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Les paroles des chansons pop deviennent-elles de plus en plus répétitives ?

Publié le

par Thibault Prévost

En utilisant un algorithme de compression de fichiers, Colin Morris a analysé la richesse des textes de 15 000 chansons – des années 1950 à nos jours. Bilan ? C’est de pire en pire.

Rihanna est l’artiste la plus répétitive de la décennie – ce n’est pas nous qui le disons, c’est la data. (Via Facebook)

La pop "à texte" – un titre généreux accolé de nos jours à tout morceau dont les paroles sont constituées à moins de 50 % d’onomatopées badines et de gémissements d’extase – est-elle réellement en train de mourir ? Voilà la question à laquelle a tenté de répondre Colin Morris, du site hebdomadaire spécialisé Pudding.cool, dans une longue et belle enquête titrée "Are Pop Lyrics Getting More Repetitive ?", parue début mai. Pour éviter de se coltiner des considérations d’ordre littéraire (et par conséquent subjectives) sur la richesse textuelle de tel ou tel tube, Morris s’est concentré sur de la data pure et dure, en s’équipant d’un logiciel et en arc-boutant sa réflexion autour de la répétition des sonorités. Avec un outil plutôt original.

Pour analyser son échantillon de 15 000 titres apparus au Billboard 100 entre 1958 et 2017, Morris a utilisé un algorithme de compression de fichiers de type Lempel-Ziv, similaire à celui des utilitaires 7-Zip ou WinRar. Pourquoi ? Car ces algorithmes réduisent la taille des fichiers en repérant des motifs répétitifs dans leur structure, ce qui est exactement ce que Morris cherchait à quantifier dans les textes des chansons.

Et ça fonctionne : avec cette méthode, le refrain de "Cheap Thrills" de Sia peut être raboté de 46,2 % lorsque l’on enlève les répétitions, tandis que le premier paragraphe de l’article de l’auteur est compressé d’à peine 8 %. La méthode fonctionne donc, et Morris l’a testée avec un échantillon de textes entiers de chansons connues – les résultats varient de 30 % à 80 % de compression. Et qu’en est-il de la moyenne et de l’évolution dans le temps ? Les textes de pop sont-ils vraiment répétitifs, et le sont-ils de plus en plus ?

Oui, la pop a perdu en richesse depuis l’an 2000

Premier constat : il existe, sur près de 60 ans de classement, un top 20 des chansons les plus répétitives, la première d’entre elles étant, roulement de tambours… "Around The World" des Daft Punk, qui peut être sans problème compressée à 98 %. Autres pensionnaires du top 10, "Rockafeller Skank" de Fatboy Slim (95 %), "Get Low" de Dillon Francis et DJ Snake (90 %), "Barbara Streisand" de Duck Sauce (89 %) ou "Turn Down For What" de Lil Jon et ce diable de DJ Snake (87 %). Sur ces 10 bangers ultra-répétitifs, la moitié est sortie ces 20 dernières années. Un peu léger pour définir une tendance, donc.

Mais attention, le plat de résistance arrive. Quand Colin Morris et son algorithme ont passé à la moulinette les 15 000 chansons du Billboard 100, voici ce qu’ils ont trouvé : en 1960, une chanson était en moyenne "compressible" à 47,5 % ; en 1980, âge d’or du disco, la moyenne est à 49,5 % ; en 2014, la moyenne est passée à 55 %. Autre indication stupéfiante : de 1960 à 2015, les chansons faisant partie du top 10 ont systématiquement été plus répétitives que les autres… et l’écart entre les deux catégories a explosé depuis l’an 2000. Oui, le passage au XXIe siècle semble donc bien avoir coïncidé avec une déperdition de la richesse textuelle des tubes de la pop.

Rihanna, artiste la plus répétitive de notre époque

Après une nouvelle couche d’analyse pour tenter de comprendre les raisons derrière cet appauvrissement, Colin Morris est parvenu à isoler plusieurs facteurs déterminants. Le genre, tout d’abord : "Depuis les années 2000, les artistes se séparent nettement en deux groupes", la country et le hip-hop comptant parmi les genres les plus riches, tandis que le rock et la pop se distinguent par la pauvreté de leur vocabulaire.

Enfin, Morris produit une analyse artiste par artiste, avec quelques résultats anecdotiques mais toujours bons à savoir pour briller en société : par exemple, les MC J. Cole et Eminem sont remarquablement non répétitifs ; Rihanna est probablement l’artiste contemporaine la plus répétitive, avec une demi-douzaine de titres placés dans le peloton de tête de la pauvreté lexicale ; enfin, Madonna est une marathonienne du tube, avec l’une des moyennes de textes répétitifs les plus élevées du game de la musique pop. Bref, que des trucs qui semblent évidents lorsque l’on possède un peu de bon sens, de l’oreille et un petit sens réac' qui nous ferait penser que, ouais, c’était vraiment mieux avant. La différence, c’est que c’est désormais quantifié.

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