AccueilMusique

Hot Chip : "On ne s'est jamais considérés seulement comme un groupe de musique électronique"

Publié le

par Théo Chapuis

Streaming, musique électro, FKA Twigs et main basse des grandes firmes sur la musique... Felix Martin nous a livré quelques secrets de fabrication peu de temps après la sortie du sixième album de Hot Chip, Why Make Sense ? À lire au soleil, avec les sons chaloupés du sextet londonien en fond sonore.

Felix Martin, deuxième à partir de la gauche, titulaire de la plus belle moustache de Hot Chip

Et de six. Tranquillement, Hot Chip poursuit sa route toute en vrilles, quelque part entre l'electronica, le hip-hop, le funk et la new wave. En mai dernier, la bande menée par Joe Goddard et Alexis Taylor sortait un sixième album, au patronyme faussement interrogatif de Why Make Sense ?. Toujours aussi arty dans son esthétique et sa démarche, le disque rend hommage aux références habituelles du groupe : la black music, Talking Heads, New Order et le souffle de la culture nightclubbing anglaise des années 90.

Mais si vous pensez que Hot Chip n'est qu'une machine à répéter ce qui a fait la gloire de la dance music des années 80 et 90, c'est que vous vous êtes arrêté à leur look de profs d'arts plastiques. N'en doutez pas : pétillant et bariolé, Why Make Sense ? est un disque résolument de son époque, capable d'invoquer la froideur des stroboscopes ("Huarache Lights", "Need You Now"...), un hymne aux siestes crapuleuses ("Dark Nights"), des riffs éhontément funky ("Started Right") et des balades R'n'B à la moiteur synthétique toute paradoxale ("White Wine And Fried Chicken", "So Much Further To Go"...).

À l'occasion du passage du groupe le 21 mai à la Gaîté Lyrique de Paris, on s'est entretenu avec le clavier Felix Martin de l'image hyper-arty renvoyée par Hot Chip, de la difficulté de s'affranchir de ses influences et de pourquoi il ne faut pas télécharger un album avant sa sortie. Spoiler : Felix n'est pas très branché musique française.

Konbini | La pochette de votre nouvel album qui se décline en 130 000 versions différentes et ce titre d’album rhétorique sont déroutants, non ?

Felix Martin | Haha, oui ! Eh bien ce sont deux idées qui sont arrivées séparément, ce n’est pas comme s'il s'agissait d'un concept entier. On a d’abord trouvé le titre puis l’artwork est une idée qu’on a développée en collaboration avec un artiste nommé Nick Relph. Il avait déjà travaillé sur des artworks pour nous. Il a par exemple réalisé l'image de notre dernier album, In Our Heads, qu'il a conçue à partir d'un véritable vitrail qu'il a construit.

K | Est-ce vous qui avez amené l'idée, puis il l'a réalisée ?

En fait c'est une idée qu'on a eu il y a quelques années : une pochette qui serait unique pour chaque exemplaire du disque. Mais ce n'était pas possible à l'époque, ça aurait vraiment coûté trop cher... Là, c'est l'artiste qui a travaillé avec l'équipe de production à Domino. On se considère chanceux d'avoir ce talent parce que parfois il nous arrive d'avoir de bonnes idées mais on ne peut pas la réaliser parce que... on est musiciens avant tout, le design graphique ce n'est pas notre spécialité par exemple.

L'idée c'était de réaliser quelque chose avec un concept original, pas nécessairement relié à la musique. C'est l'idée d'une pochette unique pour chacun qu'on trouvait intéressante. D'ailleurs c'est super, maintenant que l'album est sorti, on voit plein de gens qui partagent des photos de "leur" album sur les réseaux sociaux.

K | Pourquoi avoir choisi Why Make Sense ? comme titre de disque ?

Le titre vient des paroles d'une chanson, qui sont devenues le titre de cette chanson, qui est devenu le titre du disque. C'est assez simple. On a pensé à beaucoup d'alternatives, mais on ne faisait que revenir à cette phrase-ci. Maintenant on se rend compte de la similarité avec l'album des Talking Heads, Stop Making Sense, mais on est à l'aise avec ça.

K | Parlons de la chanson qui ouvre le disque, "Huarache Lights". Apparemment, elles parlent d'aller hanter les dancefloors jusqu'au petit matin. C'est un jugement sur la culture du nightclubbing ?

Eh bien oui, "Huarache" est un mot espagnol qui signifie "sandale", mais en gros dans la chanson ça désigne des sneakers. Alors c'est un peu un jugement, oui. Alexis [Taylor, ndlr] est une personne qui s'analyse pas mal lui-même. Pas mal de son inspiration vient de sa propre position de compositeur et de parolier de Hot Chip. Mais les paroles ne sont pas vraiment prévues pour être prises au pied de la lettre...

Après, plus j'y pense, plus je me dis que c'est peut-être une réaction face à la manière dont notre premier album avait été reçu à l'époque. Les gens pensaient que nous étions un groupe relax, tranquille, arty... mais en fait, nous voulons vraiment faire danser les gens !

Après, les paroles ne sont pas si sérieuses et la raison pour laquelle c'est la première piste du nouvel album, c'est surtout parce qu'on la trouvait catchy et dansante. Mais Alexis reflète sans doute un peu de son expérience : on n'a plus 20 ans, on doit parfois se justifier auprès de nous-mêmes, monter sur scène, écrire des chansons et faire danser les jeunes... Quel est notre public ? Quelles sont ses attentes ? Bon, ce n'est pas une obsession, d'autres chansons parlent de beaucoup d'autres choses. Mais tout de même.

K | Hot Chip a éclos au moment où la musique électronique n'était pas aussi populaire qu'aujourd'hui. Quel est votre point de vue sur la musique de ces 15 dernières années et la croissance du pouvoir de l'electro ?

Attention, il y avait tout de même une grosse scène électronique lorsqu'on a commencé, notamment à Londres où il y a une super culture de la dance depuis longtemps. Mais il faut admettre que c'était très divisé entre musique commerciale et musique underground. Ça n'avait pas vraiment de rapport avec la musique pop, à l'époque. Il y avait plus de barrières qu'aujourd'hui.

Je pense que ce qui nous a permis de nous émanciper de ce cadre c'est justement parce qu'on ne le respectait pas. On ne s'est jamais vraiment considérés comme un groupe de musique électronique : c'est juste qu'on utilise des synthétiseurs, qu'on aime la musique d'Aphex Twin... mais on écoute aussi de la musique acoustique. On n'a jamais vraiment trouvé qu'il y avait une grande contradiction à réunir tout ça. Ce n'est plus aussi mal vu d'avoir un synthé et une guitare dans le même groupe.

K | À ton avis, pourquoi les gens sont-ils obsédés par la musique électronique aujourd'hui ?

Je ne sais pas si la situation en est à ce point-là. La musique est cyclique : avant, un truc était populaire pour une génération et ne l'était plus pour l'autre et vice-versa. Peut-être que c'est terminé et que les choses peuvent enfin toutes se mélanger... Quand j'étais plus jeune, on se définissait par les groupes qu'on aimait mais j'ai l'impression que ce n'est plus aussi simple que ça.

K | Justement, dans la musique de Hot Chip, on entend des sons qui rappellent d'autres décennies musicales. Comment faites-vous pour incorporer des éléments du passé sans sonner comme une caricature ou un revival ?

On est toujours inquiets de trop s'inscrire dans le passé. Joe [Goddard, ndlr], en qualité de compositeur principal, essaye de ne pas se reposer sur des formules qui marchent pour New Order par exemple, ou bien les Pet Shop Boys, qui sont des groupes que nous admirons. Il ne s'agit pas de copier, mais d'amener les choses sous un angle différent.

L'idée c'est de créer quelque chose d'inattendu et forcément, ça semble naturel dans le processus de création. Une formule qu'on emploie est assez simple : si ta chanson sonne trop comme une chanson de dance music, ajoute une guitare ! Ça prendra une direction vraiment différente. Parfois, on peut aussi utiliser des lignes vocales inattendues.

Je pense qu'avec le temps et les albums qui s'accumulent derrière nous, on devient de plus en plus confiants. On se fait confiance et on s'appuie sur notre propre jugement. Notre musique est sans doute plus subtile qu'elle ne l'était dans les premiers disques.

K | Plus subtile ? C'est-à-dire ?

Eh bien quand on parle de superposer différentes idées, ce n'est peut-être pas aussi évident qu'ajouter un nouvel instrument ou tout lisser grâce à l'électronique. Nous préférons nous reposer sur les atmosphères. Dans Why Make Sense ?, il y a une chanson nommée "Dark Night" qu'on n'aurait jamais osée écrire il y a cinq ans. Elle a une atmosphère sombre et je l'aime beaucoup. C'est sans doute le départ vers de nouveaux horizons sonores pour nous.

K | Comment réussissez-vous à garder autant "d'humanité" dans votre musique alors que vous travaillez surtout des sons synthétiques et électroniques ?

Nous incorporons beaucoup d'éléments acoustiques à notre musique, il y a par exemple une vraie batterie qui symbolise un peu la colonne vertébrale du disque et qui rend ce son si naturel. Même quand tu utilises un synthétiseur et des sons synthétiques, il ne faut pas hésiter à employer d'autres éléments plus organiques.

On n'a jamais été dans l'admiration aveugle des sons électroniques, du fait que les ordinateurs soient la perfection... Il s'agit d'outils, pas d'une fin en soi : les sons synthétiques font partie d'une multitude d'outils à notre disposition, mais de toute façon, il nous faudra toujours ajouter des voix et des instruments acoustiques.

D'ailleurs il faut toujours faire attention quand on fait de la musique : ne pas trop chercher à lisser les choses. Parfois, comme dans "Dark Night", cela nécessite une longue plage de guitare avec un bon vieux feedback... Il faut que les outils de la musique électronique nous aident, mais pas qu'ils soient la base de notre musique, ça enlèverait tout effet "live" à notre musique.

K | Que pensez-vous des productions dans la pop music actuelle ?

La pop music est confrontée aujourd'hui aux diminutions de coûts, ce qui met tant de pression sur les labels et les artistes qui recherchent le succès commercial – ce qui semble être effectivement un bon dénominateur commun pour les qualifier. Ça devient très difficile de laisser de la place pour l'expérimentation ou des choses plus intéressantes.

Je trouve que la musique d'aujourd'hui est un peu déshumanisée, à cause des effets de post-production notamment. On dirait parfois que certaines chansons ont été essayées sur un public-test, qu'elles ont été testées en avance pour que ça fonctionne... Il n'y a pas de fun là-dedans. Rien d'excitant. Bon, ça n'a rien à voir avec certains groupes qui n'ont que des instruments électroniques sur scène et qui sont vraiment cool.

K | Beaucoup de musiciens prétendent ne plus écouter de musique extérieure à la leur et ne pas s'en inspirer. Et toi ?

Haha, si tu en parlais à Joe et Alexis, tu pourrais discuter longtemps. Eux sont de gros fans de musique et de grands collectionneurs : on tourne beaucoup et chaque jour ils trouvent un disquaire et achètent, je ne sais pas, jusqu'à 50 disques chacun ! Donc oui, c'est certain qu'ils sont influencés par la musique qu'ils écoutent mais en même temps, on trouve aussi notre inspiration ailleurs. Un clavier ou une guitare, en eux-mêmes, peuvent être tout à fait inspirants. Les vieux synthé vintage que Joe adore, eux aussi.

En fait, beaucoup de choses peuvent vraiment inspirer ton processus créatif. Contrairement à ce qu'on peut penser, l'inspiration qui nous vient des autres musiciens arrive plutôt au moment de terminer un disque. "Cette piste pourrait-elle sonner plus comme machin...", ou quelque chose qui nous a plu à la radio, etc. Le mieux à faire avec la musique qui vient de l'extérieur est de l'utiliser afin de mettre tes propres chansons en relief. Pas pour copier, mais pour t'aider à prendre les bonnes décisions.

K | Qu'est-ce que tu écoutes en ce moment ?

J'écoute beaucoup un truc qui s'appelle Planningtorock, en un seul mot. C'est de la musique électronique vraiment très cool. Je crois qu'elle a fait trois albums et vit à Berlin avec Olof [Dreijer, ndlr] de The Knife. Ce que je trouve intéressant au-delà de sa musique c'est qu'elle a un je-ne-sais-quoi de politiquement engagé.

K | Écoutes-tu ou connais-tu de la musique française ?

Un peu oui. Mon frère vit en France, à Nantes. Quand je lui rends visite, j'en entends parler du coup. Il m'envoie souvent des morceaux de musique de France... Je n'arrive pas trop à me rappeler en fait... [Il réfléchit, visiblement embêté de ne pas retrouver, ndlr] Mmmm. Désolé !

K | On ne t'en veut pas. Autre chose, que penses-tu des habitudes de consommation de la musique en 2015, notamment avec Internet ?

Eh bien je me sens vraiment chanceux de pouvoir être dans un groupe, de tourner et de gagner ma vie grâce à ça. Tu vois, je ne me sens pas spécialement en colère que notre album ait fuité deux mois avant sa sortie officielle. Je trouve juste ça un peu triste parce que si ça avait pu sortir à la date prévue, je crois le public aurait été bien plus excité de pouvoir enfin l'écouter à ce moment-là.

Ce n'est pas une question d'argent, tu vois, mais les gens doivent comprendre que s'ils ne sont plus capables de payer pour la musique, elle se compromettra de plus en plus à cause des majors, des grandes marques... Elle ne pourra plus être aussi indépendante qu'avant car si les gens n'injectent pas de sous, les grandes entreprises le feront. Comme ces grands festivals financés par des marques de télécoms...

K | Est-ce la seule conséquence de l'apparition d'Internet ?

Ce n'est sans doute pas la faute d'Internet en soi, mais franchement, le modèle n'a pas suivi. L'industrie n'a pas été assez rapide pour comprendre que les gens avaient de différentes façons de consommer désormais. Si ça n'avait tenu qu'à moi, j'aurais décidé de vendre les disques beaucoup moins chers il y a de cela au moins une dizaine d'années.

Peut-être qu'on aurait dû pouvoir acheter des albums pour 50 cents ou 1 euro au lieu d'essayer de fixer le même prix ridiculement élevé qui existe depuis tant d'années. Après, mon point de vue est spécial puisque je suis partie prenante... Mais vois, avec le streaming qui a également bougé les choses, ça fait encore un facteur de plus dans la balance...

K | Vous gagnez de l'argent grâce au streaming ?

Oui. Assez pour m'acheter l'équivalent d'un croissant par semaine. Ou par mois. Sérieusement, tu ne peux vraiment pas vivre des revenus du streaming. Mais quelqu'un, quelque part, se fait de l'argent avec, ça c'est sûr...

C'est dommage de réaliser que tant de corporations en profitent au passage. C'est dur pour les jeunes musiciens qui arrivent sur le marché. Pour nous, ça va, on ne va pas se plaindre. Mais les jeunes vont galérer... J'ai beaucoup de respect pour les jeunes qui s'accrochent, un peu comme FKA Twigs. Elle m'inspire beaucoup parce qu'elle contrôle sa musique et son image, alors que c'est de plus en plus difficile à faire aujourd'hui...

Hot Chip sera en concert au festival Rock en Seine dimanche 30 août à 17h45 sur la grande scène. On se retrouve là-bas ?

À voir aussi sur konbini :