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La France peut être fière d'avoir Almeria, duo de producteurs talentueux

Avec son album Hijo, Almeria, composé d'Everydayz et Phazz, lâche un pur bijou dans le rap français. Entretien.

Après des années à produire et prendre part à de nombreux projets pour d’autres artistes, les deux compères Phazz et Everydayz sortent enfin leur premier album. Intitulé Hijo, celui-ci se révèle être un reflet de sa création patiente et minutieuse. Diamétralement à l’opposé de leur premier EP, Almeria, ce disque est un véritable échantillon de la crème du rap français actuel. Que ce soit avec des pistes aériennes ("Passager"), des gros bangers ("Cons' un pers'"), du son old school ("Le crime paie, Pt. 2"), ou encore des hits estivaux qui arrivent à point nommé ("Hijo", "Make It"), le duo de producteurs démontre sa polyvalence et étale son expertise sur seize tracks pour une quarantaine de minutes d’écoute.

Un joli tour de force, qui ravira à coup sûr les connaisseurs. Il faut dire qu’entre un audacieux hommage à Lunatic, une bonne partie de la scène lyonnaise en feat, la sublime voix de Nemir, des interludes bien sentis ou encore l’énergie toujours débordante de Di-Meh – pour ne citer que ces quelques composantes de l’album – tous les ingrédients étaient réunis pour réussir un bon disque de rap "dans l’air du temps". On est donc allé à la rencontre de ce duo singulier pour parler de SoundCloud, de ride ou encore d’appels manqués.

Konbini | Hello Almeria ! Vous avez sorti un premier EP en 2015. Que s’est-il passé pour vous depuis ?

Phazz | Plein de choses, beaucoup de création. Du travail pour différents artistes, une tournée, etc.

Everydayz | Un peu pareil. J’ai bossé sur l’album de Camélia Jordana (LOST) pendant près de trois ans, je me suis beaucoup investi. Et parallèlement, on préparait l’album Hijo, alors qu’on avait plein d’autres projets. Que ce soit Phazz avec Orelsan ou moi avec Camélia, en plus des prod' à droite à gauche. On ne voulait pas se précipiter. Ce n’était pas envisageable de négliger la qualité et de se mettre la pression. On a essayé de faire un truc qui soit bon, qu’on puisse encore écouter dans dix ans. 

Quand est-ce que vous avez débuté la conception de cet album ?

Everydayz | Au tout dernier moment. Ça devait prendre différentes formes à la base, et plus on travaillait, plus ça prenait la forme d’un album.

Phazz | Comme à chaque fois en fait. 

Everydayz | À chaque fois, on veut faire un truc simple et on finit avec un truc complexe [rires]. Mais finalement, on a fait un vrai album avec des arrangements, un vrai mix, un bon mastering…

Phazz | On fait toujours de la musique de façon spontanée. Au départ, on créait la musique et on la diffusait directement. Là, c’était l’occasion de pouvoir se poser et de faire ça dans les règles de l’art. 

Everydayz | À l’époque, il y avait SoundCloud et c’était l’effervescence de la musique libre. Maintenant avec le streaming, il fallait qu’on s’adapte aussi à l’air du temps.

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On dirait que vous êtes nostalgiques de cette époque.

Everydayz | Moi non. Après, c’est vrai que l’économie a changé. Perso j’écoute sur Apple Music maintenant, mais YouTube, Spotify et tout le reste doit être synchronisé. C’est presque une autre approche.

Phazz | Moi je le suis et je le dis ouvertement. Ça représente une période méga-cool où tu pouvais faire un son, le poster le soir même, et avoir des retours dessus dès le lendemain – et même le jouer en live le lendemain si t’en avais envie. C’est différent comme manière de travailler. Tu laisses libre court à toute folie, où on ne fait pas forcément gaffe à certains codes de musique que tu retrouves dans les playlist de stream par exemple. C’était vraiment une boîte à idées, et j’ai l’impression que c’est un truc qui s’est perdu. C’est dommage, parce que je suis convaincu qu’il y a toujours des gens qui font des folies, mais il n’y a plus la plateforme pour les diffuser. Il faudrait presque une nouvelle plateforme.

Comment avez-vous réussi à trouver le temps pour cet album ?

Everydayz | Le fait est qu’on se croise à Paris maintenant. Avant, on se voyait une semaine, puis on ne se voyait plus. Maintenant on chill à Paris tous les deux et c’est devenu moins épisodique. Ça a facilité les choses.

Phazz | Avant, c’était à base de Skype pendant trois ou quatre heures, à boire des cafés, faire des débats, fumer des cigarettes. Et à la fin on avait oublié tout ce qu’on s’était dit [rires]. Alors que là, le fait qu’on soit toujours présents pour bosser sur différents projets, ça nous a permis de finir l’album. En définitive, on avait commencé ça il y a longtemps. Il y avait plein d’ébauches faites dans différentes villes, et on a tout assemblé à Paris. Il y a eu plein de heureux hasards sur le projet, parce qu’on l’a laissé vivre à travers le temps, et évoluer.

Pourquoi ce choix de former un duo de producteurs ?

Everydayz | L’intention est partie de Nowadays Records, qui faisait collaborer des beatmakers entre eux pour des EP et nous avait proposé de participer. Et nous comme d’hab', on a hacké le système. Au lieu de faire l’EP, on a débordé parce qu’on voulait vraiment faire un EP concept et ça a débouché sur Almeria.

On entend souvent dire que le travail des producteurs est beaucoup plus mis en avant maintenant qu’auparavant. Vous le ressentez ?

Phazz | C’est vrai, on est plus visibles.

Everydayz | En même temps avec Instagram, tout est plus visible. Un mec qui fait du son, qui poste des stories, ça attire les auditeurs curieux.

Phazz | On en revient à Internet. En soi, YouTube c’était un peu pareil, SoundCloud aussi, Instagram c’est la plateforme du moment et il y en aura bientôt une autre, j’imagine. La génération avant nous, ils ne parlaient même pas des producteurs. Donc il y a quand même une grosse évolution. 

Everydayz | Même avant, il fallait avoir beaucoup d’argent pour avoir un studio. C’est une problématique terminée depuis longtemps, n’importe qui peut faire des instru', se connecter avec des mecs et placer ses prod'.

Phazz | Avant, t’avais une MPC, il y avait toute la ville qui venait chez toi ! Je te jure, un délire.

C’était important pour vous de sortir "votre album" ?

Everydayz | Oui, parce que finalement c’est là où tu peux vraiment t’exprimer. Quand tu collabores avec des artistes, il faut faire des compromis. Là, on est sans filtre, on a regardé dans la même direction. On peut vraiment pousser les curseurs à fond. 

Phazz | On se libère de toute limite.

Everydayz | C’est comme si tu dis à tes potes : "Venez on loue une villa à Marrakech !" Forcément, c’est toi l’investigateur de l’idée, donc les gens vont te suivre.

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Il y a une voiture sur votre cover. Est-ce qu’on peut dire que c’est un "album de ride" ?

Everydayz | C’est carrément un album de ride. Il a été fait dans des moments de ride. On n’habitait pas encore à Paris, on prenait des Airbnb avec nos sacs, on allait en studio et on enchaînait, on ne dormait pas. Certains métiers font que t’es obligé de rider jusque très tard dans ta vie. Je connais des darons qui sont de sacrés rideurs. [rires] C’est une idée du voyage.

Phazz | L’album a évolué vers une forme complètement différente. Tout au long de ce processus, on cherchait plein de codes qui rassemblaient l’univers hip-hop. La ride en fait bien partie. On a bien brainstormé sur la cover et on est vite arrivé à l’idée de la voiture parce que tu rides avec, t’écoutes de la musique dedans et c’est surtout le plus gros code du rap. Une caisse, mec, t’en as dans tous les clips de rap. C’est le meilleur moyen de représenter un univers très street et très radical parce qu’on voulait avant tout faire un album de rap.

Il paraît que c’est le meilleur moyen de tester un album.

Phazz | De ouf ! Les anciens disent qu’il fallait tester dans la 205 [rires].

Everydayz | À l’époque il fallait encore les CD, il n’y avait pas le Bluetooth.

Il y a toute une esthétique développée autour de cette BMW, avec notamment pas mal de clips.

Phazz | Vu que l’album est pas mal fourni, on a voulu un petit peu dévoiler l’esthétique. Il y en aura d’autres qui devraient arriver, on a déjà planifié pas mal de choses.

Everydayz | De toute façon, un album de rap doit être clipé. J’adore regarder WorldStarHipHop ou des trucs comme ça. Il y a certains morceaux que je ne pourrais même pas écouter sans clip. 

Phazz | C’est difficile les morceaux sans image dans le rap. 

Everydayz | Ton imaginaire va fonctionner parce qu’il va associer une musique à une esthétique. Du coup, ça va libérer des endorphines dans ton cerveau. C’est à ce moment que tu sens que t’es heureux et tu dis : "Putain, mec, c’est lourd !"

Phazz | Ah ouais, t’es parti loin.

Everydayz | Petite minute science.

Vous avez fait appel à des rappeurs à l’univers assez unique. Cela n’a pas été trop laborieux d’en réunir autant sur un seul projet ?

Phazz | C’est vrai. T’imagines s’il y avait deux Jorrdee ? Ça ferait trop, je pense que la Terre s’écroulerait sur elle-même. [rires] Plus sérieusement, je pense que c’est notre job d’assurer la cohérence du projet. On a essayé de le faire modestement et naturellement. C’est assez facile dans la création, mais c’était vraiment à nous d’agencer toutes ces esthétiques différentes. Ça se fait tout seul parce qu’on a toujours eu une musique très influencée quand on crée ensemble. Généralement, c’est assez difficile à définir. Alors que cet album est assez taillé, davantage clair. C’est un petit patchwork des émotions que te procure la ride.

Everydayz | Après, c’est une histoire de studio, de mix, et de comment tu vas faire sonner les choses. C’est ce qui va donner le son d’un album. Les mêmes artistes, avec un mauvais ingé son, tu vas croire que c’est un autre artiste. Tu t’en rends compte avec les albums de Phoenix, Air ou Sébastien Tellier, ce genre de mecs qui vont faire très attention à ça. C’est ce qui fait la différence. Pour moi, la cohérence tu la retrouves vraiment dans cette partie-là du taff. T’as plein de manières de faire en sorte que ton projet ait un son unique. T’en penses quoi Phazz ?

Phazz | L’uniformité passe déjà par le choix des artistes aussi. Il y a un truc générationnel. Tout le monde a grave joué le jeu, et t’as un truc naturel sur les feat déjà. On a essayé de faire un petit storytelling du DIY avec les interludes. T’es dans cette petite ride de création avec nous, et tu te manges les moments de vie qu’on s’est mangés lorsqu’on a fait l’album. La cohérence sonore est là parce qu’on se connaît très bien et surtout cet album représente bien son processus de création.

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Vous avez gardé le concept de l’appel manqué, déjà présent sur le premier EP.

Everydayz | C’est vrai qu’on avait un morceau qui s’appelait "Appel manqué". On manque beaucoup d’appels [rires].

Phazz | En vrai, c’est vachement plus premier degré que ça. C’est juste l’esthétique de discussion de téléphone dans les albums, j’ai toujours kiffé ça. Il y a pas mal de petits classiques où il y a des discussions téléphoniques ou des petits appels qui sont glissés dedans.

Everydayz | Sully Sefil a fait un morceau comme ça d’ailleurs. Ça passait sur M6 à l’époque !

Plus sérieusement, est-ce que vous pensez que Nemir a la plus belle voix du rap français ?

Everydayz | Il a la plus belle voix de la chanson française ! Le morceau qu’il a fait avec S. Pri Noir, il chante en arabe et on dirait vraiment un cheikh mais trop classe. Les idées les plus loufoques, il arrive vraiment à les rendre classes et crédibles. Il s’est mis dans le chant à fond et il est assez jusqu’au-boutiste.

Et maintenant il fait plein de refrains en feat.

Everydayz | Ouais, il fait des refrains de ouf, même sur le nouvel album de Nekfeu. Il a un truc touchant quand il chante, il est fort.

Phazz | Il a toujours eu des mélodies perçantes. 

"Le crime paie Pt. 2": hommage à Lunatic, j’imagine ?

Everydayz | Yes, totalement assumé. C’est Waly qui a écrit le texte et qui a pris l’initiative.

Phazz | C’est toi aussi qui a fait la même intro.

Everydayz | Ouais, mais c’est un truc suédois que j’avais samplé. C’est pour ça qu’il y a une voix cheloue au début.

Puis Prince Waly, c’était le mec parfait pour ça.

Everydayz | De ouf. Au niveau du son, c’était vraiment "les baskets sont clean". Vu que la prod' est dans le même délire, c’est pour ça que je lui ai envoyé, et lui a fait le texte.

En parlant de Myth Syzer, est-ce qu’un projet où les producteurs chantent ça vous brancherait ?

Everydayz | En vrai ouais, mais nous deux peut-être pas.

Phazz | Moi je ne me sens pas capable de chanter, donc je ne me sentirai pas crédible là-dedans. Je me sample deux minutes pour faire des bizarreries sur mes instru et basta. Mais toi t’as plus diggé le truc, et t’écrivais avant aussi.

Everydayz | J’ai commencé avec le rap au tout début. Puis avec le délire auto-tune, chanté et tout, je me suis mis à réétudier le truc. Même la façon dont réagit un micro avec certains effets et tout, je ne vais pas faire ces tests-là avec un artiste que je fais venir. Mais c’est pas la priorité, en tout cas pas avec Almeria.

Phazz | Après on verra, on ne va pas se fixer de limites non plus.

Everydayz | Si demain Phazz a une révélation et il se réveille avec la voix de Maria Callas, ça se tente ! On sait jamais [rires].

Phazz | En vrai tous les producteurs ont déjà essayé de chanter sur leurs prod'. Mais perso mes sons étaient éclatés. Chanteur, c’est un vrai métier. Tout comme producteur d’ailleurs. Je préfère rester dans mon domaine et exceller le plus possible dedans. Ma mère m’a toujours dit : "Ne cours jamais après plusieurs lièvres".

Hijo sort le même jour que Bandana de Freddie Gibbs et Madlib. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Everydayz | Mais non ! C’est vrai ? Que du kiff. Madlib, c’est un peu lui qui a fait mon éducation musicale. Et puis Freddie Gibbs, je l’adore. J’ai produit un morceau avec lui et Jazzy Bazz. Comme quoi le hasard fait bien les choses !

@ G.N. / Konbini

Par Guillaume Narduzzi, publié le 04/07/2019

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