AccueilMusique

Fall of Summer, le festival "nostalgique d'une époque où Metallica jouait contre un pack de bières"

Publié le

par Théo Chapuis

Entretien avec la programmatrice du Fall of Summer, qui nous explique que ce n'est pas parce qu'on organise le festival le plus "veste à patches" de l'Hexagone qu'il ne s'adresse qu'aux metalheads.

Peace, love and death metal (Crédits image : ©E.L.P-Photo (<a href="https://www.facebook.com/elpphoto" target="_blank">Elie Lahoud-Pinot Photography</a>) Tous Droits Réservés/All Rights Reserved)

Cheveux longs, barbes hirsutes, bagues, bijoux, bracelets et chaînes, t-shirt griffés de logos acérés comme des lames... Mais qui sont ces hommes-sandwiches vêtus de noir qui côtoient les bouées multicolores et les glacières des baigneurs de la base de loisirs de Torcy, havre de paix de banlieue où les Seine-et-Marnais viennent profiter de la fraîcheur du lac ?

Ce sont des fans de metal, évidemment, venus s'abandonner à deux journées de fun et de larsens au seul festival metal en plein air d'Île-de-France : le Fall of Summer. Deux jours de musique, de cuir et de bière à la gloire de Satan... Mais à part sa taille et sa localisation, quelle différence avec le Hellfest ? À peu près tout, on vous le prouve tout de suite.

À lire -> Le Hellfest et les habitants de Clisson : une histoire d'amour

Oubliez les mastodontes comme Deep Purple, Korn ou Slipknot et découvrez le metal côté "kvlt". L'an passé, pour sa toute première édition, le Fall of Summer invitait la formation Venom, rien moins que les inventeurs du terme "black metal" (36 ans de carrière au compteur). Mais aussi les thrasheurs d'Exumer, ou encore Pentagram, sorte de Black Sabbath oublié du grand public... Si les têtes d'affiche étaient moins grand public qu'à la grand-messe clissonnaise, les "trve" metalheads (comme on dit, hein) qui faisaient le déplacement pouvaient témoigner : on n'atterrit pas par hasard au Fall of Summer.

D'ailleurs, tous les festivaliers du monde vous le diront : qu'est-ce qu'une bonne programmation si le festival craint ? Un gâchis. Or avec sa petite jauge (autour de 3 500 festivaliers), son établissement sur le très confortable site de la base de loisirs de Torcy, face à un délicieux petit lac, les chevelus en goguette ont pu goûter non seulement à une affiche impressionnante pour qui s'y connaît un peu, mais également à un confort de loin supérieur à la plupart des grands rassemblements d'été. Eh oui, voir ses groupes favoris les pieds dans le sable et ne pas avoir à attendre trois heures dans la queue pour une barquette de frites molles, avouez que ça change.

4 continents et 666 millions d'amis

Bonne nouvelle, le Malin remet ça cette année : le Fall of Summer est de retour les 4 et 5 septembre avec une affiche toujours aussi exotique et impressionnante : des groupes de quatre continents différents viendront défendre leur vision du riff ce premier weekend de septembre. Pour la messe noire, préparez-vous à l'office des Japonais de Sabbat, des Canadiens de Razor, des Américains de Nile ou Suffocation, de la meute australienne de Deströyer 666, des Féringiens de Hamferd... sans compter une bonne clique de Scandinaves, plus voisins, mais toujours prompts à sauter dans le premier drakkar venu pour razzier les oreilles du public.

Les Suédois de Watain et leur show en forme de carnaval pyrotechnico-sataniste (Crédits image : ©E.L.P-Photo (<a href="https://www.facebook.com/elpphoto" target="_blank">Elie Lahoud-Pinot Photography</a>) Tous Droits Réservés/All Rights Reserved)

Avec nous pour en savoir plus : Jessica Rozanes. Ancienne du vénérable label français Listenable et programmatrice du Fall of Summer, elle a traîné ses rangers dans un nombre incalculable de festoches metal européens et se repose sur son expérience des scènes internationales et de la culture metal underground pour proposer une affiche qui fait saliver d'avance plusieurs générations de metalheads.

Parmi nos questions, une interrogation centrale : le Fall of Summer, n'est-ce vraiment que pour les metalleux ? N'y en a-t-il que pour les adorateurs de Satan et leurs 666 millions d'amis de par le monde ? On a demandé à Jessica ce qui définissait l'âme du festival, si on pouvait y rentrer sans connaître la discographie de Mayhem sur le bout des griffes et qu'est-ce qui différencie vraiment son événement du colossal Hellfest.

K | Ça suffit à certain(e)s d'écouter ou de jouer du metal : toi tu as décidé de t'impliquer encore plus. Comment s'est passé le déclic ?

Jessica Rozanes | Ce que je trouvais contrariant à l'époque c'est que tout le monde a envie de jouer et déplore le manque d'occasions, mais lorsqu'il s'agit d'organiser, y'a plus personne. C'est vraiment ça qui m'intéresse : organiser tout ce chahut et y mettre de l'ordre. C'est peut-être le travail de l'ombre, mais si personne ne le fait, il ne se passe rien...

Comment es-tu devenue passionnée de metal ?

Quand j'étais plus jeune, je jouais de la musique : du piano, de la clarinette et du saxophone. J'ai commencé ma carrière dans une harmonie municipale dans le nord de la France. Ma mère écoutait Pink Floyd, Led Zep', etc ; mon père c'était plus Ferrat et Brassens. De mon côté, j'ai commencé à écouter du gros metal qui tache à mes 16 ans, quand j'ai commencé à fréquenter une école catholique.

L'école catholique, c'est un bon vivier de metalleux selon toi ?

En école publique, je ne me souviens même pas d'avoir vu des gens avec des t-shirts metal... Il y a 20, 30 ans, le metal en France, c'était très ouvrier, avec des groupes comme Trust, AC/DC... Avec le temps, aujourd'hui c'est devenu plus middle-class. Il y a eu un glissement qui s'observait dans l'école catholique où j'étais – mais également par esprit de rébellion tout bêtement : quand on a 14 ans, dans une institution catho, c'est classique je suppose.

Y'avait-il naturellement une place pour un tel festival en plein air en région parisienne ?

Autour de Paris, il y a eu plusieurs tentatives qui ont été soit avortées, soit qui sont restées des "one shot"... mais on se pose vraiment la question : comment se fait-il que tout se passe en Bretagne alors qu'autour de la capitale, il n'y a rien ? Logistiquement, avec les aéroports des environs de Paris, c'est plus pratique pour faire voyager les groupes. C'est la même chose pour le public qui vient de l'étranger : en deux RER, ils sont sur place. Sans compter que la scène metal à Paris est très vivace.

"[Le logo d'un groupe] au fond, c'est comme le sigle d'une marque : si le logo est visible, il n'y a même pas besoin d'écrire "Nike" pour comprendre"

Pourquoi ce choix de programmation aussi marqué "old school" ?

La plupart des festivals de metal open air en France misent beaucoup sur l'éclectisme. Ce qui n'est pas une mauvaise chose, mais ça en fait des événements peu pointus. Le nom de notre festival est venu à cause de la situation chronologique dans l'année mais aussi grâce à l'assemblage de la programmation.

L'an passé, on a fait venir Venom, dans lequel tous les groupes de metal dit "extrême" se reconnaissent : directement ou pas, ils sont tous inspirés de ce groupe anglais, car il a passé un cap dans la provocation et l'imagerie sataniste au début des années 80.

Immortels Venom, bâtisseurs malgré eux du metal extrême d'aujourd'hui (Crédits image : ©E.L.P-Photo (<a href="https://www.facebook.com/elpphoto" target="_blank">Elie Lahoud-Pinot Photography</a>) Tous Droits Réservés/All Rights Reserved)

Tout d'abord on a fait le choix de montrer les logos des groupes sur notre affiche parce que ça fait partie de l'esprit metal. Même si certains sont peu lisibles et que tout le monde aime bien se moquer, ça ne fait rien. Au fond, c'est comme le sigle d'une marque : si le logo est visible, il n'y a même pas besoin d'écrire "Nike" pour comprendre. Les logos reflètent le groupe et l'inscrivent dans un sous-genre du metal.

C'est-à-dire ?

Les groupes de thrash ont des logos plutôt acérés, pointus, alors que les groupes de black metal montrent des ornements travaillés et ésotériques... le groupe de death se symbolisera lui plutôt par une tache, une traînée, quelque chose d'organique... Ça fait partie de l'identité des groupes et le festival est dépendant des groupes. Là, ils se reconnaissent eux-mêmes dans leur affiche.

"Au Fall of Summer, tu comprends pourquoi les metalleux sont metalleux"

Beaucoup d'esprit "trve" metal là-dedans... Est-ce que le Fall of Summer, c'est un festival exclusivement pour metalleux ?

Ce qu'on peut dire, c'est qu'on n'est pas un festival à têtes d'affiche mais pour moi on a plusieurs publics : celui vraiment pointu qui se dit "heureusement, il y a ce groupe que j'aime pas trop à 20h, comme ça je pourrai aller manger !". Il y a ceux qui connaissent les groupes plus abordables comme Candlemass, Triptykon, Destruction... qui ont joué au Hellfest d'ailleurs ! Ces gens-là iront découvrir le reste quand même. Et – ce n'est pas la majorité mais – il y a aussi une partie du public qui ne connaît pas grand-chose et qui vient simplement découvrir.

Je pense que l'atout du Fall of Summer, même pour un non-metalleux, c'est qu'il est totalement complémentaire avec le Hellfest. Là-bas on peut voir ZZ Top ou d'autres artistes dans un esprit plus rock qu'on ne verra jamais dans notre festival. Chez nous on peut voir tous les groupes, de manière plus relax grâce à notre site : si tu n'es pas passionné, tu passes déjà un bon moment sur nos petites collines !

Au Fall of Summer, tu comprends pourquoi les metalleux sont metalleux : c'est manifeste que c'est une super communauté, très sympa, et les néophytes découvrent que ce sont parfois ceux que tu prends pour les plus menaçants qui sont en réalité les plus gentils...

Tu veux dire que les gens sont plus abordables qu'à d'autres festivals, toutes musiques confondues, au Fall of Summer ?

Je pense que le public est plus calme : le centre d'attention c'est la musique. De plus, par rapport à de plus gros festivals, l'affluence moindre fait que tu es dans de meilleures conditions d'écoute. Évidemment, heureusement que les gros événements sont là pour ramener de grands artistes fédérateurs, mais nous on préfère sortir des groupes de leurs tanières du Japon ou du Canada. Alors que dans un gros festival, ces artistes, ce ne serait qu'une anecdote noyée au milieu de la programmation.

Et derrière le fracas de la scène, le lac, paisible (Crédits image : ©E.L.P-Photo (<a href="https://www.facebook.com/elpphoto" target="_blank">Elie Lahoud-Pinot Photography)</a> Tous Droits Réservés/All Rights Reserved)

Est-ce que le terme "festival familial" vous convient ?

Familial entre metalleux alors, mais pas dans le sens où c'est un festival "pour toute la famille". C'est pour ça que lorsqu'un metalleux se retrouve à l'étranger, il cherche le premier bar metal : d'Oslo à Israël, il aura toujours quelque chose en commun avec les autres. Il y a une sorte de code metal. Ce qui fait, par exemple, que le vol est très rare dans les festivals – aucun à ma connaissance l'année dernière au Fall of Summer.

Est-ce que cette notion de famille metal exclue le public qui ne se considère pas metalleux ?

Si on ne part avec aucun a priori, je ne vois pas le problème. Toute ma famille aide sur le festival, par exemple. Ma mère m'a accompagnée à un gros événement belge il y a quelques années, le Graspop, et elle est devenue fan des metalleux avant de devenir fan de metal !

"La veste à patches est bruyante, elle sent la bière, mais elle n'est pas dangereuse..."

Qu'est-ce qui lie la programmation et donne sa couleur au festival ?

La veste à patches. Je vais t'expliquer. Il y a des groupes un peu plus modernes qui sont très bien, mais dont tu n'imaginerais jamais porter le patch. Gojira, par exemple, c'est un très bon groupe, mais le patch Gojira n'a pas la crédibilité "old school" qu'un patch Morbid Angel aurait, par exemple.

C'est un esprit aussi : la veste à patches, c'est ce truc qui traîne, qu'on n'a pas lavé depuis le dernier festoche, qu'on décore comme on peut, qui peut servir à s'asseoir par terre... C'est un peu le doudou du metalleux. Sans compter qu'on voit maintenant de tout : des pantalons à patches, des peignoirs à patches... Ça montre un côté roots, passionné, une nostalgie d'une époque où Metallica jouait contre un pack de bières dans un pub crasseux des États-Unis.

Comment on donne envie à des gens qui ne se considèrent pas metalleux de venir au Fall of Summer ?

Le metal a beau être un univers passionnant, il faut le prendre au second degré. Même s'il peut paraître agressif, ce n'est pas par amour pour la violence : c'est juste un défouloir. C'est triste qu'il faille le rappeler, mais les fans sont des gens très normaux, qui ont des jobs très sérieux comme avocats, banquiers, ingénieurs, informaticiens... Alors non, on ne cherche pas spécialement à s'adresser au grand public, mais tout le monde est bienvenu, bien sûr !

En France, il y avait encore énormément d'a priori sur le metal il y a peu de temps... mais ça a tendance à s'améliorer. Le Hellfest est un bon exemple et il est réputé comme étant l'un des festivals où il y a le moins de problèmes de sécurité ! Alors tu vois, la veste à patches est bruyante, elle sent la bière, mais elle n'est pas dangereuse...

Une première édition du Fall of Summer très détente (Crédits image : ©E.L.P-Photo (<a href="https://www.facebook.com/elpphoto" target="_blank">Elie Lahoud-Pinot Photography</a>) Tous Droits Réservés/All Rights Reserved)

Bonus : les recommandations metal du Fall of Summer

Perdu dans la programmation ? Vous ne savez pas distinguer le doom abyssal et gigerien de Triptykon du revival thrash espiègle et technique de Gama Bomb ? Avant le début de la seconde édition du festival, du haut de sa sagesse métallique, Jessica Rozanes nous conseille l'écoute de deux ou trois vétérans de la scène metal auxquels vous pourrez goûter sur les planches du Fall of Summer édition 2015.

Alors, rendez-vous à Torcy ?

Sabbat, black thrash en slip en cuir

Les Japonais de Sabbat ont commencé il y a plus de trente ans en tant que cover band de Venom, notre tête d'affiche de l'année dernière. Petit à petit ils ont fait leur propre metal : du black thrash, toujours très inspiré de Venom notamment dans l'imagerie sataniste provoc'. Ils jouent sur scène moulés dans des slips en cuir qu'ils confectionnent eux-mêmes, avec les habituels clous et cartouchières.

Ils poussent dans ses retranchements le côté grandiloquent du metal et l'anti-christianisme qui fait peur à la grand-mère anglaise : chez eux, c'est du dix-huitième degré. Mais ce n'est pas pour s'esclaffer non plus, il s'agit plutôt de le prendre comme de l'humour noir.

Metalucifer, heavy à frange

Metalucifer, c'est Sabbat et Sabbat c'est Metalucifer : c'est en fait leur side band qu'on fait venir en France aussi. Là on oublie le black thrash : avec cette incarnation, ils jouent plutôt du heavy metal anglais comparable à Satan ou Angel Witch qu'on a aussi sur l'affiche [mais aussi aux débuts d'Iron Maiden pour les moins calés, ndlr], mais passé à la moulinette japonaise : c'est too much !

Sur scène, il faut s'attendre à un look très années 80, avec les vestes à patches (évidemment !), les collants, comme à l'époque où la frange était à la mode dans le metal.

Razor, stakhanovistes thrash

Pionnier du thrash canadien [32 ans d'existence tout de même, ndlr], c'est un groupe qui ne tourne malheureusement presque plus ! On en est très fiers parce que c'est leur première date en France, alors qu'ils sont assez courus ailleurs en Europe comme en Allemagne par exemple. Ils font partie de ces nombreux artistes metal qui ne vivent pas de leur musique et beaucoup de gens ne le savent pas ou bien ne le comprennent pas.

Dans le thrash metal, c'est l'archétype du groupe culte et peu médiatisé – sauf aux États-Unis, où ils ont plus de renom. Chez nous, les succès du genre c'est Slayer, Metallica, Anthrax... mais la scène canadienne, malgré son talent, est moins connue.

Pour des infos, des photos et des vidéos, suivez le Fall of Summer sur son site Internet, mais aussi Facebook, Twitter, YouTube et Instagram.

Merci à Tangui AJPM, Jessica Rozanes, Elie Lahoud-Pinot et la Korporation.

Logos acérés, anges déchus et noir & blanc : l'affiche du Fall of Summer édition 2015 ne ment pas sur la substance du festival

À voir aussi sur konbini :