Entretien : Cakes Da Killa, une diva survoltée

Cakes Da Killa est un rappeur américain au flow dévastateur. À l'occasion de sa tournée européenne, on s'est plongé dans son univers excentrique. Entretien. 

Cakes Da Killa

Cakes Da Killa

Vingt-quatre ans, déjà quatre mixtapes à son actif, près d'une dizaine de clips et deux tournées européennes, le tout en parallèle d'études de mode : la vie de Rashard Bradshaw alias Cakes Da Killa est décidément bien remplie. Au-delà de sa productivité, c'est l'énergie qu'il dégage et la grande claque que nous inflige chacune de ses tracks qui nous ont poussé à le rencontrer.

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Après quelques péripéties, on le retrouve en bas d'un immeuble vers Crimée. Il est grand, habillé tout en noir, porte une casquette et une boucle d'oreille : son style est très travaillé, comme dans ses clips. Il est arrivé à Paris il y a quelques heures à peine, il est fatigué, il a faim, on ne lui a pas booké une nuit d'hôtel (il squatte chez une amie de son manager), et pourtant il enchaîne les vannes avec un grand sens de l'auto-dérision tandis qu'on se dirige vers le café le plus proche.

On sent parfois ressortir le côté diva survoltée que l'on retrouve dans son œuvre : il transperce sa grande spontanéité et son caractère euphorique, assortis avec son ton suave et sa sensualité exacerbée. L'agressivité que l'on note dans ses morceaux – accompagnée par des paroles très débridées tournant souvent autour des relations sexuelles entre gays – apparaît dès lors comme une sorte d'extension cathartique de sa personnalité ; comme une décharge brutale et passagère lui permettant d'être léger et insouciant dans sa vie de tous les jours. 

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C'est d'ailleurs cette dernière qui a fait son succès : le lendemain, il doit partir donner un concert en Allemagne, puis enchaîner avec Amsterdam. Une tournée en Asie est d'ailleurs prévue : il doit passer à Hong-Kong, Shanghaï et Séoul ; il rêverait de faire une escale au Japon au passage. En attendant, on se cale tranquillement en terrasse, on se commande à boire, et l'interview commence.

Rap et mode réunis

Konbini | Quand est-ce que tu t'es intéressé à la musique pour la première fois ?

Cakes Da Killa | Elle a fait partie de mon enfance, mais je n'ai pas voulu commencer à en faire avant le lycée je crois. Mais la musique a toujours été là. C'est juste qu'elle est devenue ma meilleure amie à partir du lycée.

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K | Pourquoi avoir choisi Cakes Da Killa comme pseudonyme ?

Parce qu'en Amérique les gâteaux sont en forme de cul, et j'ai un gros cul ("cakes" signifie "gâteaux", ndlr). Enfin, il s'amincit en ce moment... Et je rappe de manière très agressive, donc j'ai juste mis les deux éléments ensemble.

K | Tu as commencé ta carrière comme rappeur en étudiant la mode en parrallèle. Comment as-tu réussi à mener les deux de front ?

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Eh bien... j'ai beaucoup bu et j'ai beaucoup... séché de cours (rires). Je ne sais pas, je l'ai juste fait, ce n'était vraiment pas quelque chose de spécial, j'ai commencé à faire de la musique pour avoir un plan B. À la base je pensais que je deviendrai journaliste, travaillant pour un magazine quelque part. Mais bon, ça ne suffisait pas à payer mes factures... Cela dit j'adore écrire : je travaille encore en freelance de temps en temps, et avec de la chance je pourrai écrire un livre quand je serai plus âgé. Il parlerait peut-être de ma vie... de quelque chose de bête.

K | Selon une interview que tu as donnée à Paper Magazine, le nom de ta seconde mixtape – "The Eulogy" ("L'éloge funèbre") – faisait référence à ton projet d'arrêter ta carrière dans le rap à sa sortie. Pourquoi as-tu finalement continué ?

Parce que je devais rembourser mes prêts étudiants, donc j'avais besoin de continuer à gagner de l'argent. Mais j'ai terminé depuis, j'ai eu mon diplôme il y a deux ans, je suis vieux maintenant. Je me consacre au rap à plein temps. 

The Eulogy,

The Eulogy (2013)

K | On a aussi remarqué dans tes clips que tu aimes porter des vêtements qui ont beaucoup de style : est-ce que tu les portes aussi dans ta vie de tous les jours ?

Ouais, du moins j'essaye de bien m'habiller, merci. En fait je n'aime pas travailler avec de nombreux stylistes parce que beaucoup d'entre eux essayent de t'imposer un style. Et même s'ils ont eux-même du style, et qu'ils savent ce qui va aux autres, ce n'est pas pour autant que j'ai envie de devenir leur poupée.

J'apporte en quelque sorte ma propre saveur à tout ça parce que je pense que beaucoup de gens se font avoir en ayant un look qui dépasse leur talent. Et puis je n'ai pas envie d'avoir l'air de sortir d'un défilé chaque jour, je fais juste de la musique vous savez.

"Le sexe n'a jamais été un sujet sensible"

K | Qu'est-ce qui inspire ta musique ?

Beaucoup de rappeurs m'ont inspiré comme Little Kim, Foxy Brown, Missy Elliot, Busta Rhymes ; beaucoup de rappeurs des années 90 en fait. Mes voyages ont aussi joué un grand rôle, ainsi que de rencontrer des gens, certaines expériences....

K | Tu fais actuellement une tournée en Europe. Qu'est-ce que tu fais durant ton temps libre ?

Je dors, j'envoie des mails, j'essaye de comprendre à quelle heure je dois arriver pour mon concert, comment je vais aller à l'endroit où je dois aller... Je devrais essayer d'apprendre quelques expressions des langues parlées dans les pays que je visite, mais à chaque fois je suis trop ivre. J'ai déjà assez de mal comme ça à parler anglais parfois...

K | (Rires) Tu parles beaucoup de sexe dans tes paroles, parfois de manière très crue...

(Rires) Ouais, ça c'est moi !

K | ... comme lorsque que tu affirmes être "the most clinically insane cunt bitch up in the game" ( qu'on pourrait traduire par : "la shagasse la plus timbrée de tout le rap game") - dans "Break'Em Off". Est-ce que c'est vrai, ou s'agit-il plutôt d'un fantasme ?

Non ce n'est pas un fantasme parce que je suis une personne très sexuelle. Quand je dis "sexuelle", ce n'est pas au sens où je vais avoir envie de baiser tout et n'importe quoi. Mais pour moi le sexe n'a jamais été un sujet sensible, donc je ne vois pas en quoi le fait d'en parler constituerait un problème.

Les autres gens se disent : " Oh mon dieu, je ne peux pas croire qu'il vient de dire ça", mais tout le monde a une vie sexuelle, donc je ne vois pas où est le tabou.

Cakes Da Killa

Cakes Da Killa

"L'argent serait le bienvenu"

K | Tu as travaillé avec un grand nombre de producteurs. Comment les choisis-tu ? Es-tu ami avec eux ?

Beaucoup d'entre eux sont devenus des amis à la suite de nos relations professionnelles. Le critère principal c'est qu'il doivent être gratuits, parce que je ne les paye pas (rires). Ils doivent aussi être jeunes, avoir vraiment envie, et ils doivent avoir leur propre personnalité. Aucun de mes morceaux ne sonne comme ce qui passe à la radio, et je ne veux pas que ce soit le cas.

K | Pourquoi travailler avec autant de producteurs différents ?

Parce que je change souvent d'humeur, et j'essaye toujours d'améliorer mes sons, donc j'ai besoin de travailler avec toute une variété des gens. Et je ne suis pas un artiste qui fait toujours la même chose, donc tout dépend de quoi j'ai envie de parler.

Cakes Da Killa dans le clip de "Give It To Me"

Cakes Da Killa dans le clip de "Give It To Me"

K | Comment composes-tu tes morceaux ? Est-ce que tu écoutes d'abord ce que le producteur a composé, avant de rapper par-dessus ?

En fait ça dépend. Pour certains morceaux effectivement quelqu'un m'envoie un beat, et je rappe par-dessus, ça sort tout seul. D'autres fois je collabore avec un producteur tandis qu'on est dans le studio, et je dis des choses du genre : "Je n'aime pas cette partie, enlève-la", ou bien je répète mon texte et ensuite on dièse les parties vocales. Ça dépend vraiment de la situation.

K | Ta musique est assez expérimentale, mais est-ce que tu à l'impression de faire partie d'une avant-garde ?

Non, en fait peut-être que c'est de l'avant-garde mais pour moi c'est juste "underground" : c'est le terme qu'on emploie à New York. Certains disent que je vais bientôt devenir mainstream... avec un peu de chance je recevrai alors de gros chèques !

Mais en fait je ne sais pas si j'aimerais devenir mainstream parce que je n'ai pas encore eu d'expérience à ce niveau dans ma carrière, et c'est peut être horrible... Enfin l'argent serait le bienvenu (rires) !

L'étiquette du "queer rap"

K | Ces dernières années, les médias ont écrit beaucoup d'articles au sujet du "queer rap". Qu'est-ce que tu penses de cette expression ? Tu la trouves juste ?

Non, parce qu'on ne parle pas de cyclistes queer ou de barmen queer, et surtout parce que les artistes que ce terme regroupe ne font pas la même musique : nos morceaux ne sonnent pas pareil, et on n'a pas les mêmes références.

K | Plusieurs rappeurs LGBT vivant à New York ont accédé à une certaine notoriété : c'est le cas d'Azealia Banks, LE1F ou encore Zebra Katz. Es-tu proche d'eux ?

Ça dépend de la personne. Je connais beaucoup de gens qui connaissent Azealia Banks mais je ne la connais pas personnellement. Avec Zebra Katz on a fait des concerts ensemble. J'ai rencontré LE1F en allant à un de ses concerts, mais on ne traîne pas ensemble. Cela dit j'ai beaucoup de respect pour chacun d'entre eux ; ils me motivent.

K | Bien qu'on vive au 21ème siècle, de nombreux gays mettent encore beaucoup de temps à admettre leur homosexualité. En écoutant tes morceaux, il semble que tu acceptes complètement la tienne, mais est-ce que ça a toujours été le cas ? 

Oui, parce que je ne suis pas hétéro du tout, il n'y a rien d'hétéro en moi (rires). J'ai fait mon coming out très jeune, j'avais 8 ans, et j'ai toujours su que j'étais gay de toute façon.

K | Tu te vois où dans dix ans ?

Oh mon dieu... c'est dans tellement longtemps... Je ne sais même pas ce que je ferai dans dix semaines. Mais avec de la chance, j'aurai une propriété quelque part, peut-être un club à New York ou un bar... Je ne sais pas, je ferai de l'argent, mais je ne peux pas continuer à rapper à 34 ans.

K | Pourquoi ?

Je continuerai à faire des shows pour des concerts de bienfaisance, ou bien s'il y a un "festival de hip hop queer" (il prend un voix ironique) j'irai, mais je ne veux pas avoir 35 ans et me déchaîner sur scène. Je pense que les carrières doivent évoluer vers d'autres choses, et que quand on atteint un certain âge on doit passer le relai à la génération suivante. Je ne veux pas avoir 50 ans et continuer à rapper et essayer de tout dominer, parce qu'il y aura une nouvelle vague de gens.

K | Tu ne veux pas d'une carrière à la Snoop Dog ? 

(Rires) En fait peut-être que je changerai juste mon nom et que je recommencerai tout, qui sait ? Tout dépend de comment je me sens.

Propos recueillis par Naomi Clément et Maxime Retailleau.

Par , publié le 07/05/2015

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