Gucci Mane live at the 51th Montreux Jazz Festival, (c) 2017 FFJM Marc Ducrest

Montreux Jazz Festival : ne cherchez plus, c’est au lac Léman que ça se passe

Éclectisme, exigence et sophistication : depuis un demi-siècle, le festival suisse créé par Claude Nobs distille des cuvées sonores millésimées.

AMBIANCE @Montreux Jazz Festival 2016 Copyright Emilien Itim

@Montreux Jazz Festival, 2016. (© Emilien Itim)

"Meilleur festival d’Europe", "plus gros festival d’Europe", etc. : chaque année, alors que l’été s’en vient, les mastodontes du divertissement européen, de Budapest à Barcelone, rivalisent de superlatifs criards pour vous inciter à venir chez eux claquer un RSA en une semaine pour vous rouler dans la boue et élire domicile dans une tente Quechua partagée avec huit Australiens cocaïnomanes. On ne jugera pas, on l’a fait plus que de raison. Était-ce la perspective peu alléchante de ne prendre qu’une douche en une semaine ou l’un des nombreux effets pervers induits par la proximité dangereuse avec la trentaine ? Difficile à dire, mais cette année, nous avons fait l’impasse sur les machines à foules pour aller chiller sur les rives du lac Léman pendant le Montreux Jazz Festival. Après trois jours sur place, pas de doute, la Suisse a vraiment un talent inné pour garder les secrets : ce festival est une pépite, et on vous explique pourquoi.

Publicité

mjf_20170706_ambiance_quais_emilienitim_048-2

  • Le cadre

Soyons honnêtes une seconde : pour le néophyte avide de gigantesques scènes en plein air et de bitures épiques à grandes tournées de seaux de whisky-coca, les mots "Montreux Jazz Festival" ne rimeront pas immédiatement avec l’hédonisme débridé proposé par les grosses cylindrées de la débauche estivale. Un festival de jazz, en Suisse ? Pensez donc : un public CSP+ d’âge mur écoutant assis et sans broncher les envolées expérimentales d’un trio à cordes tout en sirotant un pinard hors de prix à la lueur des chandelles d’un club à alcôves. Voilà pour le cliché de la scénographie.

La réalité est toute autre : Montreux, c’est d’abord une ville qu’on croirait née de l’imagination de Wes Anderson, une grappe d’édifices luxueux du siècle dernier nichée sur les pentes montagneuses qui bordent le lac Léman et son cirque de montagnes. Le festival lui-même s’étend paresseusement le long du lac, à la fois à l’intérieur du palais des Congrès et à l’air libre, où se déploient les terrasses ombragées et s’enchaînent les concerts en extérieur, le tout en accès libre. Flâner sur les rives du lac entre deux baignades et un tour de bateau, enchaîner avec une bière fraîche et laisser tomber le soir au son de standards du rhythm’n’blues est une belle définition du paradis terrestre.

Publicité

Lauryn Hill Montreux Jazz Festival, le 06.07.2017 Photographe : Lionel Flusin

Lauryn Hill, Montreux Jazz Festival, le 06.07.2017. (© Lionel Flusin)

  • La programmation dingue

Côté musique, vous feriez mieux de vous asseoir. Sur les 16 jours que dure l’édition 2017 du festival, entre le 30 juin et jusqu’au 15 juillet, pas moins de 383 concerts ont lieu, répartis sur 14 scènes. Prêts pour le name dropping ? Nicolas Jaar, Soulwax, Phoenix, Herbie Hancock, Chilly Gonzales, Beth Ditto, Lianne La Havas, The Roots, Usher, Lauryn Hill, Macy Gray, The Kills, Kasabian, Erykah Badu, Solange, Kaytranada, London Grammar, Grace Jones, Passenger, Morcheeba, Mavis Staples, Jacques, alt-J, Romare, Superpoze, Bonobo, Kevin Morby, Fleet Foxes, Flatbush Zombies, Gucci Mane, Peter Doherty, The 1975, Solomun, Tale of Us, Casey, Youssoupha, Kery James, Paradis, Metronomy, La Femme, Tinariwen, Michael Kiwanuka, Birdy Nam Nam, The Bloody Beetroots, Benjamin Biolay, Benjamin Clementine, Bambounou, Charlotte de Witte, Amelie Lens, Shlomo, Cigarettes After Sex, Roméo Elvis, Polo & Pan… Okay, on arrête là, et la liste est non exhaustive. Peu importe le style, l’exigence le dispute à l’éclectisme pour dessiner un paysage musical au relief vertigineux. Résultat : peu importe pour quel(s) artiste(s) vous traversez la frontière, dix autres vous attendent derrière, et vous risquez de revenir du festival avec une liste de courses chez Discogs et une nouvelle playlist Spotify.

Flatbush Zombies live at the 51th Montreux Jazz Festival, (c) 2017 FFJM Marc Ducrest

Flatbush Zombies live at the 51th Montreux Jazz Festival, (c) 2017 FFJM. (© Marc Ducrest)

Publicité

  • La gratuité

La Suisse, un pays hors de prix ? À moitié vrai. Certes, votre arrivée à Montreux coïncidera avec une baisse immédiate de votre pouvoir d’achat, notamment dans les produits de première nécessité - burgers, bières, cigarettes. D’autre part, les concerts du festival se payant à la carte, la douloureuse (en francs suisses) peut vite grimper. Mais c’est sans compter sur l’impressionnant programme gratuit de Montreux, un monde parallèle ouvert à tous (et à toutes les bourses). Sur 383 concerts programmés, 250, répartis sur 8 des 14 salles, ne vous coûteront pas un kopeck. Outre la plupart de la programmation des deux espaces électro, dont l’élégant Strobe Klub, les pool parties, l’espace extérieur Music in the Park, les compétitions et les ateliers de musique sont également en accès libre.

Mais le truc le plus dingue de ce festival réside entre les murs capitonnés du Montreux Jazz Club, une fois les concerts payants terminés. Là, dans l’atmosphère ouatée d’une boîte à jazz aux lumières tamisées, une scène vide accueille les musiciens qui le souhaitent… et les artistes du festival, qui peuvent débarquer à tout moment pour se lancer dans un boeuf avec des anonymes qui n’en reviennent pas, voire improviser des featurings mythiques et éphémères qui se raconteront pour des années à venir dans la communauté des mélomanes. Le premier soir, sur les coups de 3 heures du matin, c’est par exemple une partie de The Roots, visiblement pas rassasiée de son concert, qui est (re)montée sur scène pour un peu de rab devant quelques dizaines de personnes. De quoi figurer dans la mémoire collective du festival ? Seul le temps le dira.

Peter Doherty MJF LAB 17.07.06

Peter Doherty MJF LAB 17.07.06

Publicité

  • La légende (et Claude Nobs)

Montreux ne nous a pas attendus pour écrire sa légende, loin de là : la première édition du festival remonte à 1967, soit deux ans avant Woodstock -LE Woodstock des livres d’histoire. Seulement, à la différence de son cousin américain psychédélique et nudiste, Montreux, plus sage, a lieu sans interruption depuis cinquante-et-un ans. Et un demi-siècle d’activité, ça fait des histoires à raconter, surtout lorsqu’on a accueilli à peu près l’intégralité du panthéon musical des cinquante dernières années. À Montreux, il semble que tous ceux que l’on croise en aient une, chuchotée avec les yeux brillants de celui qui vous met dans la confidence. La plus célèbre d’entre elles, on la doit à un employé du festival, qui nous la conta avec passion au beau milieu de la nuit, assis sur les rochers du bord du lac : "Smoke on the Water", tube immémorial de Deep Purple de 1972, raconte une soirée-catastrophe au festival en compagnie des Stones, de Frank Zappa et d’un pyromane. Si, si, on vous jure, lisez vous-mêmes.

Et puis, au milieu de cet enchevêtrement de fables, il y a Claude "Funky" Nobs, le créateur du festival, décédé en 2013 à la suite d’un accident de ski de fond survenu le jour de Noël. Figure déjà légendaire de son vivant, Nobs veille désormais sur la ville comme une sorte de saint patron des musiciens, sa présence inextricablement nouée à la ville : la Grand’Rue qui jouxte le festival porte désormais son nom et sa statue trône dans le parc de la ville en compagnie de celle de Freddie Mercury. Sur le festival, son nom revient comme un mantra dans les conversations. Durant tout notre séjour, on nous pressera d’aller faire un tour au Picotin, le chalet du maître, un nid d’aigle de 300 ans déposé sur un plateau qui surplombe Montreux. À l’intérieur, paraît-il, un authentique sanctuaire de la musique moderne qui expose les reliques collectées par Nobs au fil des années - là, 45 000 vinyles, là un kimono porté par Freddie Mercury - dans un espace entièrement dédié aux musiciens. Claude Nobs est peut-être parti, mais chaque note qui résonne à Montreux porte sa signature.

Gucci Mane live at the 51th Montreux Jazz Festival, (c) 2017 FFJM Marc Ducrest

Gucci Mane live at the 51th Montreux Jazz Festival, (c) 2017 FFJM Marc Ducrest

  • Un patrimoine musical classé à l’Unesco

Le truisme peut sembler dangereusement proche, mais il n’en est rien : le festival de jazz de Montreux est un festival intrinsèquement musical. Un festival qui célèbre la musique, les musiciens et la sorcellerie de l’improvisation scénique. Et c’est tout, ou presque. Autour du festival, pas d’attractions façon foire du Trône, pas de parc aquatique ou d’activités de divertissement traditionnelles des gros festoches conçus pour célébrer l’inconséquence de vos actes et entretenir l’illusion d’un séjour au "pays imaginaire". Rien que des instruments et des scènes à disposition, jusque dans le chalet du fondateur. À Montreux, tout tourne autour de la qualité sonore, un point sur lequel feu Claude Nobs est resté intraitable, en décidant dès 1967 de capter le son et l’image de tous les concerts.

En 2017, après dix ans de numérisation à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, les archives du festival sont désormais accessibles à tous au bâtiment ArtLab. Soit 5 000 concerts, 11 000 heures de vidéo et 6 000 heures d’audio dûment archivées, un véritable mur porteur de l’histoire musicale contemporaine… toujours plus solide : depuis 2013, cette collection pharaonique est inscrite au registre de la Mémoire du monde de l’Unesco, ce qui signifie que chaque concert auquel vous assisterez sera automatiquement archivé en tant que patrimoine de l’humanité. Ça vous donne un peu la portée de l’événement culturel, et ça fait quand même quelque chose de se dire que les concerts de la semaine passée sont précieusement conservés par la plus haute autorité culturelle mondiale.

Une nouvelle raison qui fait de Montreux un festival à part, une institution discrète et élégante cimentée dans l’histoire musicale qui a vu défiler tous les styles, toutes époques et tous les excès sans jamais se départir de son identité. Quant au niveau d’exigence suisse en termes d’organisation, d’accueil (mention très spéciale aux employés qui se reconnaîtront) et de programmation, il a de quoi, par certains égards, faire pâlir les organisateurs d’événements européens et nous dégoûter à vie des favelas éphémères de Glastonbury ou de Dour. Concrètement, pouvoir aller commander un verre, se déplacer ou aller pisser sans perdre une heure de sa vie ou tomber sur des toilettes sèches est une expérience jubilatoire. Avec 250 000 visiteurs annuels, Montreux n’est pas le festival confidentiel de puristes que vous imaginez. En fait, il n’a probablement rien à voir avec l’idée que vous vous en faites… et c’est une excellente raison pour aller y faire un tour.

Par Thibault Prévost, publié le 11/07/2017

Pour vous :