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Longue discussion avec une légende vivante : Hans Zimmer

D’une pub pour du dentifrice à Hollywood, de Christopher Nolan à la création d’Interstellar ou Inception, de ses méthodes de travail à sa solitude… Hans Zimmer, l'interview inédite.

"Mon destin est une pièce sombre sans fenêtre."

Hans Zimmer, lors de notre entretien à Londres (© Kai Heimberg)

Le Roi Lion, Gladiator, True Romance, les Batman de Nolan, Inception, Interstellar, Pirates des Caraïbes, Le Dernier Samouraï, Da Vinci Code… nombreux sont les films cultes dont Hans Zimmer a créé la musique, avant même que leur tournage n’ait débuté.
Inutile de longuement présenter l’un des plus grands compositeurs de notre époque, que j'ai eu l'honneur de rencontrer à Londres et dont les bandes originales les plus mémorables seront de nouveau interprétées par un orchestre lors de deux concerts à Paris, le 27 mars (déjà complet) et le 24 novembre 2019 (nouvelle date, pour laquelle il reste quelques places juste ici). 

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D'une pub pour du dentifrice à Hollywood

Konbini | Vous avez travaillé sur tellement de bandes originales légendaires, 160 et quelques si l’on compte aussi les collaborations…

Hans Zimmer | On ne dit pas "légendaires" mais "tristement célèbres" [rires].
                                   
Sur 160 BO, comment avez-vous sélectionné celles qui seront de nouveau jouées sur scène ?

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J’ai appris quelque chose en étant sur scène, c’est qu’il faut s’assurer que les gens puissent avoir le dernier métro pour rentrer chez eux. Parce qu’il n’y a rien qui vaille la peine de passer… parce que si tu joues trop longtemps les gens doivent… marcher.
                                         
Et les gens peuvent aussi s’endormir à la fin.

[Rires]

Je reçois beaucoup de messages sur Internet de gens qui râlent parce que je ne joue pas Le Dernier Samouraï – j’ai essayé de l’inclure, mais il faut le temps. C’est un morceau de 10 ou 12 minutes. Apparemment, j’avais préparé un set de huit heures en tout.

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[Gavin Greenaway – compositeur et chef d'orchestre britannique –, intervient]

Hans Zimmer, Gavin Greenaway et Rachid Majdoub (© Kai Heimberg)

Vous et Gavin vous connaissez bien et travaillez ensemble depuis très longtemps

Quand j’étais un pauvre musicien affamé, le père de Gavin, qui est plus qu’un gentleman, qui est un saint, m’invitait à déjeuner le dimanche, et c’était la seule fois de la semaine où je mangeais à ma faim. Gavin était un adolescent, quand je sortais de table on m’envoyait lui faire travailler son piano. Alors oui, on se connaît depuis quelque temps maintenant.

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Gavin Greenaway | Tu as probablement oublié ça Hans, mais quand tu es parti à Los Angeles pour tenter ta chance à Hollywood, tu étais sur un projet que tu n’avais pas terminé, une pub pour du dentifrice.

Hans Zimmer | C’est vrai, ça ne me dit rien. Un projet inachevé ?

Gavin Greenaway | Et j’ai reçu un appel de quelqu’un qui disait : "Hans travaillait là-dessus pour nous mais il a dû partir pour travailler sur quelque chose de plus important, est-ce que tu pourrais le finir ?" Évidemment, c’était quelque chose comme une minute, je me suis dit que l’essentiel avait dû être fait. Et là, j’écoute et il y a trente secondes de musique… puis plus rien.

[Rires]

Hans Zimmer | Je suis désolé.

"J’ai toujours eu des méthodes bizarres"

Hans, quelle est la bande originale que vous auriez aimé composer ?

C’est une bonne question, mais trop compliquée pour que je puisse répondre… Je dirais quand même que la musique d’Ennio Morricone dans Il était une fois en Amérique est sans doute ma bande originale préférée.

Quelles sont vos méthodes personnelles de travail ?

J’ai toujours eu des méthodes bizarres [rires]. Vous voyez, la façon dont je vois les choses pour travailler sur un film c’est que je parle d’abord au réalisateur : je lui demande de quoi parle le film, et ensuite je m’isole pour composer toute une série de morceaux qui correspondent à mon idée de ce que sera le film, ma version en quelque sorte.

Ces longs morceaux prennent ensuite forme, sont réarrangés, ça part dans tous les sens, parce que je prends beaucoup le temps de le faire comme ça, pour retranscrire au mieux le thème principal. Henry Jackman disait du thème que j’ai composé pour Da Vinci Code que c’était un tour complet du monde de la musique en 22 minutes, il y a tous les styles dedans.

De Nolan à la naissance d'Interstellar

Quels sont les critères qui vous donnent envie de composer pour un réalisateur et son film ?

Un grand réalisateur, quelqu’un avec qui j’ai envie de passer du temps avec, c’est aussi simple que ça. Je vous donne un exemple : avec Christopher Nolan, on a fait trois Batman ensemble. C’est douze ans de nos vies. Douze ans, c’est un long travail pour aboutir à la réalisation de trois films, il vaut mieux penser à ça avant de se lancer. Quand on veut une certaine qualité de vie, il faut passer du temps avec des gens avec qui on est heureux de passer du temps, avec qui on peut avoir des belles conversations sur tout et n’importe quoi.

Comptez-vous retravailler avec Nolan sur un prochain long-métrage ?

Aucune idée ! J’ai parlé à Chris il y a quelques mois. Je lui ai demandé comment ça allait et il m’a répondu : "Je suis actuellement assis devant une feuille blanche." [Rires] Je comprends ça.

"Inception, je n’ai même pas pu le voir pour composer"

Pouvez-vous m’en dire plus sur votre manière de travailler avec Christopher Nolan ? Par exemple sur Interstellar, qu’est-ce qui est venu en premier : la musique, le scénario ou la réalisation ?

Je pense qu’il y avait une idée pour Interstellar. À un moment donné, Chris m’a envoyé une lettre, mais il ne voulait pas me dire de quoi allait parler le film. Il m’a juste donné un jour pour composer ce que m’inspirait cette lettre qui parlait d’une relation entre un père et ses enfants. Il connaît mes enfants. Alors j’ai écrit ce morceau très délicat et je l’ai appelé pour qu’il vienne l’écouter.

Je lui ai demandé ce qu’il en pensait, et il m’a répondu : "Bon, ben j’imagine qu’il va falloir que je fasse le film maintenant." Je lui ai demandé : "Mais c’est quoi ce film ?" Et il m’a répondu : "C’est un film de l’espace, avec ci et ça…" Alors j’ai rétorqué : "Oui, mais je t’ai composé ce petit morceau délicat." Et il m’a répondu : "Oui, mais je sais où est le cœur de l’histoire maintenant." Parfois on travaille comme ça. Je commence toujours avant le début du tournage. Là, nous avons commencé par parler. Interstellar a été beaucoup écrit pendant qu’ils tournaient.

Comment avez-vous bossé Inception ?

Inception, je n’ai même pas pu le voir pour composer. J’ai demandé à Chris : "Est-ce que je peux le voir", et il m’a répondu : "Non, c’est super ce que tu composes, continue comme ça, finis la musique et ensuite tu pourras le voir".

Hans Zimmer et Christopher Nolan, le jour où le compositeur a reçu son étoile sur le Hollywood Walk of Fame, en 2010. (© Frank Trapper/Corbis via Getty Images)

"Je commence à travailler sur un film bien avant qu’il ne soit tourné"

C’est rare de créer un film dans ce sens : livrer une bande originale avant que le film ne soit tourné. Vous influencez la création de l’histoire.

Absolument. Il faut l’influencer. Pour Frost/Nixon je me souviens que pendant deux semaines nous avions des réunions tous les jours avec Ron Howard avant qu’il parte tourner – parce que c’était très difficile, c’était une adaptation de pièce de théâtre.

Parfois la musique peut te donner une idée, un rythme, sur la façon dont tu veux tourner une scène, comment mettre l’accent sur telle ou telle chose. C’était super de voir en images ces scènes dont nous avions parlé musicalement. Je pense que c’est aussi agréable pour le réalisateur. La première fois qu’il pense à un film, il doit penser à l’histoire, la deuxième à l’image, et avant qu’il aille au bout il doit avoir une idée globale.

Souvent les gens restent bloqués sur la place des dialogues dans la narration, ils sont nécessaires parce qu’ils expliquent quelque chose, mais ils peuvent être tellement longs et ennuyeux, alors que quelques plans accompagnés de musique peuvent être tout aussi parlants. Donc ce n’est pas bête de faire venir son compositeur plus tôt, ça peut aider.

Nolan, Ridley Scott, Terrence Malick, Steve McQueen… Comment gérez-vous la conception d’un film avec de tels cinéastes ?

Je commence à travailler sur un film bien avant qu’il ne soit tourné. Je fais partie du storytelling, je fais partie de la famille qui raconte l’histoire. Les gens oublient assez vite que je suis celui qui compose la musique, comme moi j’oublie qu’untel est celui qui écrit le script, ou qui filme… Nous faisons juste un film. Les réalisateurs que vous citez aiment que je compose la musique pendant qu’ils tournent.

Ça a été très intéressant de travailler sur Les Veuves, parce que Steve McQueen est un grand artiste, et les grands artistes vous intègrent complètement, ils veulent obtenir le meilleur de vous, entendre ce que vous avez à dire, ils vous donnent les moyens de vous exprimer.

En trois mots, la différence entre Terrence Malick, Christopher Nolan et Ridley Scott ?

Terrence Malick n’arrive jamais à se décider. Christopher Nolan sait exactement ce qu’il veut et nous sommes toujours d’accord. Ridley Scott veut que je choisisse à sa place et il est heureux quoi que je fasse.

Y a-t-il d’autres personnes dans le milieu du cinéma ou de la musique avec lesquelles vous aimeriez vraiment travailler ?

Il y a toujours de nouvelles voix. Quand j’ai vu Hunger de Steve McQueen, j’ai pensé qu’il était un réalisateur incroyable. Mais ça a pris du temps avant qu’on trouve nos numéros de téléphone respectifs, si vous voyez ce que je veux dire. Avant qu’on commence à travailler ensemble. Il y a des réalisateurs extraordinaires, dont j’aime beaucoup le travail avec d’autres compositeurs. J’aime ce qu’ils font ensemble. Je ne voudrais pas travailler ni avec l’un ni avec l’autre. Parce que j’aime ce qu’ils font ensemble.

D’un autre côté, YouTube est un endroit génial pour découvrir des musiciens dont on n’avait jamais entendu parler, ou tomber par hasard sur des œuvres. C’est un bon endroit pour découvrir des voix, des talents, ça permet de rétrécir un peu le monde, d’inviter des gens d’ailleurs ou de cultures différentes…

"Il y a beaucoup de morceaux que j’ai jetés"

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de vous casser les dents sur la composition d’une BO ?

Ça n’arrive jamais. Ce qui se produit en général, c’est que je saisis assez vite les grandes lignes du sens du projet, ce que je dois essayer de dire, ce qui doit être dit, ce qu’ils ne peuvent pas dire élégamment juste avec des mots ou des images. Et après il faut s’asseoir, se remonter les manches, oublier l’idée de rentrer à la maison, le monde peut s’arrêter dehors, on ne s’en rendrait pas compte. On s’assoit, et on joue avec les notes…

Et on jette les mauvaises.

Oui, on jette les mauvaises, et on a l’impression qu’elles le sont toutes à un moment donné. Et soudain, sans qu’on ait eu l’impression de les écrire, les morceaux se présentent à nous. Et on se dit : "Oh, ce n’est pas mal, ça pourrait marcher." Parce qu’on ne veut pas juste écrire quelque chose de joli, on veut écrire quelque chose qui fonctionne, qui raconte l’histoire.

Et on sait quand on part dans la mauvaise direction.

Oui, on sait quand on part dans la mauvaise direction ou quand on prend un chemin qu’on a déjà emprunté mille fois. Ou qu’on crée quelque chose qui a déjà été fait mille fois. Il arrive que je sois un peu impatient et je me remémore alors le jour où un réalisateur me racontait une scène où une femme marchait sous la pluie dans les rues de Paris en pleurant parce qu’elle avait rompu avec son petit ami. La scène dure, et dure encore, et je lui avais dit : "Est-ce que tu sais combien de fois j’ai écrit de la musique pour cette scène ?" [Rires] "Chut ! Laisse-moi faire, je sais ce que tu veux."

Avez-vous des morceaux qui n’ont jamais été utilisés, que vous avez composés juste pour vous ?

Non, je compose toujours avec une deadline. Il y a beaucoup de morceaux que j’ai jetés. Henry Jackman me dit souvent que je devrais les publier dans ma bibliothèque iTunes pour les conserver mais je ne le fais jamais. Je les jette.

Il n’y aura donc jamais de coffret de Hans Zimmer fait de morceaux inédits… [Rires]

Eh non, mais par contre, il y a un set de trois ou quatre albums qui va sortir… cela concerne la BO de La Ligne rouge. Parce que nous avions enregistré six heures de musique. Ça sera à l’occasion du vingtième anniversaire du film.

Super. Et sinon, vous avez beaucoup de compositions en cours ?

Oui. Je travaille actuellement sur un film dont je vais taire le nom, et pour lequel j’ai l’équivalent de sept heures de musique dans mon iPad… pour un seul film. Je vais en utiliser deux heures je pense, et le reste je vais le jeter. Mais c’est comme ça, ça fait partie du processus.

"Une nuit, j’ai rêvé d’une BO… c'est devenu un morceau de The Dark Knight"

Enfant, est-ce que vous saviez déjà que vous vouliez devenir un compositeur ? Est-ce que ça vous a toujours tenu à cœur ?

Oui. Ça, c’était pour la version simple de la réponse. La version plus compliquée c’est que la seule chose dont j’ai toujours rêvé étant enfant était la musique, c’était mon intérêt, ma seule échappatoire du reste du monde, la seule chose que j’ai apprise à ma façon.

Ce n’était pas de manière académique, il s'agissait simplement de jouer de la musique. La seule chose en laquelle je croyais, c’était l’idée de jouer, tout en voyant les gens autour de moi perdre cette notion du jeu, particulièrement en Allemagne qui n’est pas un pays particulièrement connu pour son espièglerie. [Rires]

Je n’avais pas l’ambition de devenir compositeur de musiques de films. Ce sont les autres qui ont entendu ce que je faisais et qui m’ont dit que c’était intéressant. Ils m’ont demandé de venir travailler avec eux, m’ont donné des opportunités.

Qui ça, "les autres" ? Et quand est-ce que tout a commencé pour vous dans le milieu du cinéma ?

J’ai été découvert par Maggie Rodford. Les premiers films sur lesquels j’ai travaillé, c’était intéressant parce que tout se passait à Soho. Soho est le cœur de l’industrie du cinéma à Londres, mais c’est aussi le quartier des sex shops, des strip clubs, de la pornographie, tout ça. Tous les bureaux étaient toujours à l’étage, au-dessus d’un sex-shop ou d’un strip club.

Et je me souviens que je grimpais les escaliers avec ma dernière composition pour un grand film, de l’art, alors qu’un tas de trucs bizarres se passaient au rez-de-chaussée. Et je me disais : "Au pire, s’ils n’aiment pas ce morceau au premier, peut-être qu’ils l’aimeront en bas. Après tout, c’est du divertissement." On réalise que la limite est très floue entre l’art et… le reste. Très mince.

"Je vis une vie tellement étrange, tellement solitaire..."

Pour finir, quelle est la part de rêve dans vos bandes originales ?

J’ai rêvé de toutes mes bandes originales, si c’est ce que tu veux dire. Une nuit, j’ai rêvé d’une bande originale… j’avais tout imaginé, c’était bizarre. Avec un orchestre. C'est devenu un morceau de The Dark Knight.

Le lendemain de ce rêve, je suis allé voir Warner Bros., et je leur ai demandé si j’avais assez fait mes preuves parce que j’avais fait un rêve fou. Je leur ai dit que je n’étais pas certain que ça allait fonctionner, mais je leur ai demandé le droit de travailler avec un immense orchestre pendant deux jours. Je leur ai dit que c’était un essai, et que si ça ne marchait pas et que nous n’aimions pas le résultat, nous n’aurions qu’à tout jeter et ne plus en parler. Ils m’ont donné leur accord.

Et The Dark Knight est né…

Mais je vis une vie tellement étrange, tellement solitaire. Une partie de ce qui a motivé ma première tournée, c’est que les gens me disaient constamment : "Hans, tu as passé quarante ans enfermé dans une pièce sombre sans fenêtre, tu dois sortir, voir le monde."

Le premier soir de la tournée, nous sommes montés sur scène, il y a quatre ans aujourd’hui : j’ai regardé autour de moi… Et j’étais dans une pièce sombre sans fenêtre ! Certes remplie de gens… Mais j’ai réalisé ce soir-là que mon destin est une pièce sombre sans fenêtre. Cette pièce est perturbante pour moi.


Les plus grandes BO de Hans Zimmer seront interprétées par un orchestre, à Paris, le 27 mars (complet) et le 24 novembre 2019 (nouvelle date), dans le cadre de la tournée "The World of Hans Zimmer". Il reste quelques places, juste ici.

Par Rachid Majdoub, publié le 06/02/2019

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