(© Clack/David Gallard/Hocus Pocus)

Interview : on a pris des nouvelles d'Hocus Pocus pendant sa tournée estivale

Le mythique groupe hip-hop/jazz originaire de Nantes est remonté sur scène tout l'été (et c'était le kif total).

Neuf ans… C’est le temps qui s’est écoulé depuis la sortie de 16 pièces, le dernier album en date d’Hocus Pocus. Avec trois albums dévoilés en cinq ans – 73 Touches (2005), Place 54 (2008) et 16 pièces (2010) –, la formation nantaise phare des années 2000 (composée du rappeur, beatmaker, producteur et DJ 20syl, de DJ Greem et de toute une troupe de musiciens) aura fait vibrer toute une génération de fans de hip-hop, avec sa formule unique mêlant sonorités jazzy et histoires du quotidien.

Une aventure musicale audacieuse qui s’est arrêtée le 20 avril 2012, lorsque 20syl et Greem ont quitté le navire pour se consacrer à l’aventure C2C, aux côtés des DJ Atom et Pfel. Aujourd’hui, chacun des membres du groupe se consacre à ses propres projets : 20syl officie notamment pour AllttA aux côtés du rappeur Mr. J. Medeiros, membre de la formation The Procussions, tandis que Greem porte (entre autres) le projet Alligatorz.

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Mais qu’en est-il d’Hocus Pocus ? L’âge d’or du groupe paraît bien lointain, alors que pourtant sa musique n’a pas pris une ride. Pour le prouver, les joyeux compères ont décidé de reprendre du service le temps d’une tournée estivale exceptionnelle. En marge de ce retour qui a tenu toutes ses promesses, on a pu se poser avec 20syl et DJ Greem pour une interview éminemment nostalgique. L’occasion pour eux de se remémorer de bons souvenirs, tout en évoquant l’avenir.

Konbini | Voilà presque dix ans qu’on ne vous a pas vus avec Hocus Pocus. Qu’est-ce qui vous a donné envie de repartir en tournée ?

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Greem | Tout est parti l’année dernière d’une exposition à Nantes qui s’appelle Le Rock Nantais. Ils ont donné une carte blanche à plusieurs groupes et artistes nantais, dont 20Syl. À ce moment-là, il s’est dit que ce serait l’occasion de faire jouer d’autres artistes avec le backing band Hocus Pocus.

Le fait de rejouer ensemble et de se revoir nous a donné envie de faire quelques dates, d’autant plus que beaucoup de gens voulaient nous voir en concert, car ça faisait longtemps. Il y avait aussi ce délire de "tournée anniversaire de Place 54", comme l’ont fait certains groupes comme IAM avec L’École du micro d’argent. Comme eux, on voulait faire les dix ans de Place 54, puis finalement, on est parti sur l’idée d’un set.

20syl | Pour cette tournée, on a choisi de mettre l’accent sur la musique plutôt que le visuel. On voulait vraiment que l’attention du public soit focalisée sur la proposition musicale, car on s’est rendu compte qu’aujourd’hui il n’y a que peu de groupes sur scène qui jouent avec des cuivres et des live bands.

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Que retenez-vous de cette première partie de tournée ?

Greem | Les gens sont hyper contents de nous voir de retour et ça fait chaud au cœur. Il y a aussi des plus jeunes qui nous découvrent et kiffent, et on a une super team avec qui on se marre bien !

20syl | La tournée a été fidèle à nos attentes : très bonne ambiance entre nous et je pense que ça se ressent sur scène. Du coup, c’est plus facile d’embarquer le public dans nos délires. La présence de quelques guests comme Mr. J. Medeiros ou Thaïs Lona a aussi aidé à apporter un souffle nouveau à des titres qu’on avait déjà bien usés.

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Vous n’avez jamais songé à faire une session du genre Tiny Desk ?

20syl | Franchement, on voudrait faire ça, mais on n’a jamais réussi à trouver la bonne idée, le bon concept, le bon lieu et la bonne équipe de tournage. Si on le fait, on veut vraiment avoir un bon son, des images cool et un contexte idéal. Ce serait stylé, mais ça demande de prendre en compte pas mal de paramètres qu’on a du mal à maîtriser, tout simplement parce qu’on ne l’a jamais fait. Mais ouais, ça serait incroyable. Récemment d’ailleurs, on voulait louer une baraque pour une session en mode "live à la maison", mais ça ne s’est pas fait.

Et puisqu’on est nostalgiques, revenons ensemble sur les tout débuts du groupe, l’époque où il n’y avait pas de "H" dans "Hocus Pocus".

20syl | Yes, il n’y avait pas de "H" et il n’y avait pas Greem non plus. À la base, on était deux MC.

Greem | C’est moi qui ai ramené le "H" !

20syl | Hocus Pocus, c’est parti d’un pote d’enfance et moi. On faisait de la musique ensemble, et moi, j’ai eu mes premières machines, mon premier studio. On a fait une première cassette autour de 96-97, avec les moyens du bord, en bricolant sur un quatre pistes. C’était Première formule. Ensuite, Greem nous a rejoints, il a apporté le scratch et les prémices de C2C. Ça s’appelait Coup de Crosse et c’était déjà écrit sur le disque. Atom était là, aussi.

À partir de 99-2000, il y a eu une sorte de césure car on est passé du lycée aux études et on s’est dispatché un peu partout. Du coup, j’ai commencé mon délire de beatmaker en mode Bombattak. Hocus Pocus est resté un peu en stand-by et on a finalement remonté le groupe quand on a commencé à travailler avec des musiciens, à partir de 2002, en parallèle des sorties des premiers albums du label On And On. La première cassette est trouvable en ligne et l’album Seconde formule est sur Bandcamp.

Greem | La cassette, c’est du fait maison et elle est super rare. Seulement tirée à 150 exemplaires.

Au-delà de vos influences musicales jazzy bien connues, la force d’Hocus Pocus, c’est le storytelling. 20Syl, c’est d’ailleurs la marque de fabrique de ton écriture : qu’est-ce qui t’a inspiré pour nous raconter toutes ces histoires du quotidien ?

J’ai toujours essayé d’être naturel et de faire quelque chose qui pouvait me ressembler. Je voulais raconter des trucs que je vivais vraiment et y rajouter un peu d’autodérision. Je ne voulais pas m’inventer un personnage. Ce qui m’inspirait surtout, c’était les écritures du type AKH et IAM. Ils ont toujours su manier l’humour en mettant dans leurs textes des thèmes de société et une certaine conscience. J’avais envie de ça : parler de la société, de la vie, des problématiques du monde, mais toujours avec un point de vue décalé, personnel et autodérisoire. Je veux dire, dans les thèmes que j’ai abordés, je n’ai jamais été en mode critique frontale, mais plutôt dans une volonté d’exprimer comment moi je percevais les choses et comment je me sentais par rapport à tel ou tel phénomène.

La question que tout le monde se pose c’est : est-ce que vous êtes revenus en studio avec Hocus Pocus ?

20syl | On bosse sur plein de projets, mais pour Hocus Pocus on n’a rien. On n’est pas retourné en studio depuis 16 pièces. On pourrait relancer le truc, mais c’est vrai que nos envies vont ailleurs. On a d’autres projets chacun de notre côté. Il y a Alligatorz pour Greem et AllttA pour moi. On veut d’abord mener à bien tout ça avant d’envisager quelque chose d’autre.

En plus, la problématique centrale d’Hocus, c’est l’écriture. S’il n’y a pas ça, c’est difficile de penser à un projet concret. Aujourd’hui, je n’écris pas tant que ça, ce n’est pas ma priorité, donc forcément ça bloque un peu les choses. Concrètement, je n’ai pas assez de matière pour envisager un long format d’HP actuellement. Je ne m’en sens pas capable aujourd’hui, mais on ne s’interdit rien. Après, ça me plaît de faire un feat de temps en temps, comme celui avec La Fine Équipe. Je l’ai fait parce que j’ai trouvé la prod mortelle et parce qu’il y avait Grems sur la track.

Et qu’en est-il de C2C ?

Greem | Aujourd’hui, il n’y a rien de prévu. À vrai dire, en sortant de cette aventure à la fois courte et intense, on s’est dit qu’on se laisserait le temps. Pourquoi ? Parce qu’on a compris que ce qui a donné vie à ce projet atypique et inattendu qu’était Tetra, c’était le fait d’avoir vécu des aventures musicales chacun de notre côté. Du coup, on préfère se laisser le temps de repuiser encore dans différentes inspirations pour revenir encore plus fort. Je pense que c’est ce qui va se passer, mais sans date définie.

Du coup, pouvez-vous en dire plus sur les projets sur lesquels vous travaillez en ce moment ?

Greem | Moi, je suis principalement sur Alligatorz. L’envie de créer ce projet est née à Rio avec mon pote Toostoo (Caravan Palace). On a pas mal connecté avec la scène DJ locale et découvert des sons hyper stimulants, un mélange de rythmes brésiliens avec des sons plus modernes et fat. On bosse sur un album qui devrait arriver l’année prochaine, ça va être très dansant et énergique et on a hâte de faire aussi du live.

Parallèlement, je bosse depuis pas mal de temps sur un projet en binôme, qui normalement va commencer à émerger. Ça s’appelle Gran Turn. Il va y avoir une belle richesse musicale et des collaborations surprenantes. Ça sort en fin d’année, stay tuned !

20syl | De mon côté, j’ai réalisé une partie de l’album de Deluxe sorti il y a quelques mois, et j’ai bossé sur l’album Apollo d’Electro Deluxe qui sort le 4 octobre. Il y a aussi l’album d’une chanteuse nantaise qui s’appelle Ava sur lequel j’ai travaillé, mais ça n’est pas encore sorti. Elle développe encore son univers.

Sinon, avec Jay, on a plein de trucs dans les tuyaux, dont un nouvel album – il a mille morceaux en attente. Il n’y a pas de date précise, car on avance doucement en parallèle de nos autres projets, notamment l’album de Knives, le projet punk rock de Mr J.

Est-ce que votre méthode de travail change sur vos différents projets ?

Greem | Pour Hocus Pocus ou C2C, ça passait quand même beaucoup par le filtre de 20syl, qui avait beaucoup plus d’expérience en production. Du coup, c’est vrai que depuis le stand-by de ces projets, je me retrouve derrière les machines pour Alligatorz. Forcément, ça me prend beaucoup plus de temps et je vois les choses d’une autre manière car je travaille mes morceaux de A à Z sans avoir de référent. J’ai beaucoup appris avec 20syl : il y a des automatismes liés à ses techniques de prod que j’ai assimilés, en plus de ce que j’apprends de mon côté.

20syl | Si on rebossait ensemble pour des projets comme C2C, je pense qu’il y aurait des automatismes qui se remettraient en place, même si aujourd’hui la situation est différente. Depuis, chacun a eu son expérience individuelle et a grandi. On reviendrait plus fort de ce côté-là, avec un savoir-faire différent. Il faudrait juste que chacun trouve ça place.

Greem | C’est bien de casser les automatismes, en travaillant sur plusieurs projets ou avec d’autres personnes qui nous poussent à réfléchir d’une autre manière. Pour ma part, j’aurais du mal à piloter un projet tout seul, je n’ai ni la confiance en moi ni le recul nécessaires. Je préfère être confronté à quelqu’un d’autre. C’est comme la cuisine : quand on mélange deux aliments, il y a une autre saveur qui en sort. Je trouve ça intéressant.

Et quel est votre meilleur souvenir avec Hocus Pocus ?

Greem | C’est le Zénith qu’on a fait en 2010 ou 2011. C’était le point culminant de la carrière d’Hocus. On avait préparé un show hyper généreux. On avait beaucoup d’idées, on s’est mis beaucoup de pression et c’était un sacré défi. On a invité tous les rappeurs qui étaient sur l’album et les zikos. Il y avait C2C et des danseurs pendant qu’on était avec des instruments, et on est allé dans le public. On a pris des risques de ouf et ça a porté ses fruits. On croise encore des gens qui s’en rappellent.

20syl | Le pire, c’est que la scénographie ne marchait pas cinq minutes avant l’ouverture des portes ! Ça s’est bien fini, mais c’était chaud…

Selon vous, qui sont aujourd’hui les héritiers d’Hocus Pocus ?

20syl | Je pense à des gars comme Jazzy Bazz qui, pour moi, se rapprochent un peu de l’esthétique qu’on essaye de développer. Même un mec comme Lomepal, dans son écriture, même si c’est différent, je trouve qu’il y a quelque chose de commun, même dans son flow.

Greem | Dans la même veine, je pense à Orelsan. Je trouve que dans sa créativité et dans les thèmes assez intemporels qu’il aborde, ça se rapproche bien de l’écriture de 20syl. Il a aussi beaucoup de zikos sur scène… Il ne faut pas être prétentieux et dire qu’il est notre héritier, mais c’est dans la même famille en tout cas.

20syl | Dans ceux qui n’ont jamais arrêté, on se reconnaît dans Oxmo et Youssoupha, des gens comme ça.

Quel a été votre album de l’été et pourquoi ?

Greem | Alors, moi, je triche un peu, car c’est un album pas encore sorti : c’est le prochain album d’Electro Deluxe, Apollo. 20syl en a parlé et a bossé la prod. Il arrive en octobre et il va faire très mal !

20syl | Le projet de Kiefer chez Stones Throw et des talents comme La Chica et Degree, autant dans la prod que sur le travail vocal.

Histoire de proposer une version 2019 du titre "Malade", pouvez-vous nous donner un remède pour tous les malades du hip-hop en 2019 ?

20syl | On va se fâcher là… Un truc insupportable en ce moment ? 

Greem | Moi, je balance, je n’en ai rien à foutre ! Une petite dose d’Aya Nakamura…

20syl | Moi j’aime bien ! C’est à cause de mon fils ça, c’est le problème quand on a des enfants [rires.] Je crois que pour moi, il n’y a plus aucun remède. Plus sérieusement, ce qui me rend malade, c’est quand je vois des émissions de télé genre celle de Ruquier. Je les trouve tellement ringards à toujours inviter ces mêmes vieux chanteurs de variété. Du coup, je pense que ce sont toujours les mêmes qui me rendraient malade. Dans les grands médias, il y a un besoin de fraîcheur. C’est dommage de passer à côté de tous ces jeunes talents.

Enfin, quelle est votre "putain de mélodie" en 2019 ?

Greem | Ah ben, "Djadja"… Tu l’entends le matin et t’es foutu pour la journée.

20syl | Pour moi, c’est "God’s Plan" de Drake.

Par Jérémie Léger, publié le 13/09/2019

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