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On a parlé de réalisation personnelle et d'écriture avec Benjamin Booker, le prodige du blues et du rock

Publié le

par Chayma Mehenna

Benjamin Booker évolue dans le domaine de la musique depuis ses 23 ans. En sortant de la tournée de son premier album, il a pris l’avion, partant à la recherche de lui-même. Arrivé à Mexico, il a erré et mené une profonde introspection qui se dévoile dans un nouvel album généreux prenant la forme d’un carnet de voyage : Witness.

(© Agathe Decaux/Konbini)

Rares sont ceux qui se lancent dans l’exploration du blues. Le genre est pour le moins daté : les tourments et déboires d'âmes en peine calés sur 12 mesures de complaintes et des à-coups de guitares grasses n’ont plus la cote, alors que l’électro ou le hip-hop sont devenus les nouveaux exutoires de la jeunesse. Pourtant, certains (comme les Black Keys ou Jack White, parmi les plus connus) l’ont dépoussiéré avec justesse. Qu’il le veuille ou non, Benjamin Booker en a infusé ses morceaux faits de riffs rock’n’roll, de voix écorchée et de batterie incisive.

Avec son nouvel album, Witness, il explore avec sa véhémence habituelle, mais avec une mesure et une précision nouvelles, la thématiques des prises de conscience. Dans ce disque, le Floridien s’essaye aux chœurs magistraux ainsi qu’aux arrangements subtils, déclinant ainsi les nuances de son répertoire. Nous avons eu la chance d’en discuter avec lui, lors d’une balade dans les rues de Belleville qui nous a laissé le doux souvenir de son rire communicatif et solaire.

Konbini | Quand tu étais plus jeune, tu te destinais à faire du journalisme musical. Tu peux nous en dire plus ?

Benjamin Booker | J’en ai fait quelques années, mais c’était vraiment pour pouvoir poser des questions très spécifiques. Je demandais souvent : "Quelle pédale de guitare utilises-tu dans cette chanson ?" Mes articles étaient assez mauvais. C’était plutôt des interviews techniques qui n’intéressaient sûrement personne d’autre que moi.

Qu’est ce qui t’a décidé à changer de cap et à devenir musicien ? C’était déjà dans tes plans ?

Pas vraiment. C’est venu lentement. J’ai commencé par écrire des chansons pour mes amis, elles leur étaient dédiées. Je les ai mises sur Bandcamp pour pouvoir les partager facilement avec eux. Puis les gens ont fini par m’inciter à jouer dans des bars de mon quartier. Face à la demande, je me suis lancé. L’étape d’après a été de signer un contrat.

Tu viens d’une famille conservatrice et religieuse. Dans quelle mesure ça t’a influencé ?

J’ai beaucoup écrit sur ça dans mon premier album. Quand tu grandis dans ce genre d’environnement, tu développes de la peur, de la honte, de la culpabilité… J’ai passé pas mal de temps à m’en débarrasser pour réussir à être plus heureux, plus en paix avec moi-même. J’ai 27 ans et je crois que j’ai enfin mis de côté les attentes qui me pesaient.

Au début, tes parents ne comprenaient pas ton choix de carrière. Pourtant, ils t’ont offert ta première guitare.

Ils ont toujours été très ouverts face à ce que je voulais faire, lorsque j’étais plus jeune, que ce soit pour le sport ou la musique. Mais comme tous les parents, ils auraient préféré que je choisisse un autre travail que celui de musicien, quand je suis sorti de la fac. Mon père, un militaire, voulait que je suive son chemin, mais je ne le pouvais pas. J’avais suivi l’entraînement pour devenir militaire lorsque j’étais au lycée, mais je me suis vite rendu compte que ça ne me correspondait pas. C’était l’époque où je commençais à découvrir le punk et la weed…

Ils vont à tes concerts maintenant ?

Oui, dès qu’ils le peuvent. Je suis passé à la télévision récemment, dans l’émission Austin City Limits. Comme ma sœur chantait avec moi, ils étaient assez fiers d’avoir deux de leurs enfants à la télévision.

(© Agathe Decaux/Konbini)

Qu’est devenue ta première guitare, celle que tes parents t’ont offerte ?

Je l’ai détruite. On jouait à Chicago et je l’utilisais comme guitare de rechange. Je joue toujours avec un meilleur modèle qui sonne mieux, mais ce soir-là j’ai dû me résoudre à m’en servir parce que l’autre était cassée. Elle avait un son si mauvais, si insignifiant, que je me suis énervé et que je l’ai cassée. Je l’ai immédiatement regretté, mais il était trop tard pour la sauver.

Il y a quelques années, tu jouais pas mal de guitare acoustique. Pourquoi es-tu passé à l’électrique ?

J’ai compris que je n’avais aucune envie de voir un concert en acoustique, c’est plutôt ennuyeux. Enfin, ça dépend, ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai vu Seu Jorge l’année dernière et contre toute attente c’était génial – mais c’est très rare. Je voulais juste plus d’énergie dans mes concerts.

Comment as-tu écrit tes premières chansons ?

Étant donné que j’ai grandi dans un environnement conservateur, j’ai toujours été mauvais en communication, j’ai toujours eu du mal à exprimer ce que je ressens. Le dire en chanson, caché derrière ma guitare, rendait la tâche bien plus simple. Les premières chansons que j’ai écrites étaient destinées à des amis. Ces chansons étaient individuelles, chacune étant spécifiquement réservée à une personne. Sauf qu’au bout d’un moment j’en ai eu douze, et je me suis rendu compte que ça faisait un album entier. Mon premier album, qui porte mon nom, est donc un recueil.

Au vu des textes, c’était une période assez tourmentée qui a dû te donner pas mal de matière pour écrire. C’était comment de travailler sur ton nouvel album ?

Mon entrée dans le monde de la musique s’est faite alors que je n’étais pas prêt. Je n’étais pas très sûr de moi-même et je manquais de confiance. Mes problèmes se sont donc démultipliés une fois ma carrière lancée. J’étais toujours en tournée, ce qui a altéré mes relations et j’avais pas mal de soucis à affronter en revenant. C’est pour ça que je suis parti pour le Mexique.

Il y a quelque temps, tu disais qu’écrire cet album t’a beaucoup appris à propos de toi-même. Qu’as-tu appris de plus important ?

En écrivant cet album, je n’étais pas satisfait du genre de personne que j’étais. Je me trouvais égoïste. En le finissant, je me suis rendu compte que ma vision de la vie avait changé. C’est devenu très important pour moi d’être présent, de passer plus de temps avec ma famille et mes amis, et d’apprécier les moments les plus simples. Même si faire de la musique est un métier stressant, j’essaye d’accepter davantage le processus. Par exemple, enchaîner les interviews toute la journée n’a rien de très excitant, pourtant là je me dis que je suis à Paris, que j’ai tout le café que je veux… Il y a pire.

Tu penses que c’est un bon choix que de continuer la musique, alors que tu veux plus être présent pour ton entourage ?

C’est important d’avoir un équilibre. Ça n’est pas un problème si je prends le temps qu’il faut après ma promo et ma tournée. J’avais peur de ne pas y arriver. J’ai réussi à prendre une année avant de faire cet album. Tant que c’est comme ça, ça me va.

(© Agathe Decaux/Konbini)

Tes paroles sont très personnelles et intimes. Ça ne te dérange pas de partager tes sentiments et tes pensées avec le monde entier ?

Ça ne me dérange plus tant que ça. Ma peur de faire de la mauvaise musique est bien plus grande que celle de partager ce qui m’est personnel. Tant que ce que j’écris n’est pas ennuyeux… Au début, c’était une véritable épreuve que de chanter mes chansons devant un public. À cette époque, je ne savais pas qu’elles constitueraient un album et qu’un jour des inconnus entendraient ce que j’avais à dire. En revanche, pour le dernier album, il m’était évident que les chansons que j’écrivais étaient destinées à sortir : du coup, ça ne pouvait pas me déranger.

Tu as été au Mexique : c’était nécessaire de t’isoler pour créer de nouveau ?

Je me sentais submergé. Il y avait beaucoup trop de distractions à la Nouvelle-Orléans. J’avais besoin d’être seul. Je ne parle pas l’espagnol et je ne connaissais que trois personnes au Mexique. Du coup, j’ai passé la plupart de mon temps seul avec moi-même : je marchais, je m’asseyais dans de vieilles églises et j’allais au musée. C’était agréable de prendre le temps de tout réévaluer. Avant ça, j’avais passé deux ans à faire pas mal de folies. J’avais besoin d’un moment pour comprendre où j’en étais. J’adore Mexico. J’y avais rencontré des gens lorsque j’avais joué en festival – et c’est pour ça que j’ai choisi cette ville. J’ai bien failli finir par m’y installer, mais j’ai préféré Los Angeles, qui est assez similaire finalement.

Ce n’était pas trop dur de quitter la Nouvelle-Orléans ?

C’était bien de commencer ma carrière à la Nouvelle-Orléans : il n’y a pas de business de la musique là-bas, les gens n’ont pas de pression quant au style de musique qu’ils doivent jouer, personne n’essaye de réussir. Mais une fois que j’avais un peu avancé dans ma carrière, c’était devenu difficile d’y rester, notamment parce que tous les gens avec qui je travaille sont à Los Angeles.

Tu peux me parler de ton nouvel album ?

L’écriture de cet album a débuté alors que je prenais mon avion pour Mexico. Je lisais un livre de Don DeLillo, intitulé "White Noise". Une phrase m’a marqué pendant ma lecture : "What we are reluctant to touch often seems the very fabric of our salvation" ("Ce que nous sommes réticents à aborder semble souvent être la matière même de notre salut"). Ce que j’en ai compris, c’est que l’on est nombreux à ne pas aller bien, que l’on est nombreux à avoir des problèmes, mais que si on veut les dépasser il faut prendre le temps de se poser et les cerner. Il semblerait que la clef pour y parvenir soit d’être honnête avec qui l’on est, et d’accepter les problèmes que l’on rencontre dans la vie. J’ai alors pris un bout de papier et j’ai commencé à lister mes difficultés. Ce que j’ai gribouillé s’est avéré être le résumé et le fil conducteur de mon nouvel album, Witness.

Dans ton titre "Truth is Heavy", tu évoques une bataille contre toi-même… Quelle est cette bataille ?

Je n’ai pas beaucoup de chansons d’amour dans ma discographie, mais celle-ci est celle qui s’en rapproche le plus. J’ai souvent eu du mal à m’ouvrir aux gens. J’ai commencé à sortir avec ma copine actuelle à peu près au même moment où je suis parti au Mexique, et c’est la relation la plus sérieuse que j’ai jamais eue. En écrivant cette chanson, j’ai pris le risque de m’ouvrir, de me dévoiler à elle. J’ai un passif de rejet des autres, c’est difficile de m’en détacher. C’est ce que ce morceau exprime.

Tu parles de la nature égoïste, solitaire et hédoniste de la vie moderne. Comment tu fais pour éviter de tomber dans ces écueils ?

J’ai déménagé pour cette raison. J’ai arrêté de sortir autant qu’auparavant. Je pense que j’essayais de vivre au maximum : je faisais beaucoup la fête, mais j’ai réalisé que le plus important ne réside pas là. J’ai laissé ce genre de choses de côté pour me concentrer sur mes proches, sur mes besoins, sur le fait d’apprécier ce que j’ai et d’être reconnaissant au quotidien.

(© Agathe Decaux/Konbini)

Dans "Off the Ground" tu expliques que le fait d’apprendre à ignorer la manière dont on se sent est l’un des à-côtés de la vieillesse.

C’est une conversation menée par deux personnes discutant dans une salle de bains lors d’une soirée qui m’a inspiré. Je suis ces deux personnes. On m’a dit que j’étais distant et froid auparavant. Pour beaucoup de gens, ça marche comme ça : on grandit et on apprend à taire ce genre de voix et de réflexions dans sa tête. C’est comme ça que je me sentais pendant longtemps. J’essayais d’oublier mes sensations, d’éviter mes sentiments et mes pensées. J’allais boire pour ne plus me souvenir de ce qui me dérangeait. Généralement, il y a la personne que tu crois être et celle que tu es réellement. Ça a été difficile pour moi de comprendre que ce que je suis est déterminé par la somme de mes actions. Ce que l’on fait nous définit. L’important, c’est finalement de prendre constamment les bonnes décisions et de constater l’existence de ce fossé entre ce que l’on pense être et ce que l’on est vraiment.

Dans "Right On You" tu chantes à propos de la mort…

Je me suis fait tirer dessus à la Nouvelle-Orléans. J’ai eu quelques moments où j’ai flirté avec la mort, et ça m’a réveillé. Ça a l’air morbide dit comme ça, mais je ne suis pas garanti de vieillir, d’atteindre les 80 ans… On peut mourir n’importe quand. Si tu le sais, ça peut-être flippant mais ça peut aussi t’aider à apprécier ce que tu vis au jour le jour.

Dans ta chanson "Witness" tu parles d’être témoin. Est-ce assez ?

Mon écrivain préféré est James Baldwin. Il parle pas mal du fait d’être témoin, de faire la lumière sur ce qu’il se passe dans le monde et autour de nous. Maintenant, il y a des photos et des vidéos de tout ce qu’il se passe. Ce n’est pas assez que de rester assis et de voir, il faut se lancer dans l’action comme on le peut. J’essaye d’être aussi concerné et impliqué que possible, je lis beaucoup, je vais à des réunions, à des manifestations, je donne de l’argent aux organisations… Ça peut représenter beaucoup d’investissement, mais je suis optimiste : si tout le monde agit un peu, tout ira bien.

Witness est sorti le 2 juin chez Beggars.

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