ?

Ouais, je crois. Du moins, j’ai trouvé la direction du bleu, du bonheur. C’est juste de faire les choses et de ne pas aller chercher plus loin.

Il y a quand même de l’ironie dans le clip de "Maintenant"…

Bien sûr. C’est la mise en scène du bonheur qui ne se trouve pas à la télé. Les gens pensent qu’en venant à la télé, ils vont trouver le bonheur parce qu’on leur transmet l’illusion que tout est beau, tout est propre, tout est carré, que le présentateur t’aime et qu’il va s’émouvoir avec toi, alors que finalement, c’est juste un mec comme toi. Lui aussi a des tourments, se pose des questions et est fatigué. L’idée, c’est de donner ce qu’on a à donner pour de vrai dans la vraie vie.

Ton travail est parfois empreint d’une dimension sociale. Le clip de "#FDP" renvoie explicitement aux violences policières, par exemple. Ça fait partie des réflexions qui t’animent ?

C’est ce qu’il y a dans ma tête. En vrai, j’essaye d’ignorer tout qui est sociétal et politique. Par exemple, j’ai désactivé la fonction qui permet de voir les infos sur mon téléphone, parce que ça me plombe et que ça me met mal. Je n’aime pas entendre ces nouvelles. J’essaie de ne pas les écouter, et le peu de fois où je les écoute, ça reste dans ma tête et ça ressort forcément dans mes textes. Mais en vrai, si je devais vraiment penser à ça, je ferais de l’humanitaire. Ça me fait chier la misère du monde. En fait, ça me casse les couilles, c’est de la merde. Les gens cons, ça me casse les couilles, ça me fait chier, ça m’embête vraiment.

(© Valentin Le Cron)

En parlant de ce qui te casse les couilles, qu’est-ce qui te dérange dans le système du rap français, que tu attaques pas mal dans #FDP ?

Ce qui me fait chier, c’est que les gens qui gèrent les médias rap veulent un style de rap en particulier. Il existe une ligne directrice, et si ton rap ne correspond pas aux critères, tu ne peux pas être promu sur ces médias qui ne sont pas les médias grand public du rap. Du coup, je suis obligé d’être avec les hipsters de Konbini ou des Inrocks… C’est cool car j’ai des gens qui me soutiennent, mais du coup il y a un contraste entre tout ça que je n’arrive pas à comprendre. Il faudrait que je crée un média, comme Booba a fait avec OKLM.

Cette non-reconnaissance a-t-elle influencé le changement presque radical observé entre Cyclique et #FDP ?

Dans Cyclique, je parlais de ma vie, je ne parlais pas des gens. Ce premier projet m’a permis de rencontrer des gens. C’est ça qui a principalement engendré ce changement. Pour autant, je n’ai pas fait ça pour plaire, mais je me suis nourri de ça.

"Quand j’étais p’tit, j’traversais déjà l’périphérique, quand j’étais p’tit, j’voulais d’jà niquer Paris, yeah" ("Je ne suis qu'un homme", 2017)

Tu parles toujours de traverser le périph' ou de quitter la France. Quels sont tes projets en la matière ?

Pour l’instant, je suis un vagabond. Je n’ai pas envie de rester à Paris. Je regarde vers la montagne, vers la mer, les trucs sympas. Je ne regarde pas vers les buildings, mais je regarde en France.

Donc Montreuil, c’est fini ?

Montreuil reste trop proche de Paris, mon téléphone sonne trop. J’aime l’isolement, l’espace. Ici, quand je vais chez mes parents, il devient difficile de marcher tranquillement le soir pour écrire mes sons. Il y a des voitures partout. Quand j’étais petit, plus jeune, il y a cinq ans même, à 22 heures je pouvais crier dans les rues, taguer, il n’y avait personne. Le développement de Montreuil, je trouve ça trop bien pour les gens et les commerces, mais ce n’est pas pour moi. Je me sens oppressé. Je suis comme ça, c’est tout.

(© Valentin Le Cron)

Il suffit de le faire d’Ichon est disponible depuis le 24 novembre.

Par Sophie Laroche, publié le 25/01/2018