Entretien : Chassol, l'explorateur en harmonie avec le réel

Pianiste touche-à-tout, Chassol dévoile aujourd’hui son nouvel album Big Sun, qui s’accompagne également d’un film. Tourné et enregistré en Martinique, dont il est originaire, cet objet hybride fait une nouvelle fois la démonstration du concept d’harmonisation du réel, que le musicien français expérimente depuis quelques années. Rencontre.

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Contrairement à la plupart des interviews, qui se déroulent généralement dans des hôtels ou autres lieux privatisés pour l'occasion, Chassol nous accueille chez lui. Dans son appartement situé au dernier étage d’un petit immeuble du deuxième arrondissement de Paris. Comme s'il voulait que l'on entre sans effraction dans son intimité.

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C’est ici, dans son intérieur, où instruments et ordinateurs se mélangent, qu’il façonne depuis quelques années un travail tout en images et en musiques, où les mots prononcés par les hommes (et même parfois les animaux) sont harmonieusement soutenus par les notes de son piano.

Influencé par son saxophoniste et clarinettiste de père, Chassol, de son prénom Christophe, a très tôt pris la voie du conservatoire parisien, auquel il se rendra jusqu'à ses 20 ans, et en parallèle duquel il fera une école de jazz. Diplômé de philosophie, il a également été un temps professeur de musique et s'amusait à refaire l'histoire musicale du XXème siècle à rebours, "de 'Get Ur Freak On' de Missy Elliott à Stravinsky".

Chassol compose aussi de la musique pour le cinéma, et compte à son actif des dizaines de compositions, comme celle pour le film Notre jour viendra de Romain Gavras (2010). “Mais c’est en voyant La Tour infernale [de John Guillermin et Irwin Allen, sorti en 1975 – ndlr] que j’ai vraiment eu envie de faire ça, se souvient l'artiste, parce que la musique y est fantastique, surtout celle du générique d’ouverture. Elle est de John Williams et ça m’a renversé.

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Les ultrascores

Mais Chassol est aujourd'hui plus connu pour son travail à la fois étrange et fascinant de musicien-réalisateur. Depuis quelques années maintenant, il est en effet le garant français d’un système musical qu’il a baptisé “les ultrascores”. Un concept qui n'est pas nouveau, peut-être, mais qu'il a modernisé avec ce médium qu'est la vidéo :

J’ai commencé à prendre des vidéos, des extraits de films ou des choses que je filmais moi-même, et à me servir du son de ces vidéos comme d'un matériau musical. Je me suis mis à copier un système que d’autres musiciens avaient utilisé avant moi, comme le compositeur brésilien Hermeto Pascoal ou l'américain Steve Reich, et qui s'appelle l’harmonisation de discours – ou speech harmonizing. C'est un concept dans lequel chaque mot prononcé correspond à une note [...]

J’essayais de trouver un nom pour essayer de définir tout ça, ce travail. Je suis parti du mot "score", qui signifie partition en anglais, et surtout de "scoring" qui veut dire faire une musique de film. Je suis aussi parti du fait que je ne crée pas la musique de l’action ou la musique de l’intériorité des personnages ; je fais la musique à partir du matériau brut, du degré zéro. D'où cette idée de score ultime, soit d'ultrascore, dans le sens où je me sers du son de la vidéo comme matière première.

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De la Nouvelle-Orléans aux Antilles

Ce système d’ultrascores, qu’il nous a d’abord présenté à travers des vidéos expérimentales (comme celle d’Obama) a fini par taper dans l’œil d’un autre musicien : Bertrand Burgalat, fondateur du label Tricatel auquel il s’empresse alors d’intégrer Chassol, aux côtés d'autres artistes comme April March ou Jef Barbara.

Et puis, en 2011, après de nombreuses pérégrinations sur YouTube, Chassol décide d’aller chercher son propre matériau, sa propre matière première, et s’envole alors vers la Nouvelle-Orléans, où il créera son premier film-album : Nola Chérie.

Il se souvient :

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La plasticien français Xavier Veilhan, qui connaissait bien mon travail, avait à l'époque une exposition au musée d’art contemporain de la Nouvelle-Orléans. Il a parlé de mon travail aux organisateurs, et ces derniers m’ont proposé de faire une expo de mes courtes vidéos. Et je me suis dit : “Autant aller filmer mes propres images.” Je leur ai donc proposé de faire un film sur la Nouvelle-Orléans et c’est ce qu’on est allé faire avec Nola Chérie.

Un premier objet hybride, mi-film mi-album ("que mon label a eu les couilles de sortir, alors que je ne pensais même pas qu'il pouvait s'écouter en CD", tient-il à préciser), qui donnera naissance à un second, Indiamore, tourné en Inde en 2013, et finalement à Big Sun, tourné l'année dernière en Martinique, ces Indes de l’Ouest dont l'artiste est originaire.

Chassol

Image extraite du film "Big Sun"

Le Grand Soleil

Pourtant, les Antilles n’étaient pas une destination de prédilection. “Ce qui m’intéresse c’est surtout les accords que je vais mettre, la musique. Ça aurait pu être sur des images de n’importe où”, souligne-t-il avant de poursuivre :

Mais tu vois, souvent, ce qui est le plus évident, ce qui est juste sous ton nez, tu ne le vois que longtemps après. Une fois que j’ai pensé à faire ça en Martinique je me suis dit : “Mais c’est une évidence ! Je connais cet endroit super bien, il faut que j’aille filmer là-bas !

Là-bas, il fera des rencontres musicales étonnantes : avec Pipo Gertrude, un des chanteurs du groupe Malavoi, avec qui il discutera "de musique, d’amour, de littérature et de danse" ; avec un diseur du nom de Joby Barnabé, présent dans le film Rue Cases-Nègres d’Euzhan Palcy, que notre musicien connaît depuis petit. "Et il y avait cette femme de 85 ans aussi, qu'on a rencontrée sur un marché et qui est la reine du carnaval. Elle danse comme une malade !", se souvient Chassol en souriant. Des rencontres qu'il nous présente de façon poétique pendant près d'une heure et quart, à travers Big Sun.

De l’amour pour le cinéma

Pour ses influences musicales, Chassol cite des minimalistes américains comme Steve Reich ou Terry Riley, ainsi que les grands classiques comme Stravinsky, Debussy, Ravel ou Prokofiev. “Et puis un peu de pop parfois”, aussi. Il parle également de Miles Davis, Chick Corea, Ennio Morricone ou Jerry Goldsmith, son compositeur favori, “qui a fait 300 musiques de films” et qui lui a donné l'envie de créer pour le 7ème art.

Toujours dans le cinéma, Chassol prend un temps pour nous évoquer son amour pour La Planète des Singes, qui visiblement l’a influencé pour décider de la pochette de Big Sun. Surtout, il insiste sur West Side Story, son "film de chevet", qui l’inspire encore aujourd’hui dans son travail d’harmonisation du réel :

J’ai vraiment grandi avec West Side Story que je connais par cœur, que je joue encore aujourd’hui et qui est une merveille d’écriture, qui mélange musique symphonique, musique latine, jazz…

C’est une écriture hyper complexe mais qui en même temps a donné naissance à des chansons que tout le monde connaît. Il y a une synchro incroyable entre danse et musique… C’est précisément cela que je veux essayer de faire. Essayer d’observer les milliards de liens qu'il y a entre l’image et la musique.

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"La musique et l’image inextricablement liées"

Ce qui me plaît dans ce concept d'ultrascores c’est qu’il y a une synchronisation extrême entre les choses. J'aime que la musique et l’image soient inextricablement liées”, poursuit Chassol. Dans chacun de ses projets, qu'il s'agisse de ses compositions pour le cinéma ou de ses films-albums comme Big Sunla musique apparaît comme indissociable de l’image, à laquelle il tente d'ajouter une part d’invisible.

Il ajoute :

La musique, c’est le truc immatériel par essence. Tu ajoutes ça à une image et elle devient d’un autre monde. Et quand c’est lié de cette façon (il entrelace ses doigts), il y a alors quelque chose de fascinant.

Par exemple sur Indiamore, le dernier film, quand je le regarde, j’observe une mèche de cheveux qui vole au vent, à la cinquième fois que la boucle se répète, et qui correspond à un glissé de basse… il y a plein de points de synchro comme ça et je trouve ça fascinant à regarder.

"C'est Diplo qui a parlé de mon travail à Frank Ocean"

Ce qui est fascinant, aussi, c’est la façon dont Chassol se nourrit inlassablement de projets musicaux, en tout genre. Big Sun est à peine sorti que déjà le musicien travaille sur une nouvelle musique de film, "un premier long métrage éthiopien figure-toi, très beau, décrit-il. L'histoire d'un jeune garçon qui veut protéger son mouton de tout le monde qui veut le bouffer ; en sous-texte la famine et les difficultés économiques..."

Fascinant aussi, la façon dont il réussit à sortir la scène musicale underground française de son carcan. Récemment, il s'est rendu à Londres et à Los Angeles pour travailler sur le prochain album de Frank Ocean, un artiste mondialement reconnu et adulé. "On a bossé toutes les nuits pendant une semaine jusqu’à 7 heures du mat', se remémore Chassol. On trippait, on jouait de la basse, on chantait, on arrangeait des morceaux, j’en harmonisais d’autres, on a beaucoup discuté aussi... c’était super. Il m’a dit que c’était Diplo qui lui avait fait écouter Indiamore." Diplo ?

Ouais, Diplo. Je ne m’y attendais pas. Mais j'étais content de me dire que dans ce monde mondialisé, des gars comme lui peuvent entendre ma musique. De savoir que ces mecs sont curieux pour aller écouter un truc underground français comme ça... c’est chouette.

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Image extraite du film "Big Sun"

En attendant que ce nouveau projet se dévoile à nos oreilles, Chassol s'apprête à donner une série de lives et à prendre la route du Japon quelques mois, pour faire "autre chose" dit-il. "Diverses choses, beaucoup de choses", ajoute-t-il. En espérant qu’il nous entraîne bien vite avec lui vers de nouveaux horizons. Vers d’autres grands soleils.

L'album Big Sun de Chassol, sorti chez Tricatel le 9 mars, est disponible sur iTunes. Chassol sera en concert les 11 et 12 mai 2015 à L'Européen à Paris. Pour prolonger l'expérience, le site interactif Myultrascore.com vous permet de créer vous-même votre ultrascore à partir des scènes de Big Sun

Crédit gifs : Benjamin Marius Petit

Par Naomi Clément, publié le 09/03/2015

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