#Frenchmen2018 : Zed Yun Pavarotti, ovni sombrement triste

Ils représentent la nouvelle vague du rap français. Freestyle, interview, photos : de leur style à leur flow, voici les FRENCHMEN, deuxième saison. Après PLK, 7 Jaws, Rémy et Kobo… voici Zed Yun Pavarotti, un personnage mélancolique pas comme les autres. Après avoir vu son freestyle barré, lisez l’interview, vous serez surpris par ce qui se cache derrière sa carapace et l’histoire du bonhomme.

"J’avais une certaine obsession pour la dépression. C’est assez horrible quand j’y pense. […] J’ai beaucoup de mal à faire des morceaux joyeux, ça ne me parle pas."

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Cet extrait de l’interview à lire plus bas montre que derrière ses airs de clown se cache un grand mélancolique, fan de Yung Lean et bouche bée devant Luciano Pavarotti. Tatouages sur le visage et main gauche en plastique, Zed Yun Pavarotti est marqué par la vie, du haut de ses 21 ans. Venu tout droit de Saint-Étienne, le bonhomme en a déjà dans la tête, tant son passé, entre rues rouillées, huissiers et ennui, a nourri son esprit et sa musique d’une noirceur qu’il transforme en art.

Précédemment -> #Frenchmen2018 : Kobo, gladiateur noir dans l’arène

Un art qui m’a tapé à l’œil il y a quelque temps déjà, quand Zed n’était pas encore Pavarotti. Puis Grand Zéro, son dernier projet en date, est apparu comme une confirmation. Été 2018 : je le rencontre et découvre l’épaisse carapace du jeune rappeur-chanteur. De quoi mieux comprendre la profondeur de sa musique.

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C’est avec "Septembre" et son clip, que l’on vous partageait en avant-première, que d’autres l’ont récemment découvert. Si ce n’est pas le cas, je vous conseille de cliquer juste ici et de lancer le son, tout en continuant de lire ces lignes – et de vous diriger lentement vers le freestyle (ou plutôt le single) aussi entêtant que particulier que nous a livré le Yun dans cette saison 2 de Frenchmen (dont Seezy est le beatmaker attitré), avant d’arriver à un échange à cœur ouvert, dans les deux sens du terme.

Konbini | Salut Zed et merci pour ce morceau mémorable, je l’écoute en boucle. Première question : comment t’es passé de Zed à Zed Yun Pavarotti ?

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Zed Yun Pavarotti | La transition a été simple. Déjà, personne ne me trouvait sur Internet. Il faut dire que des "Zed quelque chose", il y en a beaucoup. Mais je voulais aussi intégrer une sorte de particule de rappeur dans mon blaze, à la "Lil", tu vois. Et comme j’étais jeune, le "Yun" s’est imposé.

Pavarotti, c’est simplement que je suis très fan du monsieur. Je prends des claques à chaque fois que je l’écoute. Le mec est fascinant.

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Dans ta musique, il y a aussi un fort côté émotionnel, mélancolique. Comment tu arrives à exprimer tes émotions sur une feuille ?

Oui, c’est ce que j’essaye de faire à chaque fois. J’ai beaucoup de mal à faire des morceaux joyeux, ça ne me parle pas. De manière générale, à part Migos, je n’en écoute pas vraiment. Ce que j’aimerais faire et ce qui me touche, ce serait que des morceaux qu’on écoute quand on est triste. J’ai ce tempérament et j’aime avoir des morceaux qui m’accompagnent dans ce mood. La musique permet de se sentir moins seul. C’est mon obsession : que les gens entendent ma musique et se disent qu’ils vont l’écouter quand ils seront dans la mélancolie, pour les aider à relativiser.

Tu étais tout le temps mélancolique dans ta jeunesse ?

J’avais une certaine obsession pour la dépression. J’étais gothique et j’écoutais du metal, ça allait de pair avec un certain mal-être chez moi. C’est assez horrible quand j’y pense.

Où et quand es-tu né ?

En mars 1997, près de Saint-Etienne.

Où vis-tu actuellement ?

Je suis toujours là-bas, même si je suis signé à Paris. Cette ville m’a marqué. C’est une ville très minière où tout le monde est en galère. C’est fascinant, je n’ai jamais vu une ville où tout le monde est pauvre. Il y a une vraie cohésion. Je ne ressens pas d’insécurité ou de danger là-bas, juste le fait que les gens s’ennuient. Moi, je n’ai pas envie d’en sortir pour le moment. Mon environnement est primordial dans mon processus créatif.

Tu as des origines ?

Mon père est algérien. Je ne suis jamais allé en Algérie, mais tous de son côté y sont retournés et ont un lien fort avec ce pays. Une grosse part de ma famille est musulmane. Du côté de ma mère, ils viennent de Savoie et donc il y a un gros décalage. C’est un bon mix.

Est-ce que tu te souviens de la première fois où tu as commencé à rapper ?

C’était une blague, à la base. J’étais ultra-fan d’Eminem, choqué par ses attitudes, son humour et tout son personnage. Je m’étais rasé la tête pour lui ressembler et mes potes me taillaient un peu sur ça. Je l’imitais ultra bien et mes potes me demandaient de le faire tout le temps. Après, on m’a demandé d’écrire mes musiques. Je l’ai fait pour délirer au début, c’était plat, mais à force j’ai fait un texte, puis deux, puis trois et c’est parti tout seul. La passion du rap ne m’a plus quitté quand j’ai compris que je n’avais pas de limite. Après, mes influences venues du metal se retrouvent dans l’énergie que j’envoie.

Tu te souviens du tout premier son que t’as sorti ?

Oui, il s’appelait "Bonsoir". Je l’ai enlevé de YouTube il n’y a pas si longtemps. Il avait bien marché à mon échelle, mais je veux passer à autre chose. J’avais compilé des freestyles et fait un refrain sur la prod’ du freestyle "Ripro 3" de Lacrim. C’était la première fois que je structurais un titre.

Tu te souviens de ta toute première scène ?

Oui, j’ai été invité par un rappeur de Saint-Étienne. C’était dans la plus grande salle de la ville et j’ai joué deux morceaux. La première "vraie" scène, c’était la première partie d’Alkpote à Sainté. C’était incroyable. Je n’ai pas eu le trac quand j’y pense. J’étais ultra fan d’Alkpote et je crois que le rencontrer m’a plus stressé que le concert en lui-même. Mais c’était ouf, ça restera un de mes meilleurs concerts.

Tu peux m’en dire plus sur Grand Zero, ton dernier projet en date (le quatrième) ?

Beaucoup m’ont découvert avec ce projet-là. On a mis huit mois à la faire, dans une période où je sortais d’un collectif. Avec mon producteur Osha, on se connaissait un peu, car on venait tous les deux de Saint-Étienne. Je savais qu’il faisait de la musique. Il n’était pas très productif, mais je sentais qu’il avait hyper envie de se lancer dans une nouvelle aventure. Il attendait que ça, mais il avait besoin de quelqu’un qui le sorte de sa routine. On a commencé à bosser ensemble. On a fait une vingtaine de morceaux en huit mois et ça a donné ce projet. Un projet fait dans la galère.

Pour résumer, on était dans une espèce de boucle infernale, un cauchemar. Une psychose qui te fait dire que personne ne t’attend et que tout le monde s’en fout. On avait une ambition démoniaque et à la fin, l’idée, c’était d’élever le rien. De faire de notre misère un grand truc. Je suis content du résultat, musicalement, ça m’a libéré.

Et tu as des choses à dire sur la suite ?

J’ai signé chez Artside et ça m’a fait avancer. Déjà, ils ont un studio, ce qui est assez rare pour un label. Tout va très vite depuis. J’ai beaucoup enregistré dernièrement, genre 40 morceaux en six mois. [Interview datée de juin 2018]

Honnêtement, je suis un peu fatigué. On devait partir sur un projet d’album, mais finalement on va commencer par un EP, même si je ne veux plus faire de petits formats. Je ferai sûrement un EP avec entre 10 et 13 titres et après on fera des albums.

Le morceau dont tu es le plus fier dans ta discographie ?

"Le Matin", je trouve ce morceau hyper abouti. Il n’aurait pas pu être mieux. Après, "Grand soleil", techniquement, je le trouve très fort.

Le clip phare de ta carrière ?

Encore "Le Matin". Pour tout dire, c’était un pari et c’est la première fois qu’une de mes idées de base arrive à terme. En fait, j’ai toujours des idées simples, mais je cherche toujours à les complexifier. Au final, le résultat n’est pas forcément mieux. Pour ce morceau, j’ai vraiment concrétisé l’idée initiale et j’en suis content. Le concept donne exactement ce que je souhaitais.

Un de tes textes, une de tes phrases, qui te définit le mieux ?

C’est une phrase extraite d’un morceau pas encore sorti : "Il fait l’oiseau depuis le barrage pour un tout nouveau succès." Je trouve cette phrase horrible. C’est le principe d’un mec qui se suicide pour un nouveau départ dans la mort.

L’album que tu estimes le plus ?

Stranger, le dernier album de Yung Lean. Mais même quand j’y pense, tous ses projets de manière générale. Warlord, je pense que c’est celui que j’ai le plus écouté. C’est le seul mec dont je suis vraiment fan. Je pense que si je le vois, je tremble et je me pisse dessus. Il n’est pas vraiment impressionnant, ni technique, mais dans ce qu’il dégage, ses émotions, il est trop fort. Il condense tout ce que j’aime dans la vie.

À quoi es-tu accro ?

La clope.

Ta plus grande peur ?

La mort des autres.

Ta couleur préférée ?

Le jaune.

Si t’étais un animal ?

Un chat.

Si tu ne faisais pas de rap, tu aurais aimé faire quoi ?

Je serais vétérinaire

Si tu étais une saison ?

L’automne.

Si t’étais un personnage de fiction ?

Max Payne.

Si tu étais un film ?

Enemy.

Une série ?

Shameless version US. D’ailleurs, dans la famille, le petit frère Carl, c’est le demi-frère de Lil Xan. Tu regarderas, ils se ressemblent trop.

Un plat ?

Des Dragon Rolls saumon-cheese-avocat.

Ton expression préférée ?

"Avoir le goût de".

Une vidéo YouTube préférée ?

L’ASMR d’Anthony Lastella. Le concept est fabuleux. Sinon, je suis très fan de combats d’insectes.

Ton plus grand rêve ?

Mettre ma mère bien. Lui acheter une maison où elle veut. Aussi, être riche.

Si tu avais un superpouvoir ?

Voler. Même si c’est pas très utile. Juste pour le trip. Sinon se téléporter.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour l’avenir ?

Des bons moments, mais aussi de faire ma première tête d’affiche. Je suis obsédé par le live, de voir que tout le monde connaît tes chansons et est hystérique. Mon objectif ultime serait de faire des stades un jour. C’est un truc de fou.

Je me rappelle avoir vu la vidéo d’un live de Green Day. Avant que le concert ne commence, le morceau "Bohemian Rhapsody" de Queen passe et la foule commence à chanter, car elle connaissait les paroles par cœur. C’est là ce que tu vois tout ce qu’un artiste a accompli. Si Freddie Mercury voyait ça…

Comment te vois-tu dans 10 ans ?

Vivant ?


Auteur et réalisateur du projet : Rachid Majdoub

Photos : Benjamin Marius Petit

Merci aux rappeurs qui ont bien voulu participer, et à leurs équipes. Merci à la prod vidéo de Konbini, d’Adrian Platon à Simon Meheust en passant par Manuel Lormel, Paul Cattelat, Jérémy Casanova, Luca Thiebault, Mike Germain, Nicolas Juares et Rédouane Boujdi au montage. Merci à Jérémie Léger. Merci aux DA, Terence Mili et Arthur King.

Par Rachid Majdoub, publié le 03/12/2018

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