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On a parlé musique, minimalisme et champis hallucinogènes avec Alt-J

Publié le

par Chayma Mehenna

Depuis son premier album au succès fulgurant, Alt-J a su se faire accepter de tous, des plus vieux aux plus jeunes. À l’occasion de la sortie de Relaxer, le troisième opus du groupe, nous sommes allés à la rencontre des trois Anglais pour mieux comprendre les mécanismes complexes de leur univers foisonnant.

© Agathe Decaux/Konbini

Alternatif : se dit de tout ce qui propose une alternative, un choix différent. C’est le cas de la musique composée par ces trois garçons dans le vent qui répondent ensemble à l’étrange nom d’Alt-J (Δ). Que l’on aime ou non ce qu’ils font, ils sont uniques dans le champ de la pop actuelle. Présents sur tous les fronts, Joe Newman (guitare et voix), Gus Unger-Hamilton (clavier et voix) et Thom Green (batterie et samples) expérimentent aussi bien la country, le punk rock que la power ballad.

Dotés d'un talent certain pour tordre et déformer les genres, ils brisent les frontières musicales avec des morceaux marqués de leur empreinte : quiconque écoute du Alt-J le sait. Si se renouveler sans se répéter est une tâche bien difficile, ce trio anglais ne recule devant rien et relève encore une fois ce challenge haut la main avec son nouvel album, Relaxer.

Konbini | Salut Joe, j’ai entendu dire que tout avait commencé par une histoire de champignons hallucinogènes. Ta première fois t’aurait donné une inspiration fulgurante et t’aurait assez désinhibé pour commencer à écrire le premier album. Comment as-tu fait pour les autres albums ?

Joe Newman | J’écrivais des chansons bien avant ce jour-là, mais les champignons ont changé mon rapport à l’écriture pour de bon. Je n’écrivais pas parce que j’étais défoncé, j’écrivais en réponse à des événements traumatiques et je suis simplement devenu meilleur pour ça. Cela fait  maintenant dix ans que j'écris. Steve Jobs disait qu'avoir expérimenté des drogues psychédéliques te fait voir les choses sous une autre perspective, que ça transforme ta manière de voir.

Je n’ai pas repris de champignons depuis, enfin si j’en ai repris une fois, mais je n’ai pas l’intention d’en reprendre. Cependant, ça m’a changé, dans le bon sens du terme. Cela dit, les premiers mois après mon trip ont été un véritable cauchemar, vraiment. Je vivais ce que l’on appelle une mort de l’ego, je ne me sentais plus le même, j’avais l’impression que je ne serais jamais plus le même. J’étais tellement anxieux, la seule chose que je pouvais faire c’était d’être entouré et de parler aux gens. Mais, avec le recul, ça m’a aidé, je ne changerais cette expérience pour rien au monde.

Après l'énorme succès de votre premier album, An Awesome Wave, en 2012, ça n'a pas été trop dur de passer à la suite ?

Gus Unger-Hamilton | Les gens pensent souvent que ça mène à beaucoup de pression, à l’idée de devoir faire mieux que le premier. Mais finalement, c'est pas vraiment ça. On a gagné la liberté de pouvoir faire ce que l’on veut. On a fait un premier album bizarre, singulier et sans compromis, mais qui a pourtant plu. Du coup, ça nous a fait comprendre qu’il n’était pas nécessaire de répondre à des critères pour être apprécié, que les gens aiment ce qui est original. Ça a renforcé notre mode opératoire, que l’on ne changera pas.

Votre musique est effectivement très expérimentale, comment expliquez-vous le fait qu'elle ne soit pas restée une musique de niche, comme cela arrive souvent ?

J.N. | C'est sans doute parce que l’on fait des chansons pop. Simplement, on ne sait pas bien les écrire, du coup elles sonnent bizarres. Les gens aiment la pop, ils aiment entendre parler de sexe, d’amour non réciproque… On essaye de créer quelque chose qui n'a jamais été entendu auparavant à partir de ces thématiques universelles et de ces sujets récurrents. C’est notre travail, c’est pour cela que l’on fait de la musique.

À une époque, vous disiez préférer le travail en studio aux grands concerts. Ça a changé ?

G.U.-H. | Je pense que nous apprécions bien plus les grands concerts à présent. Après la sortie du premier album, nous avions peur, nous n’étions pas confiants en nos prestations scéniques. On se cachait. On voulait que les gens ne nous jugent que sur notre album studio. À présent, nous aimons l’idée que le public puisse aussi nous juger sur scène. On est devenus meilleurs… On a dû passer des centaines et des centaines d’heures sur scène. Savoir que nous allons nous produire devant une foule est devenu une sensation agréable.

Vous êtes très souvent ensemble. Vous réussissez à entretenir votre amitié malgré le travail, la pression, la fatigue ?

J.N. | On est au-delà de l’amitié, nous sommes frères. Je n’ai pas de frères biologiques, Gus non plus… Seul Tom en a, trois, d’ailleurs. Nous nous connaissons très bien. Parfois, nous nous détestons. Mais même lorsqu'on ne se supporte plus, on s’apprécie toujours plus que l’on apprécierait n'importe qui d’autre.

G.U.-H. | Une relation, il faut l'entretenir. On ne se dit pas qu’on est obligés d’être ensemble sur scène, dans le bus de tournée ou en studio. Dès que nous avons un jour de libre, on se voit, on fait autre chose que de la musique. Sinon ça devient vite comme si on ne se connaissait que pour la musique. C’est comme dans une relation amoureuse, il faut trouver du temps pour l’autre.

Votre univers est plutôt torturé. Comment décide-t-on d’exposer ses facettes les plus obscures au monde entier ?

J.N. | Nous avons de la chance parce que nous réussissons à maintenir notre vie privée telle qu’elle a toujours été. Lorsque nous quittons la scène, personne ne nous reconnaît dans la rue, ou du moins, personne ne nous aborde jamais. Du coup, nous ne savons pas bien ce que les gens pensent de nous, nous n’avons pas vraiment de retour quant à la noirceur de ce que l’on a pu exposer. Lorsque je chante "je vais te mettre à l’envers et te lécher comme un paquet de chips", je pourrais penser à la réaction de ma mère ou de mon père mais ça ne me dérange plus. Ce ne sont pas des confessions, c’est simplement une manière intéressante d’écrire. Et puis, nous sommes tous adultes à présent.

Dans certaines chansons, vous avez votre propre langage, on a parfois même l'impression qu'il est crypté…

G.U.-H. | On aimerait que nos chansons se révèlent aux gens lentement. On n’aime pas tellement les groupes dont les chansons ont un sens évident. Joe a une manière particulière d’écrire, c’est comme de la poésie, il faut lire ses textes plusieurs fois avant de comprendre ce qu’il dit. Il n’y a rien de mal avec les paroles plus simples, c’est juste que ça ne nous ressemble pas vraiment. On voudrait que les gens aient à réécouter plusieurs fois nos morceaux avant d'en saisir véritablement le sens.

© Agathe Decaux/Konbini

Vos compositions sont souvent très minimalistes… Pourtant, vous avez aujourd'hui accès à tous les moyens dont vous pourriez rêver.

J.N. | Less is more. Si l’on en fait trop, c’est rarement une réussite. Avoir accès à beaucoup de moyens n’est pas forcément une bonne chose, on préfère parvenir à ce que nous voulons sans en faire des caisses. Ce sont nos racines, on a toujours eu cette manière minimaliste d’écrire et de composer. Ça sonnerait trop brouillon si l’on s’essayait à quelque chose de plus complexe.

Vos albums ont à chaque fois une structure qui relie toutes vos chansons. À quel moment le lien entre elles apparaît-il ?

G.U.-H. | Nous avons toujours été assez chanceux, parce qu’après avoir fignolé nos chansons une à une, elles semblent toujours bien s’imbriquer. De toute manière, si tu présentes à quelqu’un les chansons dans un certain ordre, il se dira que ça fonctionne ; mais si tu lui dis que la liste est à l’envers, il se dira que ça marche mieux. On aime créer un album entier, c’est une belle manière de présenter notre travail. Tous les deux ans, on arrive à montrer au monde une version mise à jour de notre groupe.

Depuis quelque temps, vous incorporez des voix féminines, notamment celle d'Ellie Rowsell, la chanteuse de Wolf Alice, ou encore celle d'Hinako Omori. Qu’est-ce que cela vous apporte ?

J.N. | Dans les deux cas, leurs voix faisaient partie de la narration, elles jouaient un personnage dans le scénario de notre chanson. Elles apportent une nouvelle dynamique. Dès que nous avons l’occasion de faire quelque chose de différent, nous ne passons pas à côté. Ces chanteuses ont de très belles voix, nous aimons l’idée qu’elles apportent de la richesse à nos chansons.

Dans la chanson "Hit Me Like that Snare", vous faites du punk-rock lo-fi. C'est un son que l'on ne vous connaissait pas jusqu'alors…

G.U.-H. | Cette chanson est issue d’une session d’improvisation en studio. Nous nous amusions plus qu’autre chose. C’était une manière très spontanée de travailler. On est arrivé à un moment de notre carrière ou l’on se rend compte qu’il n’y a pas un son Alt-J. Si nous sommes trois et que nous jouons ensemble, c’est du Alt-J.

La pochette de Relaxer est assez sombre. L'album l'est-il également ?

J.N. | Nous avons une approche instinctive de notre univers visuel. Lorsque l’on est d’accord sur une image, c’est parce qu’elle nous plaît et pas parce qu’elle remplit un but en particulier.

À propos de cette image, elle rappelle LSD Simulator, un jeu vidéo qui a inspiré celui que vous avez créé pour votre promo. Est-ce que les jeux vidéo font partie de votre esthétique ?

J.N. | C’est plus cohérent de coller à une esthétique. De nos jours, il faut offrir plus qu’un simple site qui annonce les dates de tournées.

Un mot au sujet de Gwil Swainsbury, votre bassiste, qui a quitté le groupe en 2014. Est-ce que vous lui enviez sa liberté à présent ?

G.U.-H. | Nous ne nous sentons pas coincés. C’est intéressant de voir ce que devient Gwil, de voir ce à quoi ressemblerait notre vie si nous arrêtions ou quittions le groupe. Si personne n’avait jamais quitté Alt-J, on pourrait se demander comment cela serait de ne plus faire partie du groupe, surtout lorsque l’on est en tournée et qu’on en a marre. Je n’y ai jamais vraiment pensé, mais c’est assez similaire à ce moment où lorsque le métro arrive, je me demande ce que ça ferait de sauter. Avoir l’exemple de Gwil permet d’avoir une idée de ce que cela pourrait être. Je sais que Gwil est heureux, mais ça me permet de me rendre compte que l’on est satisfait de notre carrière et de ce qu’on accomplit.

L’album Relaxer est sorti le 2 juin. Alt-J sera en concert à Paris le 23 juillet 2017 lors du festival Lollapalooza.

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