AccueilMusique

Damso réussit un retour serein et précieux avec QALF

Publié le

par Aurélien Chapuis

© Damso – Ojoz

Damso revient avec un album compact et cohérent, aidé par une production d'orfèvre et des mélanges mesurés.

Damso a pris une pause. Après Lithopédion et sa tournée en 2018, le rappeur belge s’est fait discret, laissant planer l’attente autour d’une mixtape au nom devenu mythique : QALF, pour "Qui aime like follow". Ces initiales sont devenues l’objet de toutes les spéculations les plus mathématiques et mythologiques possibles autour de l’univers si codé et complexe de Damso.

Au final, QALF était devenu le Detox de Damso, un projet qu’on sentait potentiellement déjà maudit vu l’attente énorme qu’il générait. Pourtant, Dems n’a pas arrêté de travailler ces cinq dernières années. Avec trois albums de 2016 à 2018, le rappeur avait déjà décliné une énorme discographie, marquant durablement le rap et la musique francophone. 

Une attente trop pesante déjouée dès le début

© Romain Garcin

Sorti par surprise au dernier moment comme un album de Kendrick Lamar, QALF part avec une ombre pesante sur lui. Et il en déjoue tous les pièges. Dès l’introduction "MEVTR", faisant référence au premier pseudonyme de Damso dans le rap, la production est ample et remplie d’écho.

Elle crée un véritable écrin pour le "Meilleur d’entre vous tous réunis" et lance un début très technique et précis, accompagné de notes de piano cristallines et perçantes. Sur "Life Life", le regard désabusé et précis de Dems s’en donne à cœur joie pour une parfaite entrée en matière.

Mais c’est vraiment sur "Deux toiles de mer" que se lance un univers protéiforme aux facettes très personnelles. En deux parties, Damso parle de son évolution, du monde et des gens qui bougent autour de lui, les plaques tectoniques qui s’entrechoquent pendant qu’il digère la rupture avec la mère de son fils. Avec une honnêteté poétique, Dems dévoile par petites touches sa fragilité, sa paternité et le temps qu’il souhaite ralentir.

"Tu m’as changé"

© Damso – Ojoz

La fin de ce morceau charnière annonce une ambiance plus lascive et sensuelle, une rythmique club à mi-chemin entre l’afrobeat de Burna Boy et la musique électronique des sous-sols londoniens. Damso y parle encore d’amour, mais cette fois-ci d’une nouvelle relation qui veut prendre son temps, éviter les erreurs passées.

L’interprétation et les arrangements y sont millimétrés, laissant beaucoup de place à la musique, composée comme une véritable chanson moderne. Dems s’éloigne un peu plus du rap, mais gagne en émotion. L’actrice et modèle Noémie Lenoir pose sa voix comme une réponse lointaine au timbre profond de Damso. Une nouvelle direction pop, touchante et superbement réalisée.

L’équipe derrière la composition de QALF est vaste et en même temps très familiale. On y retrouve Prinzly (aussi directeur artistique, avec DJ Santos), Jules Fradet (aussi ingénieur), Saint DX, Benjay, The Beginning, Paco Del Rosso, Ponko, OZ… Les crédits s’accumulent comme sur un album de Travis Scott ou Kanye West, mais démontrent un travail continu, vraiment précis et technique comme un mécanisme de montre suisse. Cette unité et cette rigueur donnent une véritable cohérence à l’album, même s’il mélange de nombreuses ambiances et rythmiques différentes.

Ainsi, ce nouveau duo avec Hamza après l’excellent "God Bless", qui sonne comme une nouvelle sentence drill très puissante et belliqueuse, est pourtant parfaitement intégré à l’album. Le H y assure un de ses couplets les plus virulents et narquois avec des phrases qui font mouche comme ce déjà fameux "Ta dernière vision sera un Desert Eagle qui tousse".

Mais la force du QALF de Damso se trouve aussi dans l’enchaînement avec le deuxième featuring, celui de Lous and The Yakuzas, et son écriture beaucoup plus pop et sensible. C’est vraiment dans ces changements de ton et d’ambiance que l’album tire tout son sel. Ainsi, l’inclassable "Pour l’argent" et les plus rap "BPM" et "D’ja roulé" dévoilent un Damso en plein contrôle de ses émotions et de la direction qu’il souhaite prendre. On le sent moins torturé, moins sombre, plus détendu, plus solaire.

Un retour cohérent et serein

C’est d’ailleurs peut-être ici que peuvent se creuser les critiques, celles qui voudraient retrouver le Dems de Batterie faible. Comme il le dit au début de l’album, Damso a changé, il en a conscience et sa musique semble encore plus équilibrée, plus sereine, plus éclatante.

Cette nouvelle énergie se délivre totalement sur le véritable inconnu de l’album, le funky "911" aux sonorités 80's avec ses nappes synthétiques et sa guitare dub qui invitent au voyage. On n’a pas de mal à croire que "le gangster est tombé love". Même dans la façon dont Dems se présente, cette souplesse et cette douceur ouvrent d’autres possibilités très au-dessus du rap pour Damso. "Merde je me ramollis." Tant mieux.

Deuxième tube potentiel de l’album, "Fais ça bien" invite la star congolaise Fally Ipupa pour un crossover africain unique. Puis Damso ferme l’album comme il l’a commencé, avec deux de ses morceaux les plus ambitieux en termes d’écriture, de musicalité et de structure. Sur "Rose Marthe’s Love", Dems parle de sa relation avec sa mère ainsi que de sa famille, ses proches, les gens qui reviennent avec le succès. Ce très bon morceau se présente comme une réponse, quelques morceaux plus tard, au "Deux toiles de mer" et sa relation de départ.

Puis la guitare "nirvanesque" de "Intro" nous prend comme une parfaite clôture. Déjà posté sur YouTube il y a quelques semaines, ce morceau explique parfaitement ce qu’on semble comprendre de l’état d’esprit actuel du rappeur belge : une envie d’autre chose, de ne pas remplir le rôle qu’on veut lui donner, ni grand manitou du rap compliqué, ni soleil noir d’une pop française en reconstruction.

Un ovni kiffant, comme une autre vie

© Damso – Ojoz

Sur QALF, Damso est honnête, serein, sans artifice. Ses intentions sont encore plus directes, moins empêtrées dans des figures de style obscures ou des concepts alambiqués. Les derniers mots, "batterie rechargée", peuvent offrir un champ énorme des possibles pour la suite de l’aventure de Dems, mais peut-être qu’il faut d’abord se pencher sur tout ce que nous offre ce projet atypique, plus personnel, peut-être enfin celui de William derrière le visage fermé et sombre de Damso.

Au final, QALF est un album dense, maîtrisé mais aussi détendu, allégé des attentes trop fortes qu’on lui conférait. L’écriture et la production marchent main dans la main pour en faire un ovni kiffant, une célébration d’une renaissance, d’une autre vie. Et si ce n’était finalement que ça, la bonne musique ?

À voir aussi sur konbini :