© Mika Cotellon

Gringe, l'Enfant lune des Casseurs Flowters, prend enfin son envol en solo

Enfant lune, le premier album solo de Gringe, nous transporte dans l’intimité torturée d’un artiste plus que jamais dans la place.

(© Mika Cotellon)

"J’partirai jamais en laissant l’histoire inachevée…" Au-delà du fait qu'elle symbolise à elle seule l’ascension flamboyante des Casseurs Flowters, cette punchline résonne surtout comme un véritable appel du devoir pour Gringe. Pendant que son binôme Orelsan faisait son chemin jusqu’au sommet, il attendait quant à lui patiemment son heure.

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Après avoir brillé sur grand et petit écrans, et en musique avec son pote, il est désormais temps pour Guillaume Tranchant de présenter son premier effort en solo : Enfant lune. Un projet qu’il prépare depuis deux ans maintenant. Pourtant ne voyez pas ce délai comme un énième aveu de fainéantise de la part de l’artiste, mais plutôt comme le long cheminement psychanalytique d’un homme en quête perpétuelle de paix intérieure :

"J’ai mis du temps à sortir cet album, car je prends du temps pour tout, mais surtout pour digérer les choses, les comprendre, et pouvoir prendre du recul sur ce qui m’entoure. J’ai pris du temps, mais je pense que cet album arrive en temps et en heure. Je n’avais ni la maturité, ni l’expérience et ni l’envie de le sortir avant."

Conscient de l’attente que son premier album suscitait auprès du public, Gringe n’a pas chômé et a tout mis en œuvre pour réaliser un projet introspectif et qui s'émancipe de l’esprit fantaisiste et graveleux des Casseurs Flowters. Pour arriver à ses fins, l’Enfant lune s'est replongé dans de nombreux épisodes et souvenirs douloureux de sa vie.

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Une brillante capacité d’auto-analyse qui apparaît dès le morceau d’ouverture du disque, le très atmosphérique "Mémo". "Travailler sur cet album n’était pas évident car j’ai dû faire remonter des souvenirs douloureux avec lesquels j’avais un peu fait la paix. Aujourd’hui, il est là, et je me sens libéré", confie l’artiste.

S’il a su se faire un nom par le passé en mode "délire de pote" avec Orelsan, l’autre moitié des Casseurs Flowters montrait déjà dans le film Comment c’est loin et sa BO – avec des titres comme "Le mal est fait", "Des histoires à raconter" ou "Inachevé" – les ébauches d’une facette bien plus sombre de sa personnalité.

Le mauvais garçon du duo, sans aucun doute, c’est bien lui. Plus qu’un homme perdu et en décalage permanent avec le monde qui l’entoure, Gringe est tiraillé par de nombreux démons. Or, cet album montre qu’il est malheureusement loin d’en être débarrassé. En embrassant et en assumant pleinement cette part d’ombre ancrée en lui, Gringe prend de la hauteur et se dévoile sans concessions.

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Il livre en effet, au fil des quinze titres de l’opus, ses ressentis sur des sujets comme la séparation, les relations amoureuses conflictuelles et bien sûr le sexe. Mais on découvre surtout un artiste à cœur ouvert, désireux d’exhiber les cicatrices d’une vie familiale tumultueuse. Le morceau "Pièces détachées", adressé à son père, et "Scanner", au sujet des addictions de son frère, apparaissent d’ailleurs comme les titres pivots de l’album.

Mais rassurez-vous, ces élans mélancoliques ne le privent pas du sens aigu de la punchline qu’on lui connaît, à l’image des morceaux "On danse pas" et "Konnichiwa". Car Gringe a beau être perché tout en haut, cela ne l’empêche pas de garder les pieds sur terre.

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L’Enfant lune et ses bonnes étoiles

À ceux qui se demandent encore pourquoi Gringe ne figurait pas sur la tracklist du dernier disque d’Orelsan, la réponse se trouve probablement dans cet album. Alors qu’Orel montrait dans La Fête est Finie qu’il avait enfin trouvé un sens à sa vie, l’Enfant lune de Cergy se cherche encore. Cet homme rêveur qui vit la nuit, en retrait du monde extérieur, reste tiraillé par ses pulsions.

En décalage, difficile alors de l’imaginer sur l’opus de son compère tant il ne partageait pas le même mood sur le moment. À l'inverse, Orel n’a quant à lui pas manqué le signal de son acolyte : nous retrouvons l’éternel duo sur le titre "Déchiré". Mais c'est surtout sur "Qui dit mieux" que les projecteurs sont braqués, une collaboration de prestige produite par Skread, qui réunit les Casseurs Flowters et un autre duo phare du rap français : Vald et Suikon Blaz AD.

À ce sujet, Gringe explique : "J’ai toujours trouvé qu’il y avait une parenté entre l’univers croisé des Casseurs Flowters et celui de Vald et Suikon. Les deux sont extraordinaires et je voulais absolument faire un titre en binôme." Après l’écoute du morceau, qui dit mieux ? Personne. On ne pouvait rêver meilleur casting et meilleur titre.

Aussi, à mesure que les pistes s’enchaînent, on ne peut s’empêcher de constater que Gringe propose un ensemble bien plus instrumental et musical qu’à l’accoutumée. La raison est simple : la direction artistique de l’album a été confiée à Léa Castel, véritable bonne fée de ce projet. Gringe explique :

"C’est à Léa que je dois en grande partie mon salut. Elle m’a redonné de la force à des moments où j’avais envie d’arrêter. Elle m’a coaché vocalement et mis en contact avec la majorité des producteurs et musiciens qui ont travaillé sur l’album. Elle a aussi rendu le tout plus organique, plus musical et ce disque n’aurait certainement pas eu la même couleur si elle n’avait pas été là pour me guider."

À noter également que Léa Castel pose sa voix sur deux morceaux de l’album : "Je la laisse faire" et "Scanner", en plus d’avoir produit certains des titres. Autre invité de choix : Claude aka Diamond Deuklo. "La Légende" à la personnalité fantasque, que Gringe aime appeler "Panoramix", brille par sa sagesse sur le morceau "Karma". "Je suis vraiment fier de cet album. J’ai eu tous les collaborateurs que j’ai voulus et tous ont proposé exactement ce que j’attendais d’eux."

Longtemps prisonnier d’un jour sans fin dans son "Paradis Noir", Gringe s’offre finalement avec Enfant lune les prémices d'une liberté personnelle tant cherchée. La route est encore longue pour celui qui, hier, était ouvreur de ciné, mais tant pis puisque sa sincérité et son intégrité font de formidables compagnons d’arme. Et s’il continue de croire au karma, nul doute que le futur lui promet plus d’une éclaircie dans son ciel ombrageux.

Par Jérémie Léger, publié le 02/11/2018

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