Les gilets jaunes ont-ils enfin trouvé leur hymne rap ?

Avec un clip très actuel pour un morceau conservateur.

Les gilets jaunes sont maintenant dans les rues depuis 11 semaines et tout un microcosme très éclaté s’est créé autour du mouvement. Parmi ses nombreuses ramifications, l’engagement a enfanté plusieurs épisodes musicaux, entre le déjà légendaire "Gilet Jauné" de Kopp Johnson ("y’en a marre") ou les nombreux lipdubs détournant des airs connus, organisés sur des ronds points isolés. Mais le sujet, bourré de tensions sociales et de combats contre le système, est bien sûr une source parfaite d’inspiration pour le rap français.

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Le mouvement des gilets jaunes a déjà été traité par D.Ace sur "Tensions sociales", Dinor RDT , les plus amateurs mais sincères Momo feat. Charley Dornel ou encore, le plus connu, Kalash Criminel lors d’un freestyle légendaire à "Planète Rap" sur Skyrock, disparu des plateformes depuis. Tous ces vidéos clip dépassent les centaines de milliers, voir les millions de vues. Rien de plus étonnant, le rap étant actuellement le style musical le plus écouté et le plus suivi en France. En le mélangeant avec une vague de contestation sans précédent, on obtient le cocktail molotov le plus dévastateur du moment.

Les différents styles proposés dans ces vidéos permettent d’établir des profils plus ou moins précis des sympathisants du mouvement. Les sujets principaux du rap contestataire "canal historique" sont forcément très présents dans la construction de ces propositions artistiques. Violences policières, combat contre l’injustice, émeutes dans la rue, dénonciation des inégalités pour les minorités : le mouvement des gilets jaunes est un creuset où se retrouvent pêle-mêle tous les thèmes débattus dans le rap français depuis ses débuts. Même ses travers les plus radicaux font des apparitions furtives, entre complots et provocations.

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D1ST1 est un rappeur de Toulouse, engagé dans le mouvement depuis le début dans sa ville. La particularité de sa proposition se trouve surtout dans le format de son clip. Filmé en vertical avec des images au cœur des échauffourées avec la police, le clip est totalement fait pour être regardé sur son mobile, comme un contenu social, une story éditorialisée, au plus près de l’action.

Jouant sur l’esthétique des Facebook Live proposés par la plupart des médias mais aussi les particuliers quasiment à chaque samedi de manifestations, D1ST1 rend viral son implication avec des clichés chocs surtout centrés sur les violences policières. Le type d’audience est d’ailleurs caractérisé par les vues de la vidéo : plus de 2 millions sur Facebook, seulement 95 000 sur YouTube.

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La vidéo est réalisée par NFCA média qui couvre au plus près le mouvement depuis plusieurs semaines. En illustrant ce morceau sobrement intitulé "Gilets Jaunes", le clip est à la croisée des chemins entre reportage de guerre, documentaire naturaliste, édito très descriptif écrit en rimes et dénonciation contestataire.

Ce grand mélange interroge sur une défiance généralisée vis-à-vis des médias établis, une surconsommation d’images brutes sans commentaires et une utilisation du divertissement ou de la culture, ici la musique, pour que le message touche plus facilement sa cible. La communication sur Internet est devenue une jungle impitoyable où la forme devient primordiale pour que l’utilisateur attrape le fond.

Ce qui est intéressant dans cette mise en image du rappeur D1ST1, c’est que le format très moderne de la vidéo est presque en opposition avec la musique qu’elle illustre. "Gilets Jaunes" développe un rap assez conservateur avec boucle de piano, batteries sèches et rimes écrites comme dans les années 1990. Le véritable progressisme du clip entre en confrontation avec la vision artistique anachronique qui laisse à penser que le rap s’est figé dans le temps pour son auteur. Dans les faits, cette vision est partagée par un public très large, celui qui pense que le rap doit contester, dénoncer, être indépendant et qu’il a une certaine forme à laquelle il ne peut déroger. Une manifestation 100 % sans auto-tune.

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Cet univers, entre deux eaux, montre une des nombreuses fractures sociales et culturelles dont se nourrit le mouvement. En refusant l’évolution de la musique rap dans son ensemble, ce public reste dans une certaine nostalgie, peu enclin au changement.

Alors, à quand le slogan "Les gilets jaunes, c’était mieux avant ?"

Par Aurélien Chapuis, publié le 24/01/2019