AccueilMusique

Le Rat Luciano nous dit tout de la FF dans cette partie 2 de notre interview légendaire

Publié le

par Jérémie Léger

Luch revient longuement sur la séparation du groupe. Un sujet difficile dont il parle pour la première fois publiquement.

Si vous l’aviez ratée, voici la première partie de cette discussion.

La parole du Rat Luciano est aussi précieuse que rare. Mesurant le privilège que nous avions de partager un moment en studio avec une telle légende du rap français, il était évident que nous allions prendre notre temps et ne pas regarder la montre. Histoire de rendre l’ensemble digeste, tout en dénaturant le moins possible cet échange sincère, passionnant et passionné, nous avons fait le choix de le publier dans son intégralité, en plusieurs parties.

Après un premier jet, dans lequel il revenait sur ses débuts avec la Fonky Family, ses techniques d’écriture et ses valeurs altruistes, nous avons continué de dresser ensemble le tableau de son immense carrière. L’occasion forcément d’évoquer l’héritage de la FF et les souvenirs liés à cette folle aventure, sans oublier bien sûr sa parenthèse avant-gardiste en solo. Et puisque notre entretien n’a pas laissé de place au tabou, Luch n’a pas hésité à revenir longuement sur la séparation amère du groupe. Un sujet difficile et rarement évoqué sur lequel il revient pour la première fois publiquement, avec une étonnante lucidité. Il est temps.

Konbini | L’ombre de la Fonky Family, même si aujourd’hui le groupe n’est plus, te suit toujours. Quels souvenirs gardes-tu de cette époque ?

Le Rat Luciano | Je le dis toujours, sans eux, je ne serai pas là où je suis aujourd’hui et je n’aurais pas eu la reconnaissance que j’ai actuellement. Vraiment, j’ai toujours su et j’ai toujours dit que la force était dans le groupe plutôt que dans les individualités. C’est pour ça que j’aurais préféré attendre un petit peu avant de faire des projets solos.

Je pense que les gars du groupe sont d’accord sur ça maintenant, mais à l’époque, ce n’était pas le cas. Ils ont eu vite envie de faire des solos. Je pense qu’ils croyaient qu’ils pouvaient faire aussi bien seuls qu’avec le groupe. D’un autre côté, je comprends. Les solos, ça génère de l’argent, ça fait rêver, ça donne envie de se mettre à l’abri… Ce n’était pas mon délire, je n’étais pas aussi consciencieux. Moi, l’argent, il est venu, il est reparti. Je n’ai pas gardé ce que j’avais gagné, ni investi dans quelque chose. J’ai tout dilapidé.

Tu avais un rapport compliqué à l’argent ?

Comment dire… L’argent m’a toujours un peu gêné, dérangé. J’avais l’impression que ça allait endormir ma faim, tu vois ? Ça ne me plaisait pas. L’argent, je faisais en sorte soit de pas le calculer, soit de le claquer et de garder ma dalle. La crédibilité pour moi était quelque chose de primordial. Dans le rap, il fallait rester crédible et l’argent t’éloigne de ça. Ça corrompt à mort les esprits.

Si tu devais ne garder qu’un souvenir de l’époque FF, qui t’a marqué et qui est toujours ancré en toi, lequel ça serait ?

Ce qui m’a marqué, ce n’est pas tant le groupe lui-même, c’est vraiment les personnes qui nous ont suivis dans cette aventure. Le public. Les gens qui ont cru en nous, ceux qui ont acheté nos disques, les personnes qui venaient nous voir en concert, celles qui achetaient le merchandising.

Quand je repense au public qui venait aux concerts, qui sautait, qui criait pendant deux heures, ça me dérangeait de ne pas pouvoir le remercier plus qu’avec un "merci". C’est pour ça que je n’ai jamais hésité à passer du temps avec avant et après les concerts. Dans la rue, je n’ai jamais mis de barrières. Je suis toujours ouvert, aujourd’hui encore plus que d’habitude. À tous ces gens, je leur disais "mais vous êtes dingues" !

En fin de concert, je me sentais obligé de les remercier et encore, je trouvais que ce n’était pas assez. Tous ceux qui restaient des heures juste pour nous voir, je vous dis la vérité, je ne sais pas si je l’aurais fait à leur place. C’est extraordinaire d’avoir autant d’attention et d’amour. Si tu déclenches quelque chose en eux avec ta musique, le minimum, c’est de passer un peu de temps et parler avec eux, même si c’est mille personnes. Les gars qui, après un concert, s’en battent les steaks et retournent direct dans leur loge, je ne trouve pas ça normal.

Ça m’est arrivé de m’embrouiller pour ça, avec la sécurité, même avec les gars de mon groupe parce que je ne voulais pas partir. Quand on devait enchaîner un showcase en club juste après et qu’il fallait partir en speed, ça me faisait chier de laisser en plan des gars qui voulaient parler avec toi, pour un autographe ou une photo.

Je n’étais pas obligé, mais par principe, c’était un devoir pour moi de passer du temps avec ceux qui ont fait de moi ce que je suis et qui m’aident encore à avancer aujourd’hui. Pour moi, c’est quelque chose de normal. Comme un joueur de foot qui donne son maillot à la fin d’un match. Tous devraient le faire à tous les matches.

Après cette époque bénie, il y a eu la séparation de la Fonky Family, officialisée en 2007. Vous êtes très peu à vous être exprimés sur les raisons de la rupture. Malgré le tabou que cela représente, tu te sens capable d’en parler aujourd’hui ?

Dans ma tête, il se passe quelque chose là, maintenant… Je me demande : est-ce que je lui dis toute la vérité, est-ce que je brode un peu, est-ce que je noie le poisson ? Comment je pourrais amener la chose ? Parce que sans les détails, en restant évasif, c’est compliqué de comprendre la chose. Est-ce bien d’en parler ou pas ? Tu sais quoi, j’y vais et on verra bien…

J’étais en train de faire mon deuxième album solo et des gars du groupe m’ont dit que ça serait bien qu’on planche sur le troisième album de la FF, pour ne pas tomber aux oubliettes. Déjà à l’époque, il n’y avait plus la même envie et la même fougue. Pone aussi, il suffisait de parler un petit peu avec lui pour voir qu’il n’était plus trop chaud. Je le savais car j’avais un rapport avec lui que les autres n’avaient pas, on était plus proches. C’est pour ça qu’ils m’ont demandé d’aller le voir pour le motiver à faire ce troisième album. Finalement, tout est rentré dans l’ordre et on s’est lancés.

On a eu deux mois de pré-production et, sans m’en rendre compte, je faisais venir des amis avec moi. J’en avais besoin, ça me donnait de la force, mais je pense que ça dérangeait les autres. Même s’il y avait un bon feeling, ce n’était pas spécialement leurs amis et, au bout d’un moment, c’était trop pour eux que je ramène toutes ces personnes. Résultat, on avait du mal à se retrouver tous ensemble à la pré-prod. Pendant pas mal de temps, certains ne se voyaient plus beaucoup, du moins pas en même temps, et le projet n’avançait pas.

Vu que je m’étais engagé, que j’avais mis mon projet de côté, j’étais obligé de m’y mettre à fond et de faire du son. J’ai commencé à écrire pas mal de trucs et à faire des instrus sans prétention. J’ai fait péter pas mal de débuts de morceaux, puis Don Choa est passé. Il écoutait, il écrivait la suite de mes délires, mais au global, l’ambiance était pesante.

Vingt jours après, je crois, on s’est tous revus et j’ai dit "il faut qu’on discute les gars parce que ce n’est pas possible comme ça. Je ne peux pas rester vingt jours seul à fabriquer le bordel dans mon coin. Il faut se mettre d’accord, soit on le fait, soit on ne le fait pas, mais si on le fait, on le fait à fond. C’est aussi simple que ça". Dix jours après, on rentrait en studio, c’était ça le délire.

Premier jour de studio, je leur ai dit ce que je pensais, je suis parti du studio et j’ai dit "je reviens ce soir, voyez ce qu’on fait et ce qu’on ne fait pas. Moi je suis toujours chaud, réfléchissez et je reviens ce soir". Je suis revenu, tout le monde était chaud et on a commencé. Quand j’y repense, c’était quand même pesant, pas égoïste, mais presque. Chacun écrivait ses couplets dans son coin, il n’y avait plus d’osmose. Je pense que ça s’est passé comme ça par la force des choses, ce n’était pas vraiment voulu.

Je leur ai dit que ce serait bien qu’on fasse des backs les uns pour les autres, histoire de noyer le poisson et de montrer qu’on est ensemble. Mais, par moments, on n’a pas eu le temps de le faire, c’était compliqué. On est passé par plusieurs étapes. J’ai mangé le travail à Pone aussi… Sans le vouloir, mais il faut le dire.

Par la force des choses, j’avais produit pas mal d’instrus. Quand tu construis sur-mesure une musique pour tes propres textes, c’est difficile de les poser sur une autre instru. Voilà, Marginale musique, ce n’était vraiment pas évident… On a fait venir des musiques d’autres producteurs aussi et je n’étais pas trop chaud. Je voulais rester dans notre truc à nous, surtout qu’on savait le faire et qu’il y avait de quoi faire.

Par la suite, l’album est sorti et on a commencé à faire des concerts. Il se trouvait que le public était vachement jeune. On faisait des salles riquiquis comparées à ce qu’on pouvait faire à l’époque d’Art de rue et la situation commençait à me gêner. Je me souviens, à Toulouse, on a joué dans une salle façon centre social. Il y avait des mamans avec leurs enfants, c’était gênant. On sortait des saloperies quand même. On faisait des freestyles sauvages aussi, donc une fois que t’es dedans, tu peux sortir des propos durs et pas forcément adaptés au public.

Bref, ça m’a mis un coup et, à un moment, j’ai craqué. J’ai dit aux gars "moi, je ne peux plus continuer comme ça, j’ai du mal à faire semblant, je n’arrive plus et je veux arrêter la tournée". Là, le problème des frais à payer se pose et c’est vrai que je n’avais pas calculé ça. J’avais déjà claqué tout l’argent des concerts, même les avances de ceux qu’on n’avait pas encore faits.

Du coup, je me suis résigné à continuer parce que je ne voulais pas mettre les gars dans les problèmes. On a commencé à s’embrouiller. Ils m’ont dit "il faut savoir, un coup tu veux, un coup tu ne veux pas…", du coup ça m’est monté, ça m’a piqué et j’ai dit "j’arrête la tournée, s’il y a des trucs à payer, je paierai, mais c’est terminé, point". Décision irrévocable.

Après, je l’ai joué honnête, je voulais qu’on discute des projets solos. Je disais que ça serait bien que chacun intervienne sur les albums des autres, histoire que chacun mange une petite pièce sur chacun des projets. Là, en toute transparence, on parle d’argent. Je voulais que personne ne se sente lésé, parce qu’on savait que certains membres du groupe ne sortiraient jamais d’album.

Forcément, en mettant ces sujets sur la table, c’était un peu compliqué comme histoire. J’ai voulu ouvrir le débat sur qui sortirait son album en premier. Normalement, c’était à mon tour car j’étais en train de le faire avant qu’on vienne me chercher pour Marginale musique. Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça. Ça s’est passé en mode "chacun pour soi, le premier qui est prêt, il sort".

Sauf que j’étais vide, j’avais tout donné et tout mis de côté pour le groupe, et je savais que ça ne serait pas moi le premier à finir. Je savais que ceux qui n’étaient pas au studio pour Marginale musique étaient déjà en train de fabriquer leur album solo. C’est facile de dire ça quand on a déjà un album solo au chaud. Ça m’a vexé, je me suis levé et je suis parti. "Faites ce que vous voulez, je n’en ai rien à battre."

Pendant un moment, c’est vrai, j’ai fait une petite crise parce que j’ai été touché et vexé. Je me suis senti baisé. Il y a des manières de faire et de dire les choses mieux que ce qui a été fait. J’étais ouvert, je pouvais tout comprendre. Je pars du principe qu’on est ensemble et qu’on partage l’histoire. Pour illustrer ce que je veux dire, sur Marginale musique, j’ai fait beaucoup de morceaux et je rappais partout, donc j’ai touché beaucoup d’argent. Comme je ne voulais pas que ce soit l’argent qui nous nique, j’ai acté qu’on partagerait tout à parts égales.

C’est moi qui ai fait le plus de boulot, mais je voulais que personne n’ait rien à me reprocher. Le seul qui a dit quelque chose, c’est Don Choa. Il n’était pas d’accord et voulait que je touche plus que les autres, à hauteur de mon travail et de mon investissement sur le projet. Je n’ai pas cédé, parce que ça valait mieux comme ça pour que tout se passe bien. Bref.

Aujourd’hui, on ne vous voit plus vraiment ensemble. Pour les tournages de 13 Organisé par exemple, vous étiez assez distants les uns des autres. J’imagine que vos rapports ne sont plus comme à l’époque d’Art de rue, mais depuis toutes ces années, l’eau a coulé sous les ponts ou pas du tout ?

Pour les sessions 13 Organisé, je ne savais même pas que Sat était là, pour te dire ! Après, quand on se voit, on se parle. Mais de là à refaire des choses ensemble, c’est beaucoup plus compliqué. Je pense sincèrement qu’un jour, c’est l’argent qui va pouvoir nous réunir. Un bon billet… Malheureusement.

Je ne comptais même pas te poser la question, mais tu penses sincèrement qu’après tout ça, la FF pourrait se reformer en musique ou en concert ?

Ça se pourrait. Tout le monde aime l’argent, tout le monde a besoin d’argent. Partant de là, ça peut être possible. Après, il y a les conditions, les humeurs de chacun. Moi, je suis devenu individuel, je ne vais pas forcément penser comme le groupe.

Il y a eu ce concert en 2017 pour Pone. Il y avait quand même une autre motivation que l’argent…

Ah grave ! C’était pour soutenir le poto, j’étais à fond.

Rendez-vous bientôt pour la dernière partie de cet entretien.

À voir aussi sur konbini :