©Le Motel/Instagram

Interview : on s'est posé à Dour avec le producteur belge Le Motel

Alors qu'il s'est émancipé de sa collaboration avec Roméo Elvis, le producteur belge a clôturé l'édition 2019 du festival de Dour.

Fabien Leclercq. Si ce nom ne vous dit peut-être rien, il s’agit pourtant d’un des producteurs les plus importants outre-Quiévrain. Que ce soit l’explosion de Roméo Elvis, le renouveau presque inespéré de Veence Hanao ou encore l’émergence de Témé Tan, celui que l’on appelle Le Motel possède déjà un sacré CV. S’ajoutent à cela des projets solo en pagaille, que ce soit dans le monde de la musique ou même dans d’autres domaines (design, photographie, cinéma).

Désormais libre de ses multiples collaborations qui l’ont bien occupé au cours de ces dernières années, le beatmaker démontre une fois de plus l’étendue de son talent avec un tout nouveau show où la musique, les lumières et les visuels s’entremêlent pour ne former plus qu’une seule et même entité. Un spectacle inédit, que l’artiste polyvalent a pu proposer pour la première fois à domicile, pour clôturer avec brio l’édition 2019 du gargantuesque festival de Dour. À cette occasion, on a rencontré le génial producteur, quelques heures avant son live, alors qu’Action Bronson faisait littéralement exploser les basses de la mainstage. Entretien.

Publicité

Voir cette publication sur Instagram

THERE IS NO GUESTLIST FOR TONIGHT

Une publication partagée par Le Motel (@le.motel) le

Publicité

Konbini | Hello Le Motel ! Pour commencer, qu’est-ce que tu deviens ? 

Le Motel | Hello ! J’ai fait beaucoup de collab' avec plein de gens ces dernières années. Maintenant je me focalise plus sur ma musique solo et mon projet – tout en continuant de travailler avec d’autres artistes. Je bosse également sur un live audiovisuel avec un artiste, Antoine De Schuyter, qui s’occupe des visuels. Ensemble, on essaie de synchroniser à fond l’image avec le son et les lumières, et de rendre l’ensemble interactif.

Publicité

En tant que belge, tu évolues à domicile. Quel regard portes-tu sur le festival ?

C’est toujours cool de jouer en Belgique, et encore plus à Dour. C’est un festival que je faisais beaucoup en tant festivalier, en mode camping [rires]. Dès que j’ai du temps libre, je vais chiller devant les autres concerts. Je suis allé voir JPEGMafia, un gars que j’adore, bien taré comme il faut. Après j’ai vu pas mal d’électro, comme DJ Marcelle, Deena Abdelwahed, Death Grips. J’ai découvert une chanteuse qui s’appelle Sudan Archives, c’était vraiment bien. Aujourd’hui je vais aller voir le show de Roméo, Schoolboy Q et Kaytranada, qui joue, lui, juste avant moi. Je l’adore, c’est un honneur de jouer juste après lui.

Certains prédisaient une perte de vitesse du rap belge mais il y a encore beaucoup d’artistes de cette scène qui sont programmés.

Publicité

Que ce soit ici ou dans les festivals en France, il y a beaucoup d’intérêt pour ce qu’il se passe en Belgique. Cette mode des Français d’avoir le regard tourné vers la Belgique va probablement s’essouffler à un moment. Mais pour l’instant, il y a toujours de l’intérêt pour les projets qui sortent. Quand on a sorti Morale avec Roméo, on a vu que les choses changeaient un peu et qu’il y avait de plus en plus d’intérêt et d’opportunités de jouer en festival ou de faire des concerts. C’est comme si ça avait bougé pour beaucoup de gens au même moment. J’ai un peu la sensation qu’on était au bon endroit au bon moment. C’est cool de passer d’une voiture toute pourrie pour aller faire des dates dans le sud de la France à un van, puis à un tour bus, avec un public de plus en plus nombreux. Maintenant, il y a d’autres scènes que le rap qui commencent à émerger, peut-être grâce à cette visibilité qu’a apportée le rap justement. 

Pour ceux qui ne te connaissent pas forcément, comment tu décrirais ton univers musical ?

J’essaie de mélanger un maximum d’influences, que ce soit mes projets avec des rappeurs ou en solo. J’écoute énormément de musiques différentes et j’aime faire des hybrides de tout ça, ça va du hip-hop à la techno en passant par le jazz, la musique traditionnelle d’Afrique, d’Asie, d’Océanie…

Comme tu avais pu le faire avec ton projet Oka.

Exactement. Je garde toujours cette approche, mais ma musique continue à évoluer et à changer. Mélanger des enregistrements très anciens avec des sonorités beaucoup plus modernes. J’aime bien le contraste et je fais déjà ça quand je fais des collab' avec des artistes, mais en solo c’est encore plus poussé. 

Tu es un sacré digger, non ?

Ouais, carrément. J’aime bien découvrir et explorer tous les styles qui m’intéressent, collectionner des vinyles, des archives… J’affectionne le mélange des styles qui ne sont pas spécialement faits pour aller ensemble. Si tu regardes bien, pour les rappeurs, les gens vont aller dans le jazz ou dans la soul, mais moi ça m’intéresse d’aller vers des choses différentes.

Quels vont être tes futurs projets maintenant ?

Je bosse sur mes nouveaux sons, qui sortiront à partir de septembre. Ce sera plusieurs EP ou un album, mais a priori plusieurs EP comme j’aime bien faire plein de trucs différents. Faire un petit projet dans un style, un autre dans un autre style, mais tout en gardant mon son pour conserver une cohérence. Mais c’est sûr que je vais continuer à explorer différents terrains.

On en parlait l’autre jour avec Phazz et Everydayz, c’est une manière de travailler qu’on retrouve beaucoup chez les producteurs de la génération SoundCloud. 

À fond ! Il y avait quelque chose de très spontané. On était loin des maisons de disques et des processus de "sortie traditionnelle". Il n’y avait pas besoin de mixer, de masteriser, de presser pour en faire un disque physique. J’essaie de garder cette spontanéité qu’on avait d’une certaine manière, même si le monde de la musique est en perpétuel changement et que c’est délicat de ne faire que ça. À l’époque, il y a des gens – et je ne parle pas de moi – qui sont devenus ultra-connus en balançant des sons sur SoundCloud, sans mix sans mastering sans rien. C’est génial ! C’était hyper excitant de finir un morceau et de le partager direct avec les gens. C’est quand même pour ça qu’on fait de la musique. C’est chouette quand c’est moins intellectualisé et qu’on garde l’essence du truc.

T’es nostalgique ?

Ouais ! Maintenant le problème, c’est qu’il y a tellement de choses qui se font, tellement rapidement, que c’est dur de garder l’esprit clair et de découvrir des sons. On est submergé dans un océan de bonnes et très mauvaises sorties. D’une certaine façon, il y a trop de musique. Avec les réseaux sociaux, le flux est trop intense et c’est difficile de suivre. On écoute la musique différemment maintenant, on est dans une mauvaise surconsommation. La musique est devenue hyper-éphémère. Si tu ne sors pas un truc tout le temps, on t’oublie direct. De plus, on n’écoute quasiment plus de morceau en entier. Même moi, ça m’arrive de le faire. C’est pour ça que j’aime bien collectionner des vinyles, parce qu’une fois que je pose l’aiguille, je me fais tout l’album et on ne peut pas tricher. Il y a des artistes qui balancent des albums qu’il faut écouter en entier, et d’autres qui balancent des sons comme ça. C’est important d’avoir les deux.

Avec Spotify, la musique est presque devenue un "mood".

C’est vrai qu’il y a ce truc hyper-développé et très intéressant d’une certaine façon. Je ne crache pas sur Spotify, mais ça change complètement la donne. Soit il faut s’adapter, soit trouver d’autres manières de travailler qui te correspondent.

Les beatmakers sont-ils davantage mis sous les projecteurs aujourd’hui ?

Oui, sinon tu ne serais peut-être pas en train de me poser tes questions [rires]. J’aurais davantage été noyé dans la masse du line-up ici par exemple. Il y a eu cette étape avec Roméo qui m’a donné de la visibilité. On est arrivé à un niveau très cool sans que ce soit une "starification" non plus. Mais ça reste un travail de l’ombre en quelque sorte, et pour moi ce dosage entre les deux est assez juste. C’est sûr que le fait d’avoir mis mon nom aux côtés de Roméo a aidé, c’est quelque chose qui ne se faisait pas vraiment à l’époque. C’était une volonté de Roméo qu’on soit sur un pied d’égalité. On faisait vraiment chacun la moitié du boulot : lui la partie vocale et moi la partie instrumentale. Ce genre d’initiatives a peut-être changé la vision des gens. Parce qu’en soi, il y a toujours eu des beatmakers talentueux dont on ne connaît vraiment pas le nom, sauf les gens dans le milieu ou ceux qui s’y intéressent vraiment. Il y a pas mal d’auditeurs francophones qui doivent savoir à quoi correspond Le Motel, mais qui ne se rendent pas compte spécialement des mecs qui sont derrière la musique de Drake ou de SchoolBoy Q par exemple. C’est important que le beatmaker soit crédité. Si tu tombes sur une instru que t’aimes bien, il faut que tu puisses avoir l’information facilement.

Même si ce n’est pas un album en entière collaboration comme les précédents projets, tu as participé à Chocolat ("3 étoiles" et "En silence").

On ne pensait pas bosser aussi longtemps ensemble. À la base, c’est juste un projet de potes, qui a donné un disque, puis un deuxième et une réédition. On s’est dit que c’était le bon moment pour nous de tenter des trucs de nos côtés, quitte à se retrouver plus tard. C’est ce qu’on a fait, et à un moment il voulait ramener cette "patte" qu’on avait créée ensemble. On a fait une résidence à Amsterdam dans des studios. J’ai bossé avec Vladimir Cauchemar qui était aussi sur place. C’est là qu’on a fait "En Silence" qui me tenait très à cœur. On a invité Témé Tan, un bon ami à moi. Il a encore élevé la track à quelque chose de différent, comme c’est un titre qui parle de la mort, assez lourd pour l’album. Je suis content que Roméo l’ait mis dedans, c’est un morceau qui nous touche tous les deux et qui peut toucher beaucoup de gens.

C’est un risque de stopper une telle formule gagnante.

Ouais, c’est vrai. Mais c’est aussi ce qui est intéressant, ne pas se reposer sur ses lauriers. J’aime bien expérimenter. Quand ça marche "trop bien" et qu’il y a une recette qui commence à se faire, c’est le moment où je m’en vais.

Tu t’en vas quand t’es au sommet !

C’est pas voulu ! [rires] Mais j’aime bien être dans l’expérimentation. Quand tu travailles longtemps avec des artistes, tu commences à créer une recette, tu connais les outils que tu veux utiliser, tu sais comment ça fonctionne. Ce qui m’intéresse, c’est les premiers moments où tu ne sais pas forcément ce que tu fais, c’est magique. Le plaisir de la création.

C’est dans cette optique que tu as bossé avec Veence Hanao l’année dernière, sur le disque BODIE ?

C’était un vrai retour pour lui. J’étais fan de ce qu’il faisait à l’époque. Lui a arrêté d’écrire pendant un bon petit temps, et quand je lui ai envoyé une prod', ça a un peu re-déclenché le mécanisme d’écriture. C’était hyper excitant, de devoir m’adapter à lui et son univers. Pour lui, c’était une épreuve. Il avait physiquement des problèmes pour faire de la musique, notamment ses oreilles. Certains sont partis, d’autres sont encore fort présents. Il écrivait sur ses propres prod', c’est-à-dire qu’il faut déjà avoir l’inspi' pour ça, et encore plus pour écrire. C’est beaucoup de travail. Donc je pense que le fait que ça vienne de quelqu’un d’autre et qu’il ait directement la matière qui l’inspire, ça lui a redonné l’envie d’écrire. Heureusement d’ailleurs, car on a fait cet album BODIE dont je suis très content. Et maintenant, il travaille sur un album solo. Je ne me permettrai pas de dire que ça l’a relancé, mais c’est lui qui le dit ! (rires)

Est-ce qu’il y a un autre artiste en particulier avec qui tu rêverais de collaborer ?

Il y a en plein ! Mais que des gens qui font de la musique différente, ce ne sera pas quelqu’un qui fait de la musique électronique ou un beatmaker par exemple. C’est davantage des gens qui ont un son, une identité, et qui mélangent déjà les styles. Pour donner un exemple, je pense à King Krule. Je l’adore, ce serait hyper intéressant de bosser avec lui.

J’ai vu que t’avais fait une soirée avec Fuzati récemment. C’est une inspiration pour toi ?

Je l’ai rencontré une première fois et il m’a invité à jouer lors d’une soirée à Paris. C’est un peu un concept de diggers justement, où les gens viennent passer des disques, mais ça ne va pas être dansant ni ce que tu fais en tant que musicien. C’est comme si t’étais dans ton salon, et que tu passais des disques. Perso j’ai passé des disques de cérémonie, des sons traditionnels africains. C’est vraiment ce qui m’inspire et ce que j’écoute chez moi, c’est trop chouette. Fuzati, c’est un mec dont j’étais très fan. On a parlé et j’ai appris que lui aimait bien ce que je faisais aussi, et on a parlé de bosser ensemble. On ne l’a pas encore fait mais c’est quelque chose qui nous parlait bien à tous les deux. C’est un honneur en tout cas.

J’ai vu sur ton site que t’étais aussi photographe et designer.

Je suis graphiste à la base. J’ai un peu mis ça de côté, mais je continue à en faire pour le secteur de la musique surtout. Je fais des pochettes de vinyles pour des labels, des affiches. Mais le plan de base était d’être graphiste et d’avoir la musique comme hobby. Finalement, ça s’est inversé ! Je fais pas mal de photos aussi. Je continue à en faire, j’ai toujours ça dans un coin de ma tête, même si avec les tournées, c’est compliqué.

Et le cinéma dans tout ça ?

J’ai commencé à faire de la musique de film aussi, mes deux grandes passions étant les visuels et la musique. Tout ce qui peut mélanger les deux, ça me branche plutôt bien. J’ai fait deux longs-métrages de réalisatrices flamandes qui sortiront bientôt. Là je suis peut-être sur un troisième, donc c’est vraiment un truc que j’aimerais encore développer. Si je peux continuer ça en parallèle de ma propre musique, je serai le plus heureux des hommes !

Par Guillaume Narduzzi, publié le 31/07/2019

Copié

Pour vous :