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Entretien inédit avec une légende du rap français : Le Rat Luciano de la FF [partie 1]

Publié le

par Jérémie Léger

Le Rat Luciano nous a ouvert les portes de son studio pour 7 h de discussion. Partie 1 : ses débuts, son écriture, ses valeurs.

Tout bon fan de rap français se doit de mettre du respect sur ce nom : Le Rat Luciano. D’abord simple Bad Boy de Marseille révélé par IAM, le MC fondateur de la Fonky Family a progressivement gravi les échelons jusqu’à acquérir le statut de légende incontestée et incontestable du rap hexagonal.

En solo ou en groupe, celui que l’on appelle aussi Lucianuzi a donné à la rue ses lettres de noblesse grâce à des couplets à la fois bruts, techniques et écorchés vifs. La valeur et le poids de son héritage dans la culture hip-hop sont incontestables. Ce n’est pas pour rien qu’il est si souvent cité comme étant le rappeur préféré de vos rappeurs préférés.

Malgré le succès d’estime, il reste le diamant brut le plus sous-estimé du rap français. Roi sans couronne, Luch s’est toujours dit : "Trop sincère pour être numéro 1." Peu importe, il n’a jamais dévié, est toujours resté passionné, simple et d’une gentillesse rare, en faisant preuve d’une humilité à toute épreuve.

Habituellement loin des médias et de la popularité, le Rat nous a exceptionnellement laissés entrer dans son trou, le Bridge, studio de son pote 2Bang situé au nord de Marseille, pour se livrer le temps d’un entretien à cœur ouvert. Dans cette première partie d’interview, il revient sur ses débuts avec les plus grands, ses techniques d’écriture et ses valeurs. Autrement dit, toutes ces choses qui lui ont permis de devenir l’homme et l’artiste qu’il est aujourd’hui.

Konbini | Pour commencer, j’aimerais revenir avec toi sur ta vie avant la musique. Une vie de rue avec un passage par un centre de repris de justice. Comment tu en es arrivé là ?

Le Rat Luciano | Gamin, j’ai beaucoup volé et fait des petites conneries dans la rue, mais pas au point d’aller en prison pour mineurs. Certains de ceux qui étaient au centre de repris de justice en sortaient, et d’autres, comme moi, n’allaient juste plus à l’école. Là-bas, on avait des éducateurs et éducatrices qui nous faisaient travailler, pouvaient nous faire passer le permis, et plein d’autres choses dans une logique de réinsertion. Ça a duré un moment, et puis ça m’a saoulé.

Autour de mes 16-17 ans, j’ai fait la découverte d’un autre centre culturel à Saint-Jérôme. C’est un peu comme un centre social, mais en un peu plus riche. Dès que je pouvais zapper le centre de repris de justice, j’allais là-bas, j’ai eu l’opportunité de faire un petit peu de musique. J’avais un synthé, un ordi, je suis directement rentré dedans.

Très vite, je suis devenu le chouchou de la directrice. Elle me demandait de m’occuper des gosses, du matin jusqu’à 14 heures, et après elle me laissait aller dans la salle de musique. Dès que je suis arrivé dans le centre de repris de justice, j’ai arrêté les conneries, mais c’est dans ce centre culturel que j’ai vraiment retrouvé quelque chose qui m’a fait vibrer.

Avec le recul, quels souvenirs tu gardes de cette époque ? J’imagine quand même que certains ont un goût amer…

J’ai arrêté l’école à 16 ans après avoir redoublé plusieurs fois la cinquième et m’être fait renvoyer définitivement de plusieurs collèges. Après ça, je n’avais pas d’avenir et je faisais pas mal de conneries, donc le centre culturel m’a vraiment ouvert des portes et empêché de trop partir en vrille. C’était une bonne époque, mais oui, c’est sûr que ça ravive aussi de mauvais souvenirs. J’ai fait le con auprès d’une certaine personne. Je m’en excuse, il se reconnaîtra certainement.

J’ai eu des problèmes avec la police et mes parents se sont retrouvés au milieu de tout ça. Ça a fait mal, car ils me faisaient quand même vachement confiance et j’ai trahi cette confiance. Malgré tout, c’était quand même une bonne époque. Dans certaines paroles, on dit qu’on tuerait pour retourner à cette époque tellement c’était bon. On le pense.

C’est là-bas que tu as rencontré les premiers membres de la FF ?

Je connaissais Menzo et Karim (Fel) car on vient du même quartier. Avec le reste de l’équipe (Pone et DJ Djel), on s’est rencontrés dans un autre centre social, à Saint-Jérome. Si tu chantais, si tu faisais du théâtre, si tu dansais, si tu savais écrire des textes, tu pouvais venir présenter ce que tu savais faire pour intégrer leur projet culturel.

Je me souviens, on est partis dans le Jura pour faire des petites représentations théâtrales, en Égypte aussi, c’était vraiment pas mal. J’ai profité de ça parce que je ne faisais rien, c’était des expériences vachement épanouissantes. Avoir accès à des moyens d’expression culturelle comme le théâtre et la musique alors que tu t’es fait renvoyer de l’école, c’est une chance. Ça m’a ouvert l’esprit sur pas mal de choses.

Je ne remercierai jamais assez les animateurs du centre social de mon quartier. Ils nous ont fait découvrir la vie et comment ça se passait ailleurs que dans notre quartier. Ils nous emmenaient vraiment partout. En France, mais aussi en Allemagne, en Italie. On rencontrait d’autres jeunes là-bas, c’est vraiment des expériences énormes, ça manque je pense aujourd’hui. L’État a serré la vis et il y a moins de subventions pour les centres sociaux et les jeunes peuvent de moins en moins partir ailleurs, c’est dommage…

Finalement, après, tout s’est très vite enchaîné pour toi musicalement.

Oui, j’ai commencé à faire de la musique en tant que Don Carmon avec mon premier groupe Black & White Zulus (groupe composé du Rat Luciano, Menzo, Blaze, des danseurs Chichou et Brigadier et Pone pour la production). On faisait des petits concerts, mais on n’avait pas la prétention ni l’ambition de devenir des gros dans le rap. On faisait ça juste pour le kif. Ça occupait nos journées et ça nous empêchait de faire des conneries surtout. C’est loin et je me souviens plus exactement de quand Pone et DJ Djel ont eu l’idée de nous connecter avec Sat et Don Choa (qui formaient le groupe Le Rythme & La Rime) pour former la FF, mais ce qui est sûr, c’est qu’en 1994, on était déjà ensemble sur scène. On a fait la première partie du groupe suisse Sens Unik à Marseille.

La FF est née. Si je te dis Café Julien, qu’est-ce que ça t’évoque ?

Là où tout a commencé… J’ai le souvenir d’un bon freestyle. Après le concert qu’on avait fait pour la première partie d’IAM, on s’est retrouvés au Café Julien, non seulement pour boire un petit verre, mais aussi pour rapper encore parce qu’ils proposaient des soirées "micro ouvert" à l’époque… Je me souviens de ce freestyle, il y avait AKH, MC Solaar et j’étais avec eux sur scène dans la baston. C’était quelque chose quand j’y repense. Solaar, il rappait fort. Pour te dire, le projet qu’il a sorti, Qui sème le vent récolte le tempo, c’était 35 % de ce qu’il pouvait faire. Il était vraiment très compétitif et en feu, autant au niveau du flow que des lyrics, il m’a impressionné. Quelle expérience.

Dès tes débuts, tu as appris avec les plus grands…

Ouais, carrément. Depuis petit, j’écoutais IAM et NTM, plus IAM forcément, mais c’était vraiment la base pour nous à l’époque. Je me souviens que je me prenais pour AKH et que Menzo refaisait Shurik’n quand on rappait. On écoutait des mixtapes à eux que, je pense, le public ne connaît même pas. C’était vraiment ultra-motivant. Ça me rappelle un autre souvenir. Quand IAM était venu rapper dans mon quartier, j’avais gratté sa casquette à AKH et il me l’avait dédicacée. J’avais des étoiles dans les yeux.

Après ça, tes idoles sont devenues tes collaborateurs et vous avez partagé le micro sur "Bad Boys de Marseille". Une première consécration ?

C’est ça. Dans la foulée de la première partie d’IAM à l’Espace Julien, Chill nous propose de faire un morceau avec lui sur son album ['Métèque et Mat', 1995, ndlr]. Être les seuls invités par Akhenaton, c’est déjà quelque chose, un honneur, mais en plus de ça, il nous a proposé d’enregistrer à Naples. C’était fou pour nous. On est partis là-bas pendant une semaine et dans la foulée, il décide d’en faire un remix. Pour celui-là, il nous propose d’aller à New York pour enregistrer et faire le clip en même temps. Complètement dingue. Au lieu de rester une semaine, on est restés un mois.

Ce clip, ça a vraiment tout changé pour nous. Avant ça, on tournait un petit peu dans Marseille, les gens connaissaient nos voix, mais pas nos visages. C’est ce titre qui nous a fait connaître à l’échelle nationale, ça nous a donné un vrai coup de boost. Derrière, AKH nous a proposé de faire un album en collaboration avec Sony et Côté Obscur. D’où j’arrive, il n’y a aucune réflexion à avoir, j’ai foncé et c’était parti.

Comment as-tu vécu cette transition ? Passer du centre social de quartier à la "fast life", j’imagine que ça doit être déstabilisant…

Tu sais, je ne me suis jamais vraiment pris au sérieux. Je pense que c’est dû à un manque de confiance en moi. N’empêche que ça m’a aidé à garder la tête sur les épaules et les pieds sur terre. J’ai jamais eu ce ressenti d’être devenu quelqu’un d’autre ou plus important. Pareil pour le mode de vie, je n’ai jamais changé. Je suis toujours resté accroché à mon quartier, il m’attirait comme un aimant et la crédibilité comptait beaucoup pour moi.

Je ne voulais pas changer. Je ne pouvais pas oublier mon quartier parce qu’il me donnait beaucoup de force. J’ai toujours vécu en groupe, dans la solidarité, donc je ne pouvais pas perdre ça. J’ai tout fait pour rester un maximum simple. Sans prétention, mais je me suis battu pour ça. Tu sais, ça va vite, le succès peut vite te monter au citron et t’as vite fait de te prendre pour un autre.

IAM, La Cliqua, Arsenik, Time Bomb, l’âge d’or des années 1990… Quels souvenirs as-tu de cette époque ?

C’était fort, une super époque. Ce sont eux qui nous ont motivés à donner le meilleur. Tous ces groupes étaient de vrais compétiteurs et leur mentalité nous inspirait. En ce qui me concerne, je trouve qu’ils étaient tous cent fois meilleurs que moi. Les écouter, essayer d’être meilleur qu’eux, c’était ma principale source de motivation. Il y avait de la compétition, mais dans le bon sens du terme. Une concurrence vive, mais dans le respect et de manière saine. Quelle époque, ça reste émouvant d’en parler.

Parlons de tes techniques d’écriture. Tu as toujours écrit des couplets très longs, en roue libre, à la fois extrêmement travaillés, mais aussi bruts et raturés. Une façon assez singulière de manier la langue finalement…

Pour tout dire, l’école, ça me gonflait grave, j’étais un grand rêveur en classe. Ça me saoulait et tout à coup, sans trop savoir pourquoi, j’ai commencé à avoir un amour pour les mots. Comme j’ai arrêté l’école tôt, j’ai essayé de compenser. Des fois, je frappais des délires : par exemple, je prenais la lettre A dans le dictionnaire et je notais tous les mots qui me plaisaient. Le A, le B et ainsi de suite.

De fil en aiguille, j’ai pris des dictionnaires de citations, de rimes, de synonymes, d’argot et tout ce que tu veux pour m’enrichir. Je me suis plongé dans tout ça et j’ai puisé tout ce qui m’intéressait. Ça m’a servi, car en lisant, ça a forgé ma façon d’écrire. Très vite, j’ai eu ce souci de bien faire rimer les choses, d’apporter des rimes riches et surtout, des rimes que personne n’avait encore sorties.

Aujourd’hui, je pense que ma technique d’écriture a vachement changé. J’avais un côté spontané que je pense avoir perdu. Par moments, ça ressort, mais ça reste une mentalité de jeunesse. Aussi, pour moi, quelqu’un qui va écrire sans musique, je le considère plutôt comme un "écrivain". Moi, j’ai besoin de la musique pour gratter des lyrics. Si je gratte sans rien, tu auras deux ou trois phrases qui me passeront par la tête face à une situation, mais c’est tout. Il me faut toujours un support musical pour écrire, c’est pour ça que j’estime être plus un rappeur qu’un écrivain.

Un autre truc : à tout moment, je peux prendre des notes… Deux ou trois lyrics, ça peut toujours servir. J’ai toujours fait ça. Dès qu’une petite phrase ou un mot avec lequel je n’ai pas encore fait de rimes me vient, je le gratte. Après, il me suffit de parcourir un peu le téléphone, de parler avec quelqu’un, de lire un truc pour que ça déclenche quelque chose. Une petite phrase qui va me faire tiquer ou que je vais entendre et je vais la noter. [Il l’a fait à plusieurs reprises pendant l’interview.]

Après, en écoutant une prod, je fais un petit yaourt pour voir ce qui pourrait correspondre sur la musique, et puis j’essaye de poser quelques mots dessus. Cela dit, je n’enregistre jamais de yaourt, je vais le faire spontanément. Aujourd’hui, beaucoup d’artistes enregistrent le yaourt et posent les mots derrière. Ce n’est pas mon truc. J’ai cette tendance à me compliquer toujours les choses pour essayer d’être le plus performant possible, tout le temps.

Tu te fixes toujours les mêmes exigences qu’à l’époque vis-à-vis de toi-même ?

Je pense que j’en ai encore plus qu’avant étant donné que j’ai perdu le côté spontané. La spontanéité fait que tu réfléchis moins, que tu sors les choses comme elles viennent, façon brute de décoffrage. Je pense que c’est l’âge qui m’a fait perdre ça. À l’époque, il y avait une concurrence extrêmement forte. Je pense que pas mal de MC sont partis à la fac, que ce soit chez La Cliqua ou Time Bomb. Ça ne veut rien dire, mais ça leur a donné certaines bases que ceux qui comme moi ont arrêté l’école tôt n’avaient pas. Il y avait quand même un petit décalage et il a fallu que je me forge.

C’est pourquoi j’écrivais partout, tout le temps. Quand les autres vont écrire, je vais écrire. Quand les autres vont aller bouffer, je vais continuer à écrire. Quand les autres vont à la plage, je vais encore écrire pour rattraper le temps perdu. Quand les autres vont en club, je vais écrire aussi. Quand les autres vont dormir, je vais écrire… J’avais toujours cette volonté de remonter le niveau et regagner le terrain. Je dormais peu, mais ça m’a vachement aidé.

Tu parlais de spontanéité. Là où je trouve qu’elle se ressentait le plus, c’est sur ton album solo, Mode de vie… Béton style. Tes couplets y sont sans fin, comme si tu rappais en autopilote.

Tu sais quoi ? Ce n’est pas fait exprès. Je t’explique : l’album solo, je ne voulais pas le faire. C’est les gars du groupe qui sont venus me dire que je devais le faire, la maison de disques aussi, mais je ne me sentais pas. Je n’en avais pas la force, ni l’envie. Pour moi, on avait une synergie en groupe et c’était bien comme ça, tu vois ? Je ne ressentais pas ce besoin de faire cet album solo, mais ils m’ont un peu forcé. Pas forcé, mais disons qu’ils m’ont fait un petit peu rêver.

J’ai réfléchi puis, comme la maison de disques suivait, je me suis dit que faire ce projet solo m’apporterait encore un peu plus de stabilité pour les années à venir. J’ai donc pris ce qu’il y a à prendre sans trop chipoter. Je ne voulais pas être en porte-à-faux avec mon groupe, je ne voulais pas être mis plus en avant que les autres, mais vu qu’a priori ça ne leur faisait rien, je me suis lancé.

Vu que je n’avais rien de prévu, les choses se sont accélérées. J’avais des lyrics et des cahiers remplis de bordel. J’ai tout mis dans un gros sac-poubelle et je suis parti en studio à Toulouse, avec Pone et quelques amis dans une petite résidence avec piscine. J’ai pris tous mes textes, je les ai mis dans ma chambre. Je laissais tourner la musique, je regardais un petit peu quelques idées dans mes cahiers, je prenais une feuille et j’y allais. Je grattais, re-grattais, j’arrangeais la chose puis je faisais un couplet, deux couplets et ainsi de suite. J’écrivais vraiment au coup par coup.

Même les musiques étaient à l’arrache. On n’avait pas de musique, on était en galère de samples et tout. Du coup, on nous a ramené une palanquée de disques avec beaucoup de funk, c’est pour ça que l’album a des sonorités funk. Ça aurait été des disques de soul, l’album aurait eu une autre couleur, rien n’était calculé, tout était spontané, à tous les niveaux.

Ce qui est dingue, c’est que malgré ce côté spontané, l’album était avant-gardiste à sa sortie. Musicalement, à une époque où les disques de rap étaient principalement basés sur des samples, Pone et toi êtes arrivés avec des sonorités plus synthétiques et électroniques. Une direction que beaucoup ont suivie après.

Oui, ça a suivi après, c’est fou, t’as vu ? Je t’ai dit, il n’y avait vraiment aucun recul, on a tout fait sur le tas et à l’instinct. On a pris des sons de ma jeunesse. Je pense par exemple au morceau "On hait", c’est un sample d’Eddie Murphy. C’était un slow qu’il avait sorti à l’époque et nous, dans les après-midi dansants, on dansait dessus. Du coup, j’ai voulu faire un morceau qui me rappelait pas mal de bons souvenirs. Dans le texte, rien à voir, j’ai rappé un truc sur les condés tout ça, mais la musique, je tenais vraiment à ce qu’elle me touche personnellement.

Par le passé, tu as pourtant exprimé quelques regrets vis-à-vis de ce projet…

Peut-être oui. Déjà le choix du single. Avec le recul, je n’aurais pas choisi "Sacré", mais plutôt un son comme "Mode de vie complexe". Aussi, je l’ai fait, mais je n’ai pas eu la force de le défendre pleinement. Pourquoi ? Parce que le dernier jour de studio, j’ai enregistré l’intro, le dernier morceau et "Niquer le bénef". Sauf qu’à ce moment-là, je me suis dit "merde, mon album il commence maintenant". Le problème, c’est que c’était mort. Je devais quitter le studio. Je pense que c’est mon seul regret, d’avoir eu la fulgurance et l’envie seulement à la fin.

C’est peut-être ça l’inconvénient de la spontanéité, avoir un éclair de génie et une vision qui nous frappe lorsqu’il est trop tard ?

Je ne sais pas, mais c’est vraiment ce que je me suis dit et le sentiment qui m’a traversé : "Mon album commence maintenant, le dernier jour de studio…" C’était frustrant.

Maintenant que l’album a bien vieilli tout en étant avant-gardiste, quel regard portes-tu dessus aujourd’hui, 21 ans plus tard ?

Je ne sais pas s’il a très bien vieilli, mais vu la manière dont on m’en parle, je me dis qu’il plaît encore. Le fait de savoir que ça fait si longtemps et que les gens l’écoutent encore, ça fait plaisir. Pour te dire la vérité, pendant longtemps, je ne l’ai pas calculé cet album. J’étais dans une dynamique qui consistait à vite passer à autre chose car je ne voulais pas rester sur mes acquis et je cherchais à progresser tout le temps. Je n’ai pas non plus trop pu le défendre parce que tout de suite après on est rentrés en pré-prod pour Art de rue.

Aussi, j’étais gêné "de voler la vedette". Je ne voulais pas être mis sur le devant de la scène et rendre jaloux les potos, tu vois ? Mon idée, c’était vraiment d’essayer d’être le meilleur sans me prendre pour le meilleur. Il fallait le faire, je l’ai fait, mais je l’ai vite laissé de côté pour revenir au groupe et me consacrer pleinement à Art de rue.

Aujourd’hui, et malgré ta discrétion, tu es considéré comme l’un des meilleurs si ce n’est le meilleur rappeur en France. Qu’est-ce que ça t’inspire ?

C’est gentil, mais après je ne le crois pas spécialement. Je ne pense pas être le meilleur, loin de là. Il y a plusieurs paramètres qui entrent en jeu, qui font qu’untel est le meilleur ou pas, mais je pense qu’on n’ose pas dire les choses réellement. Il y en a qui méritent le titre et on n’en parle pas. On ne les cite pas parce qu’on est en compétition directe avec. À la place, on préfère citer un autre nom.

Tu es aussi connu comme l’artiste qui n’a jamais refusé un feat, autant avec des mecs connus de l’ancienne époque qu’avec des artistes inconnus au bataillon. Tu as toujours eu cette humilité de pousser les gens vers le haut…

Je trouve que ça serait un peu prétentieux de penser comme ça. Ce n’est pas mon délire. Si le morceau arrive à faire quelque chose, à aider un artiste à monter, tant mieux, mais je ne suis pas venu pour ça. Je suis venu parce qu’il me l’a demandé. J’ai choisi ce chemin pour honorer le dicton "ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse". Je me mets à sa place, j’ai 17 piges et je demande à un grand de faire un morceau avec moi. Le grand, il accepte, c’est le feu, mais si le grand refuse, ça met un coup au moral et ça fait chier. Du coup, si je peux le faire, autant dire oui.

En fait, tout dépend de l’approche. Il y a des gars qui peuvent te cirer les pompes, mais ce n’est pas pour autant que tu vas faire un morceau avec parce que tu sens que derrière, il peut te la faire à l’envers. Je fais attention. Mais sinon, en général, je n’ai pas hésité à faire 800 km pour aller rapper avec des frérots.

Je me souviens, je devais aller faire un morceau avec un poto au Havre et j’ai raté le train. J’ai appelé le frangin pour lui dire que je ne pourrais pas être là. Il était dégoûté, sa mère avait fait le couscous, les gars du quartier voulaient me voir et m’attendaient… Forcément, ça m’a touché, j’ai dit "c’est bon frérot, je prends le prochain, j’arrive". Je suis arrivé là-bas, on a passé des super moments, on a rappé, mangé le couscous, joué à la Play avec les petits du quartier, de vrais moments d’humanité. Je suis arrivé au quartier avec mon petit sac à dos, mes couilles et mon stylo, ils m’ont accueilli comme personne.

Personnellement, je n’ai jamais demandé à quelqu’un de rapper avec moi, car je n’aime pas ça… La démarche de venir me demander, je ne peux que l’honorer. Le gars prend sur lui et sur son ego pour me solliciter, c’est un sacré effort. Certains le font de manière culottée et d’autres avec plus de pincettes, mais dans les deux cas, ça demande pas mal d’effort. Si j’ai le temps, je le fais, point. Ça va lui faire plaisir et je serai content.

Rendez-vous bientôt pour la suite de cet entretien en trois parties. 

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