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Interview : Adrian Younge est "The American Negro" dans un album plus qu'essentiel

Publié le

par Aurélien Chapuis

© Adrian Younge – Jazmin Hicks

"J’ai décidé me pendre à un arbre car les gens ne comprennent pas ce que signifie Black Lives Matter tant que ça n'est pas réel."

Adrian Younge est un compositeur et producteur californien qu’on connaît notamment pour son travail avec Jay-Z, Kendrick Lamar, Common ou le groupe légendaire The Delfonics. Très proche du milieu hip-hop, il y a apporté un véritable amour de la soul et du jazz-funk des années 1960 et 1970.

Après une bande originale extrêmement poussée pour le film hommage à la blaxploitation Black Dynamite en 2009, Adrian Younge continue à creuser ce sillage du renouvellement d’une époque à travers sa collaboration avec Ghostface Killah, pour deux albums grandioses nommés Twelve Reasons To Die. Après une rencontre très fructueuse avec Ali Shaheed Muhammad, le producteur et DJ d’A Tribe Called Quest, et Lucy Pearl, Adrian Younge revient à la musique de film, pour une série cette fois-ci, celle du super-héros Luke Cage, bourrée de références à la culture musicale afro-américaine, hip-hop, jazz, blues, soul et funk.

Alors qu’il a souvent œuvré sur des projets collaboratifs, c’est cette fois pour un album très personnel et qui lui tient à cœur que nous discutons avec Adrian Younge, à distance mais en direct de son studio en Californie. Sorti fin février 2021, The American Negro est une œuvre multi-formats, très politique, que le producteur voulait absolument mener à son terme : "J’ai commencé ce projet pendant le premier confinement, avant le meurtre de George Floyd. C’est vraiment mon projet le plus important à ce jour, j’y ai mis toute ma personne."

Le sujet est très actuel et a pourtant aussi une portée historique et éducative :"Le but de The American Negro, dans son ensemble, est de dénoncer la condition des Noirs aux États-Unis depuis le début de leur histoire, ce qui reste extrêmement présent en 2021." L’album est très jazz dans sa structure, avec des chœurs puissants, entrecoupés d’interludes, où Adrian Younge expose sa vision du combat contre le racisme aux États-Unis. Le disque est accompagné d’une série de podcasts, Invisible Blackness, et d’un court-métrage nommé T.A.N., sur le même sujet. Adrian nous explique : "Mon but avec ce projet multiforme est vraiment de dénoncer le racisme systémique et pas seulement malicieux dans ce pays, car la plupart du racisme est induit depuis toujours."

Plus tard dans la discussion, Adrian Younge précise même : "L’Amérique est profondément raciste. Les Blancs tuent les Noirs dans notre pays depuis toujours, même en dehors des lois, ils en ont fait un spectacle, les lynchages étaient publics et parfois dans des théâtres payants. J’ai besoin d’en parler, de le décortiquer, de dire tout ça clairement au monde."

Le producteur a sorti cet album pendant le mois de février, nommé "Black History Month" aux États-Unis en hommage à l’histoire de la culture afro-américaine et à la lutte pour les droits civiques. Quand on lui demande ce qu’il pense vraiment de cet événement, Adrian Younge a plusieurs perspectives : "Black History Month permet au moins au monde d’en apprendre plus sur l’histoire des Noirs dans notre pays. Parce que la plupart du temps, on a juste le droit à un paragraphe…"

"Mais même avec cet événement, l’histoire reste toujours incomplète ou déformée, ajoute le compositeur californien. Si on prend un exemple comme Abraham Lincoln, ce n’est pas uniquement le sauveur qu’on raconte, car il n’a pas aboli l’esclavage uniquement pour les bonnes raisons. Je veux que la vérité s’établisse. Et mon projet artistique s’inscrit dans cette quête de la vérité. Je m’y suis consacré pleinement."

Et ce besoin d’être totalement en immersion dans son sujet commence par la pochette de l’album : une reproduction des horribles cartes postales de lynchage qu’on pouvait encore trouver au début du XXe siècle. Et cette photo n’est pas un montage, Adrian Younge a voulu être au plus proche de son sujet en recréant lui-même la situation lors d’un shooting photo extrême.

"J’ai décidé me pendre moi-même à un arbre car les gens ne comprennent pas vraiment ce que signifie Black Lives Matter tant que ça n’est pas à côté d’eux et totalement réel. Ils n’arrivent pas à se projeter quand ça ne touche pas un proche, une personne qu’ils connaissent… Là avec cette pochette, cette photo, j’ai eu beaucoup de retours, beaucoup de gens qui me connaissaient et qui ont compris ce qu'il se passait vraiment en fait. Je voulais une image choc, en immersion."

Adrian Younge nous donne alors plus de détails sur le déroulement : "La session photo a vraiment été très difficile, je me suis senti connecté avec mes ancêtres, leurs peurs et leurs souffrances. J’ai senti l’asphyxie quand j’avais vraiment cette corde autour de mon cou, c’est un sentiment de désarroi total et de désespoir abyssal. Mais c’était vraiment pour moi un mal nécessaire afin de comprendre moi-même puis de faire passer mon message."

Et il n’y a pas que pour la pochette qu’Adrian Younge a voulu donner de sa personne pour ce projet : "Je compose, dirige et joue tous les instruments sur cet album. Je dirige, réalise et produis aussi les podcasts et les vidéos, je suis même directeur de la photographie. J’ai vraiment besoin de donner toute cette part de moi dans son ensemble pour qu’elle soit comprise et que les gens l’entendent."

Dans ses recherches et ses inspirations, Adrian Younge cite de nombreuses sources, mais la musique reste sa principale, entre jazz et soul : "Mes influences pour ce disque et cette écriture, c’est vraiment les grandes figures du mouvement comme James Baldwin, Marvin Gaye ou Gil Scott-Heron. Je ne suis jamais autant porté que par la musique qui parle de notre combat pour la liberté. C’est ce qui me touche le plus, même plus que la musique de films que j’étudie beaucoup ou que les chansons d’amour qui sont universelles. La musique engagée qui parle de notre combat, ça reste, personnellement, ce qui me transcende le plus."

À côté de cet album charnière, Adrian Younge continue de renouveler l’essence du jazz en 2021, avec ses collaborations sur le label Jazz is Dead. Il remet en valeur des artistes légendaires du jazz fusion comme Roy Ayers, Marcos Valle, Gary Bartz, Doug Carn, Lonnie Liston Smith, Azymuth ou Brian Jackson, un proche du regretté Gil Scott-Heron. "Le but du label Jazz is Dead est d’offrir un son moderne à des légendes du jazz de fin 1960-1970 que j’adore, nous dit le producteur. Ils jouent toujours de la même façon avec les mêmes instruments, mais je veux leur donner le son actuel, le son de 2021 avec des basses plus larges et des batteries plus éclatantes."

Et quand on lui demande qu’elle pourrait être sa prochaine collaboration hip-hop, Adrian Younge nous répond : "J’ai été un énorme fanatique de hip-hop. Dans ma jeunesse, c’était toute ma vie. En ce sens, rencontrer et travailler avec des gens aussi talentueux qu’Ali Shaheed Muhammad, c’était vraiment superbe. Et c’est le hip-hop qui m’a amené à m’intéresser à la soul et au jazz des années 1960 et 1970, via les samples du Wu-Tang notamment."

"Le hip-hop est très important pour moi, mais maintenant que je suis allé vers les sources des samples pour jouer cette musique, la vraie matière du rap que j’aime, je ne me vois pas faire la démarche inverse. Ce n’est plus ce qui m’anime maintenant."

L’avenir d’Adrian Younge est résolument jazz et engagé, inscrit dans les luttes de ses aînés mais avec toujours une vision moderniste et actuelle. Dans la recherche de la vérité, passée comme future.

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