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Du metal à l'indie, Feist dévoile son côté punk lors d'une rencontre ensoleillée

Publié le

par Chayma Mehenna

À l'occasion de la sortie de son album Pleasure aujourd'hui, j'ai rencontré Feist pour discuter de Paris, de punk, d'hélicoptères et des doutes. 

© Cass Bird

Samedi, 14 heures. Le soleil brille sur un Paris qui avait oublié qu'il n'y avait pas que la pluie. Feist se balade, légère et souriante, dans le parc du Luxembourg. Tout autour d'elle, les touristes profitent de la chaleur des premiers rayons du soleil. "Cette femme là-bas est en train de bronzer ! Au Canada, les gens rêvent de soleil, ils n'attendent que ça. Ils sortent en shorts et tongs dès qu'il y a un peu de lumière", m'explique-t-elle en rigolant. Lorsque je lui dis comme je suis contente de ne pas être enfermée, elle ajoute : "Tu imagines, en un si beau jour, être coincée dans une chambre d'hôtel pour faire des interviews ?" Elle a raison, quelle bêtise ce serait... C'est donc lors d'une conversation à deux, assises sur un banc que j'en ai appris un peu plus sur cette jeune femme à la carrière déjà monstrueuse.

Tu habitais à Paris avant, pourquoi n'es-tu pas restée ?

C'était la fin d'une ère... Je vivais ici lorsque j'enregistrais Let It Die et pendant que je tournais pour mon album The Reminder. Je suis restée six ou sept ans. Lors de mes premières années, je me suis dis que je me verrais bien y vivre longtemps. J'ai eu un véritable coup de cœur pour Paris mais ça a été difficile par moments. Mon français par exemple ne s'est jamais vraiment amélioré, j'étais en tournée trop souvent. Lorsque je suis rentrée, c'était presque un soulagement de retrouver Toronto. Tout était plus simple. Mais ce n'était pas une décision tranchée, ça s'est fait progressivement. J'ai gardé un appartement à Paris pendant trois ans encore et je revenais souvent. Mais petit à petit je me suis retrouvée à être plus à Toronto qu'à Paris.

Tu as commencé par crier dans des groupes de punk. Ce n'est pas une image que l'on a en tête lorsque l'on pense à toi. Depuis Metals, on dirait que tu es plus dans le brut, moins dans le propret que tu as pu faire au début de ta carrière solo. Est-ce ton côté punk qui revient en force ?

Lorsque j'ai écrit The Reminder et Let It Die, j'ai toujours eu dans l'idée de me placer dans une posture inconfortable et risquée. Les sons très propres que j'ai pu faire sur mes premiers albums étaient une grande prise de risque. Je viens du punk donc c'était difficile de m'essayer à l'apaisement, à la douceur. Je n'ai jamais voulu rester dans le simple ou le confortable. Ce n'était pas vraiment conscient, le fait de repartir vers des sonorités moins propres, mais c'est venu naturellement, pour ne pas me laisser couler dans un style ou m'ennuyer. Je suis comme ça.

Avec ton premier groupe, Placebo (NDLR : non, pas les rockeurs britanniques mais son groupe de jeunesse), tu as fait la première partie des Ramones. C'est fou cette histoire ! C'était comment ?

C'était mon premier concert. Notre groupe avait gagné un concours organisé par le lycée, puis un concours de la ville. On a gagné un concert lors d'un gros festival. Il y avait Violent Femmes, les Ramones, et 200 autres groupes de musique punk. Les Ramones sont arrivés une heure avant de monter sur scène. Ils étaient en hélicoptère. Je n'avais que 16 ans donc voir les Ramones descendre du ciel pour jouer une heure et repartir... C'était assez impressionnant. C'était pareil pour les Cure, ils sont descendus du ciel pour jouer.

Tu aimerais faire ça toi aussi ?

C'est désormais possible. Renaud Letang avec qui je fais mes albums est devenu pilote d'hélicoptère. Il m'a fait visiter Paris en hélicoptère récemment. On s'est posés sur l'herbe. C'était extraordinaire, très "trumpien"... Ce n'est pas vraiment mon style de vie mais voir Versailles de haut comme ça, je ne pouvais pas dire non. C'est marrant, j'ai fait tous mes albums avec cet ami mais je ne m'étais jamais doutée qu'il étudiait pour devenir pilote d'hélicoptère. Donc, oui, peut-être que dans le futur je pourrais concrétiser ce rêve à la Ramones.

Tu as collaboré avec Mastodon, un groupe de metal. Tu aimes surprendre ton public et être là où on ne t'attend pas ?

Je n'y ai jamais vraiment pensé de cette manière mais je suis très heureuse d'avoir fait ça. C'est très amusant pour moi, j'adore le metal, c'est de là que je viens. Lorsque j'écoute du metal, je me sens apaisée et calme. Ça me rappelle la maison. Et puis leur musique, c'est une sorte de mathématique tant elle est composée avec dextérité.

On a joué dans la même émission télévisée britannique et on s'est rencontrés en backstage. Lorsque l'on s'est croisés, on s'est lancés un regard de reconnaissance, comme deux ninjas qui se rencontrent. J'ai entendu plus tard qu'ils avaient annoncé au magazine Rolling Stone qu'ils reprendraient ma musique et que je ferais de même avec la leur. On n'en avait jamais parlé, ils l'ont annoncé comme si on l'avait convenu. J'ai trouvé ça très audacieux, ça m'a plu alors j'ai dit d'accord. Je n'y aurais jamais pensé par moi-même. J'ai écouté tout leur catalogue pour trouver une chanson dont je pourrais chanter les paroles. Pas mal de leurs chansons sont difficiles à chanter, ce n'est pas vraiment mon monde : c'est un mélange d'inspirations du Moyen Âge et des vikings... De leur côté, ils ont choisi ma chanson "Commotion". C'était une belle expérience.

© Mary Rozzi

À un moment de ta carrière, tu as perdu ta voix.

C'était au moment de la séparation de mon groupe Placebo. J'étais surmenée. C'était il y a très longtemps, je ne m'en souviens pas très bien. Lorsque ce genre de choses arrive, c'est difficile à vivre, c'est sûr, mais je suis reconnaissante que ça se soit passé. Ça m'a amené là où je suis à présent.

Tu faisais partie de pas mal de groupes, qu'est-ce qui a fait que tu as finalement décidé de te lancer en solo ?

Lorsque j'ai déménagé à Toronto, j'ai commencé à écrire mes propres chansons pendant que je jouais de la basse et de la guitare dans d'autres groupes. Tout s'est toujours passé en même temps : j'ai fondé Broken Social Scene pendant que je sortais Let It Die, puis je tournais pour Let It Die pendant que j'écrivais pour Broken Social Scene. Il n'y a jamais eu un moment décisif où je me suis dis que je devrais être seule.

Ça te fait quoi de savoir que certaines personnes ne te connaissent que pour une chanson qui n'a pas été écrite par tes soins ?

Heureusement que j'aime beaucoup Sally Seltmann, c'est elle qui l'a écrite. Son travail est si riche, divers et intéressant... "1234" n'est qu'un petit aperçu de ce dont elle est capable. Je ressens la même chose pour moi, cette chanson n'est qu'une petite partie de tout mon travail. On a créé ce morceau ensemble, ce n'était qu'une après-midi de nos vies. Il ne ressemble à rien de ce qu'on a pu faire avant ou après. Pendant un temps, j'étais un peu troublée. Je ne comprenais pas trop ce qu'il se passait. C'était la première fois qu'une de mes chansons devenait un hit et se détachait de l'album.

Tu as vécu une période juste après où tu as perdu ta curiosité et ton envie de faire de la musique. Ce n'est pas difficile de faire une pause avec le label et les fans qui attendent ?

Je suis chez Polydor France, tout le monde n'a pas cette chance... Je travaille avec ce label depuis 14 ans, ils m'ont toujours donné énormément de liberté. C'est un respect réciproque. Ils ne me demandent rien que je ne puisse pas leur donner. Je pense que c'est une relation mature que l'on a. En ce qui concerne les gens qui m'écoutent, je suis reconnaissante qu'ils le fassent mais je ne présumerais jamais qu'ils attendent impatiemment. Lorsqu'un artiste que j'adore sort un album après des années de silence, c'est un peu comme si quelqu'un sonnait à ma porte avec un cadeau. Je ne suis pas prête, mais quand quelqu'un vient à l'improviste et me dit "Allons prendre un café", c'est toujours une belle surprise.

J'ai eu la chance de rencontrer k.d. lang, une grande dame de la musique canadienne, quand j'avais 24 ans. Let It Die venait de sortir et j'étais assez submergée, j'avais l'impression de n'avoir jamais autant travaillé dans ma vie. Je me souviens, elle m'avait dit : "Après trois albums, tu pourra te relaxer, si tu survis à autant, tu pourras déterminer le futur en tes termes." Avec du recul, elle n'avait pas tort. J'ai vécu cinq vies totalement différentes en l'espace de cinq ans. Je n'avais jamais senti la pression venir de l'extérieur mais c'était vraiment moi qui me la mettais toute seule. J'ai pris autant de temps que je le voulais pour ce nouvel album parce que pense que je peux m'accorder ce droit maintenant. Et puis je n'ai plus besoin de mes albums pour me sentir accomplie. À présent, je mesure mon succès en fonction de si je suis une bonne amie et une bonne personne.

© Mary Rozzi

Tu as déjà pensé à arrêter la musique ?

J'y ai pensé avant de faire ce nouvel album même si j'ai toujours su que je ferais plus d'albums que ça dans ma vie. C'est une chance, ce travail. Mais j'ai trouvé d'autres passions. En fait, j'attendais d'être touchée par l'inspiration à nouveau, comme j'ai pu l'être à un moment donné. J'avais 16 ans lorsque je me suis lancée dans la musique. C'est important de s'arrêter et de se demander si c'est encore aussi important que ça l'a été et si ça a encore autant de sens. Ce serait terrible de continuer sans être persuadé de ça. Ce serait un peu comme mentir sur le fait d'aimer quelqu'un. Ou peut-être que je prends tout ça trop sérieusement. C'est un véritable privilège que j'ai que d'avoir le temps de réfléchir. Mais ce travail est tellement "autoréférenciel" que ça devient un peu "unidimensionnel" et égoïste à partir d'un certain temps.

Après les attentats du Bataclan, ma manière de voir les choses a beaucoup changé. Je ne comprends plus l'impulsion de cacher son expression ou d'éviter ce que les Parisiens ont à gérer tous les jours, comme se dérober à une vie normale. Maintenant s'asseoir à la terrasse d'un café est devenu un acte politique, comme jouer un concert. Pas mal des gens qui m'entourent s'expriment, que ce soit par l'écriture, le dessin, ou autre. Je trouve qu'il est important de se différencier, de devenir de plus en plus excentrique, de plus en plus idiosyncratique. Il faut cultiver sa personnalité pour ne pas se cacher, devenir effrayé ou protecteur, il faut être un peu plus tous les jours ce que personne d'autre ne peut être. Ça sonne idéaliste mais ça me paraît désormais évident. Mon ami Chilly Gonzales avait un concert annoncé complet quelques jours après le Bataclan. Il ne savait pas quoi faire. Il s'est dit qu'il allait voir ce dont le public avait besoin. Tous les gens sont venus et d'un coup être là-bas, était devenu un acte de protestation, une manière d'affirmer sa liberté d'expression. Il a trouvé que c'était l'un des shows les plus sauvages qu'il ait jamais fait. Il y avait une envie de vivre plus forte que tout le reste.

Tu parles d'amour, de mort, de nature... Ça me fait penser au mouvement littéraire du XIXe siècle que l'on appelait romantisme. Est-ce que tu penses que ça te correspond ? 

J'aime bien ce parallèle, il y a quelque chose à propos de la structure de la société à cette époque qui a sûrement poussé les gens à aller très loin dans la poésie et dans l'art. Ce qu'il y avait de disponible pour les femmes était vraiment limité, c'était leur seul refuge que d'être en phase avec la nature et de s'échapper dans l'art et la littérature. J'aime beaucoup la fiction, j'aime réfléchir à la manière dont les gens prenaient leur décisions. Je pense par exemple au minimalisme de leur vie. Je suis animée par les choses les plus simples moi aussi, je choisis ce qui me plaît le plus dans tout ce qu'il y a et le buffet est énorme. Ce qu'il me faut, c'est une vraie conversation plutôt que dix mille textos, je préfère un Facetime à une conversation Facebook pour voir mes amis qui sont loin, mon téléphone me sert de dictaphone plutôt que de GPS... On vit dans une société très moderne et pleine d'avantages mais j'aimerais vivre plus simplement.

Feist a annoncé une date à l'Olympia le 19 juillet prochain

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