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On a discuté avec la mamie de 78 ans qui a fait sa première rave

Publié le

par Arthur Cios

Dimanche 10 avril, Renée Bourgeois, correspondante de 78 ans pour La République du Centre, a couvert sa première "rave party". Après un article touchant, on lui a posé quelques questions, histoire d'en savoir plus.

Renée à sa première rave (Crédits : Rénée Bourgeois)

Briare est une petite commune du Loiret de 5 750 habitants, située entre Orléans, Auxerre et Nevers. Elle est principalement connue pour son canal construit au XVIIème siècle reliant la Loire à la Seine. Elle l'est aussi, depuis quelques jours, comme le point de départ de l'histoire de la première "rave party" de Renée Bourgeois, 78 ans.

L'évènement, dans les bois d'Ousson-sur-Loire, à 10 kilomètres de Briare, s'est déroulé entre le 9 et le 10 avril. Près de 300 personnes se sont déplacés selon les organisateurs pour faire la fête deux jours durant, sans aucun incidents ou débordements. Que faisait Renée là-bas? Elle devait faire des photos pour La République du Centre, quotidien régional pour lequel elle est correspondante depuis 5 ans. L'article relatant ses exploits a été beaucoup diffusé sur les réseaux. On a appelé Renée pour en savoir plus.

Konbini | Bonjour Renée.

Renée Bourgeois | Bonjour.

Pouvez-vous m'expliquer le commencement de toute cette histoire ?

Bien sûr. Moi, je suis correspondante à Briare pour La République Du Centre depuis 5 ans. D'habitude on a notre planning le vendredi pour le week-end. J'avais rien de prévu donc j'étais même pas lavée, pas habillée, quand j'ai reçu un coup de fil à 11h30. C'était un collègue d'Orléans qui m'appelait parce qu'il avait un empêchement et qu'il voulait que j'aille à Ousson pour une rave party.

Que deviez-vous faire là-bas ?

Oh, uniquement des photos, pour la version papier de La République du Centre.

Qu'est-ce que votre collège vous a dit ? Saviez-vous ce que c'était, où cela se déroulait ? 

Pas du tout. Il ne m'a rien expliqué. Il m'a juste dit que c'était une rave party. J'ai jamais couvert d'évènement comme ça moi ! Alors je ne suis pas idiote, j'ai déjà vu des reportages à la télé sur le sujet, je savais un peu ce que c'était, mais moi, rien ne m'arrête. Et puis, pour rendre service, je suis toujours prête.

Du coup, je pars de chez moi, et je me retrouve obligée de me débrouiller pour trouver l'endroit exact. Je suis arrivée vers midi, j'en suis repartie à 13h30. Quand je suis arrivée, j'ai vu des files de voitures des deux côtés d'un chemin, mais alors beaucoup de voitures, et puis, de partout en France. J'essaye de me garer en me disant que c'est là, et quand je me gare, je commence à entendre la musique au loin, mais vraiment pas fort.

Pas fort ?

Ben, je suis arrivée le lendemain de la soirée à proprement parler, c'était la nuit qu'ils faisaient la fête. Donc même s'il y avait encore de la musique et plein de "teuffeurs" comme on dit, c'était pas très fort.

Racontez donc votre arrivée.

Déjà, je me gare tant bien que mal. Je m'adresse donc à un groupe en sortant de la voiture, avec trois ou quatre garçons et une fille. Je leur dis : "Voilà, je suis de La République, je viens juste faire des photos. Je ne viens pas vous ennuyer, ni pour écrire un article dans le mauvais sens, je viens juste faire des photos". Mais je vous assure, il faut me voir, mamie de 78 ans, le sac en bandoulière, je détonais.

Quand je suis arrivée, je me demandais ce que je faisais là. Et je tombe sur cette jeune fille super sympa qui me dit : "Attendez mamie, vous ne pouvez pas aller dans les bois comme ça". J'avais des ballerines en fait, du coup elle me dit : "J'ai une paire de bottes, vous chaussez du combien ?", je réponds "du 40", elle me dit "bah écoutez, je fais du 39, ça devrait aller". Bon. Il fait chaud, je mets les bottes, et nous voilà parti à travers le bois, parce que c'était quand même à la lisière du bois hein, c'était dans une clairière assez loin.

Vous leur avez beaucoup parlé ?

À ces jeunes là ? Oui, oui. Déjà, sur le trajet, ils m'expliquent que les organisateurs avaient prévu un parking, et que les gendarmes les avaient empêchés d'y accéder, ce qui expliquent le fait qu'ils étaient tous stationnés comme ça à côté de la route. Et puis, bah, ils racontent que ça a été une soirée formidable, qu'ils étaient là pour fêter trois anniversaires, voilà. La jeune femme me présentait partout, tout le temps : "C’est une dame qui fait des photos pour la Rep". J’ai jamais été regardée de travers, aucun ne m’a dit de quolibets, je n’ai eu qu’un bon accueil.

Et puis alors, une chaleur humaine, une prévenance. Tous ces jeunes qui avaient quoi, 20 à25 ans, peut-être même un peu moins, de me tenir la main, de m'aider à traverser des fossés, de m'empêcher de me faire griffer par les ronces. Ce trajet, c'était un parcours du combattant. Eux qui sont arrivés en pleine nuit, je ne sais pas comment ils ont fait pour se rendre jusque-là.

La rave d'Ourson, le dimanche vers 12h30/13h (Crédits : Rénée Bourgeois)

Ils faisaient la fête ?

Donc j'arrive là, et tout le monde se reposaient, parce qu'ils avaient fait la fête toute la nuit. Ils étaient tous allongés. Ils ont eu une chance inouïe, il faisait beau. Je parle un peu aux organisateurs, ils m'expliquent un petit peu que, bah ils ont été pas mal embêtés par les gendarmes. Bon, en effet il y a de la drogue, c'est sûr, il faut pas se voiler la face mais je me dis que chacun est un peu libre, à partir du moment où il n'y a pas d'overdose et qu'il y a pas de morts, bon...

Mais une jeunesse formidable, je vous assure, j'ai eu un accueil. Pourtant j'avais rien du look. Et de me poser des questions, et pourquoi je fais ça, et comment... Et puis, au retour, ils m'ont ramené, on a discuté. Vous savez, tous ces jeunes ne voient pas un avenir très rose. Pour eux, il n'y a pas beaucoup de débouchés. Ils m'ont expliqué qu'au moins ils se sont éclatés, que ça leur a fait du bien d'oublier tout ça. Je vous assure que j'aurai un autre regard. Moi d'habitude, j'ai toujours un regard particulier, un peu négatif, sur les personnes avec des locks ou des "liocks"..

Des dreadlocks?

Oui c'est ça. J'aurai un autre regard sur ces jeunes maintenant.

Vous avez pu faire vos photos comme le vouliez ?

Mon drame, c'est que j'avais mon appareil photo, de trois sous. Enfin, un numérique, mais tout petit. Je n'avais rien d'une journaliste, je me suis dit qu'ils allaient me regarder de travers parce que d'habitude les journalistes, ils ont un gros machin. Et eux, à un moment, ils veulent se prendre en photo avec moi. Ils se mettent torse nu avec les bouteilles de vodka à la main et nous prennent en photo parce que pour eux, c'était un truc extraordinaire. Et comme une idiote, je n'ai pas pensé à leur demander à ce qu'ils en fassent une avec le mien. On a fait un appel en ligne pour la récupérer mais bon. Je regrette vraiment parce que ça aurait été un superbe souvenir.

Bon, et une fois sur place, la musique était pas trop forte ?

Pas du tout! Ils m'ont proposé plusieurs fois de me donner des bouchons pour les oreilles. Ils me disaient "on a un stand pour ça", mais je leur répondais que je n'en avais pas besoin. C'était pas plus fort que ça quoi. La nuit, je ne sais pas mais nous pouvions parler tout à fait normalement.

Pas comme les clichés que vous aviez de la chose donc.

Exactement. Même pour la drogue d'ailleurs...

C'est à dire ?

Écoutez, je n'ai rien vu. Tout à fait entre nous, il y avait certains qui avaient les pupilles un peu dilatées. Je connais hein. Mes petits enfants, ils ne touchent pas, je le sais. J’avais trois enfants, je connais. Même qu’une fois, ma fille a fait bruler de l’encens et avait les yeux rouges, j’ai cru que c’était à cause de la drogue. Il fallait voir le cinéma qu’elle m’a fait.

La rave d'Ourson, le dimanche vers 12h30/13h (Crédits : Rénée Bourgeois)

Eux, ils n'ont jamais touché, mais bon, après tout, un pétard.. Et puis, les horizons sont tellement bouchés, s’ils fument un pétard pour oublier, bon. Tant qu’ils reprennent pas la route après. C’est pour ça qu’ils ont dormi sur place d’ailleurs. Il y en a qui sont allés eux-même se faire dépister auprès des gendarmes pour savoir s’ils pouvaient reprendre la route, alors vous voyez, pas tous pourris hein, bien au contraire. Même les gendarmes l’ont avoué, que certains étaient venus les voir. Sur 300, ils en ont arrêtés 10, ou 12, ou je ne sais quoi, hé ben il faut relativiser je trouve.

Vous y êtes restée une heure et demi tout de même ?

J'ai pas vraiment vu le temps passer. Je vais vous avouer qu'au retour, ils me disent "on va essayer de prendre un autre chemin parce que de nuit, on avait pris celui-là mais on va en prendre un autre là, avec moins d'embûches". Je me suis dis "quand même, j'ai mon sac à main, mes sous, ma carte bleue, mon chéquier". Mais à un moment donné, je les ai suivis, à mon âge, qu'est-ce qui pourrait m'arriver ? On verra bien, et puis j'y suis allé.

Une fois arrivée, figurez-vous qu'il y avait des voitures des deux côtés, et des ornières. Je me suis dit que je conduisais pas assez bien et que si je me fourrais dans un fossé, bah je les aime bien mais j'avais pas forcément envie de passer la journée avec eux (rires).

Donc je leur ai carrément prêté mes clés de voiture, en toute confiance, pour qu'ils fassent demi tour. Ils l'ont remis sur la route, et je pouvais repartir. Pour les remercier, j'ai voulu leur offrir à boire, et bien ils ont jamais voulu. Je leur ai dit "même un coca si c'est parce que vous avez trop bu", mais non, ils me répondaient "non mamie, une personne à la retraite n'a pas beaucoup de sous, non non on veut pas". J'étais déçue, j'aurais bien aimé leur offrir un petit coup à boire, quoi.

À quel moment vous vous êtes dit que vous vouliez en faire un article ?

C'est qu'en fait, c'était parfait pour que je fasse un article. J'ai une fille qui a 59 ans, je lui raconte en commençant par : "tu devineras jamais d'où je viens". Je fais ça depuis 5 ans, des reportages, des noces d'or, du théâtre, mais rarement un truc comme ça. Alors je lui raconte tout en détail, elle me dit : "Écoute maman, toi qui aime écrire, tu devrais en faire quelque chose, pour plus tard, pour tes petits enfants et arrières petits enfants".

Alors je me met à écrire un texte. Et puis, le journaliste qui m'a envoyé là-bas me contacte et je lui ai dit "vous savez, j'ai écrit un texte". Donc lui, il en parlé le lendemain à la journaliste qui m'a dit "Renée, envoyez moi votre texte". "Bah, je ne sais pas ce que vous allez en faire parce que j'ai surtout écrit pour mes petits-enfants" et puis voilà l'ampleur que ça a pris, je n'en suis pas revenue.

Vous avez suivi un peu l'impact de votre article ?

Et bien, c’est marrant, parce que moi je connais pas trop les technologies, mais j’ai quand même été voir sur le site de la Rep, et qu’est ce que je m’amuse à lire "la mamie elle déchire", ou que des trucs comme ça. Je ris, vous ne pouvez pas savoir. C’est extra de lire tout ça. Il y en a même un qui a dit "ouais c’est du blabla", je lui ai répondu "non c’est pas du blabla" (rires). J’ai répondu à ceux qui ne me croient pas.

En revanche, vous savez, je suis un peu connue maintenant parce que je fais ça depuis 5 ans. Et il a fallu que je me fâche hier [le 13 avril, ndlr], parce que je me suis faite arrêtée par des gens qui m'ont critiqué, qui me disaient "comment ? Une jeunesse pourrie que vous avez osé mettre en avant et soutenir comme ça, j'aimerais que vous voyiez dans quel état ils ont mis le bois". Je leur ai répondu "mais attendez, quand vous organisez vous même des évènements, vous aussi vous laissez des "trucs" trainer partout".

C'était des gens que vous avez croisé dans la rue ?

Oui, des gens des villages aux alentours. Des habitants disant : "Vous n'avez pas vu l'état dans lequel ils ont laissé la clairière". Attendez, parmi les 300, il y en avait peut être une dizaine qui ont laissé trainer des choses. Moi je les défends en tout cas. Ils étaient loin de tout, la musique ne pouvait pas déranger. Moi, j'habite Briare, là où le bois était situé, c'était bien à 10 kilomètres, arrêtons. On a rien entendu. J'ai pas du tout entendu de boom boom en tout cas, ils étaient loin de toute agglomération, exprès pour ne pas gêner les habitants.

Mais il y a, et il y aura toujours des gens qui exagèrent et qui racontent un tas de trucs. Parce que moi, il a fallu vraiment que je rentre dans ce bois pour commencer à entendre la musique. Le long du chemin, là où on était garés, on n'entendait pas la musique.

Vous en referiez une ?

Ah oui, ah mais alors je repars sans soucis. Je ne m’attendais absolument pas à rencontrer tout un tas de jeunes comme ça. J’avais un peu vu ça à la télé, mais ils montrent toujours que le négatif. Personnellement, c'est une aventure qui a marquée ma vie, parce que vraiment ces jeunes ont été formidables.

Merci beaucoup Renée.

Merci à vous !

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