Écouter avec les yeux vol. 8 : Travis Scott, Blood Orange, Her

En matière de culture, et de musique en particulier, la forme est presque aussi importante que le fond. Chaque mois, dans notre rubrique "Écouter avec les yeux", on vous présente une sélection d’albums aux artworks décalés que l’on dévore d’abord du regard.

Pour ce nouveau numéro, les petits secrets de grandes pochettes :

  • Le parc d’attractions imaginé par David Lachapelle pour Astroworld du rappeur Travis Scott
  • La pochette engagée de la photographe Ana Kras pour l’album Negro Swan de Blood Orange
  • La pochette minimaliste en noir et blanc du premier album du groupe français Her

Travis Scott – Astroworld (Epic)

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L’album : Paris a Disneyland, Michael Jackson avait Neverland, Travis Scott a désormais Astroworld. Le rappeur de 26 ans, également connu pour être le petit ami de Kylie Jenner (et le père de leur fille, Stormi, née en février 2018), enchaîne les collaborations fructueuses depuis ses débuts. Ce troisième album compte de prestigieux featurings avec notamment Drake, Major Lazer, DJ Khaled et Nas.

Très attendu, le disque est sorti en août 2018, bien qu’il ait été annoncé dès 2016. Avec cet album, Travis Scott a indiqué vouloir rendre hommage au parc d’attractions Six Flags Astroworld de Houston, sa ville natale du Texas, qu’il avait l’habitude de visiter lorsqu’il était enfant et qui a malheureusement été détruit en 2005.

Interviewé par la radio américaine Power 106, Travis a confié que ce serait "un album plus personnel" :"Je veux juste que les gens apprennent à me cerner, à connaître toute la rage que je porte à l’intérieur, mais aussi ce qu’il se passe dans mon mental et ce que je suis en train de penser", avait-il déclaré. Et ce message passe aussi bien par les morceaux de son album que par sa pochette.

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La pochette : Avec leur style trash, pop, ultracoloré et surréaliste, les pochettes d’album de David Lachapelle ont marqué les esprits – on pense à Rainbow de Mariah Carey ou à One Night Only d’Elton John, pour ne citer qu’elles. Pour Astroworld, le plus kitsch des photographes américains a réalisé deux versions (diurne et nocturne). La deuxième, plus osée avec ses femmes dénudées, n’a finalement pas été retenue.

Sur la pochette officielle, plus familiale dirons-nous, elles ont été remplacées par des enfants sautant de joie, un cornet de pop-corn ou des sucreries dans les mains. En arrière-plan de cette fresque colorée et fantaisiste trône l’énorme tête dorée de Travis Scott crachant du feu, faisant office d’entrée de ce parc d’attractions pas comme les autres. Un fabuleux terrain de jeu aussi festif qu’inquiétant, qui figure parmi les plus belles pochettes d’album de 2018.

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Blood Orange – Negro Swan (Domino Records)

L’album : À la manière d’un marionnettiste, Devonté Hynes aka Blood Orange tire le meilleur de ses influences pour articuler son œuvre. Fort de cinq albums studio (dont deux sous son précédent pseudonyme, Lightspeed Champion), le Britannique ne cesse d’éblouir le public comme la critique à chaque nouveau disque. Entre dance, pop, rock, hip-hop et R’n’B, Negro Swan est, des mots de son producteur, "une exploration de la dépression, un regard sincère sur l’existence et les angoisses persistantes des queers et des personnes de couleur".

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La pochette : À chaque nouvelle sortie, Blood Orange prend toujours à cœur de dénoncer toutes les formes de discrimination – son précédent opus, Freetown Sound, était adressé "à ceux qui se sont entendu dire ne pas être assez noir, trop noir, trop gay, ou pas gay comme il faut", comme il l’avait expliqué sur son compte Instagram. Sur Negro Swan, l’engagement est toujours de mise.

Toujours bien entouré (citons dans le désordre Adam Bainbridge de Kindness, Steve Lacy de The Internet, Puff Daddy et A$AP Rocky), Blood Orange a aussi fait appel à l’activiste Janet Mock, engagée pour les droits des transgenres, qui assure la narration en amont de quelques morceaux. Quant à la pochette, le "cygne noir" qui y est immortalisé est une photographie d’Ana Kras issue d’une scène du clip du titre "Jewelry". Un homme noir affublé d’ailes blanches, assis sur la portière d’une voiture roulant lentement dans les rues d’une ville.

Par ce contraste et cette image lourde de sens, Dev Hynes entend aussi dénoncer le racisme (le titre "Charcoal Baby" fait écho au charbon que les artistes blancs utilisaient pour noircir leur peau) ou l’homophobie (le morceau "Orlando", qui ouvre l’album, évoque quant à lui la tuerie d’Orlando qui a eu lieu en 2016 dans une boîte de nuit LGBT).

Her – Her (Barclay)

L’album : Émotion et sophistication sont les maîtres mots du groupe Her, qui a su donner un souffle nouveau à la pop à la française. Influencés par les Londoniens de Jungle, pour ne citer qu’eux, Simon et Victor ont su dès leurs débuts revisiter la modern soul en lui apportant de la douceur, de la sensualité et, aussi contradictoire que cela puisse paraître, de l’intensité.

Mais sur le joli chemin que les deux compères se sont tracé depuis 2015, une ombre est venue ternir le tableau : le décès tragique de Simon deux ans plus tard, laissant Victor seul dans sa démarche, mais accompagné jusqu’au plus profond de son âme par ce partenaire qui ne le quittera jamais. Depuis, c’est avec une force décuplée qu’il accomplit ce travail commencé à quatre mains, qu’il qualifie même de "devoir de mémoire" et qui a trouvé un certain aboutissement avec leur premier album, Her.

Ceux qui clamaient haut et fort à 20 minutes début 2016 "avoir une histoire à raconter", en partie vis-à-vis de la féminité, un thème "universel pour les femmes et pour les hommes", n’ont pas fait les choses à moitié. Du nom de leur groupe (Her, qui signifie "elle" en anglais) à la pochette de leur premier disque, tout semble vouloir célébrer la femme dans ce qu’elle a de plus essentiel.

La pochette : C’est justement le corps nu d’une femme qui figure sur la pochette de leur premier opus. Réalisé par Raphaël Garnier, graphiste pour A.P.C. et artiste designer et plasticien – il a déjà signé des pochettes d’album lorsqu’il travaillait pour le label Because Music –, le visuel de l’album représente une statue d’Atalante présente au musée du Louvre.

Pour mieux comprendre le message transmis par la pochette du disque, il faut d’abord cerner ce personnage de la mythologie grecque. Héroïne abandonnée par son père et recueillie et élevée par des chasseurs, Atalante symbolise la force et la rébellion mais aussi l’indépendance et la pugnacité.

Alors qu’un oracle lui conseille de ne jamais se marier, elle choisit de défier ses prétendants dans une course – la seule qu’elle perdit fut contre Hippomène, qu’elle dut épouser. En choisissant de la mettre sur la pochette, Raphaël Garnier a souhaité souligner le point commun entre ce visuel et la musique de Her : "Une certaine forme d’élégance, de profondeur et de chaleur mais avec une part de pudeur."

Quant au choix du noir et blanc, il explique :

"Je travaille beaucoup en noir et blanc, d’abord parce qu’il y a d’une façon générale dans mon travail l’ambition de produire un design intemporel, qu’on ne puisse pas réellement dater. Et la couleur, on s’en lasse vite. Je préfère être plus synthétique, jouer sur les contrastes, pour que le message soit plus direct."

Pour lui, une pochette d’album, c’est "comme la couverture d’un livre" : "Elle doit donner envie d’écouter l’album. Pour moi, une bonne pochette, c’est une intrigue." La pochette de Her est intrigante donc, mais fascinante aussi.

À lire aussi, les épisodes précédents d’Écouter avec les yeux :

-> Écouter avec les yeux vol. 1 : 3 albums aux artworks décalés à dévorer du regard

->Écouter avec les yeux vol. 2 : Lomboy, Kid Francescoli et Metromony

->Écouter avec les yeux vol. 3 : trois albums aux artworks tropicaux

->Écouter avec les yeux vol. 4 : Arcade Fire, Isaac Delusion et Mando Diao

->Écouter avec les yeux vol. 5 : Sébastien Tellier, Sevdaliza, Supergombo

->Écouter avec les yeux vol. 6 : Foals, Sleep Party People, Girls in Hawaii

->Écouter avec les yeux vol. 7 : Vald, L’Impératrice, Vampire Weekend

 

Par Julie Bluteau, publié le 07/09/2018

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