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Interview : Ulrika Spacek, à la croisée de la techno berlinoise et de la tradition rock anglaise

Publié le

par Chayma Mehenna

Quatorze ans d’amitié lient Rhys Edwards et Rhys Williams, deux Anglais qui se retrouvent à Berlin. Ils montent un groupe en une nuit dans les rues de la capitale de l’electronica, dont leur son semble imprégné. Après un premier album acclamé par la critique et quelques passages en festivals, il est venu le temps d’en exposer un nouveau. 

Parmi l’abondante scène rock londonienne, Ulrika Spacek (mix d’Ulrike Meinhof et de Sissy Spacek) ne fait pas exception en ce qui concerne la règle du DIY. Leur deuxième album, tout fait maison, continue de subtilement mélanger la monotonie des boucles électroniques aux réverbérations du rock garage et psychédélique. Aux manettes de ce quintette, deux guitaristes partageant le même prénom et la même passion. Rhys Edward et Rhys Williams sont simples, ouverts et humains. Nous avons eu l’occasion de prendre un café avec eux, assis au soleil tandis que les oiseaux chantaient à nos oreilles. L’occasion d’en savoir plus sur ce groupe qui en vaut bien la peine. 

Konbini | Vous faites de la musique depuis longtemps ?

Rhys Edwards | On a commencé la guitare lorsqu’on étaient jeunes adolescents. Ça fait trois ans qu’on joue ensemble.

Vous vous connaissiez depuis un moment, pourquoi ne pas avoir collaboré plus tôt ?

Rhys Williams | Je n’ai jamais vraiment considéré la musique sérieusement, enfin, jusqu’à mes 25 ans je jouais au sous-sol, plutôt mal d’ailleurs. On n’a jamais évoqué l’idée de s’y mettre ensemble. Rhys Edwards avait déjà un groupe à l’époque. C’est lui qui en a donné l’impulsion. Tout seul, je n’aurais sûrement jamais eu assez confiance en moi pour faire carrière dans la musique.

Être musicien dans la ville la plus chère d’Europe, c’est comment ?

Rhys Edwards | On est assez chanceux, notre loyer est très abordable. Mais même si nous ne payons pas cher, nous n’avons pas de garantie. À n’importe quel moment, on pourrait se faire mettre à la porte. Beaucoup de groupes s’arrêtent à cause de ces contraintes, parce qu’ils sont obligés de travailler à plein temps pour pouvoir se loger. Cela dit, si j’avais la chance de ne plus avoir de travail alimentaire, je ne serais pas plus productif dans la musique pour autant. Avoir trop de temps pour la musique n’est pas forcément bon car il y a quelque chose d’inspirant et de motivant dans un train de vie occupé. L’idée de devoir survivre dans une grande ville aide à se dépasser, à se motiver parce qu’il faut s’organiser.

Londres change beaucoup, comment vous vous y retrouvez ?

Rhys Edwards | Au niveau de la musique, c’est une bonne chose, il y a constamment de la nouveauté : des lieux ouvrent, d’autres ferment… C’est une bonne chose ce renouvellement constant parce qu’il y a aussi une flopée de nouvelles personnes qui se mettent à travailler dans le domaine de la musique tous les jours : des producteurs, des ingénieurs, etc. Notre rue a beaucoup changé à cause de la gentrification. C’est toujours comme ça, tu te fais virer de ton quartier parce que le loyer augmente, et tu t’isoles en périphérie. Je pense que Londres deviendra bientôt une sorte de Luxembourg bis et perdra tout son charme. On ne se verrait pas aller vers le sud de Londres à cause de la gentrification, on n’y connaît personne. Y aller c’est presque un voyage qui prend toute une journée et puis c’est comme si c’était une autre ville tant l’atmosphère est différente. Ça nous a pris pas mal de temps à connaître des gens dans notre quartier actuel, ce serait triste de partir.

Vous étiez à Berlin, pourquoi ne pas y être restés ?

Rhys Edwards | Beaucoup d’Anglais se relocalisent à Berlin. C’est assez complexe d’y trouver du travail pourtant. Peut-être aussi que nous ne sommes pas assez sociables pour rencontrer beaucoup de gens. Ce n’est que quand tu pars que tu te rends compte de ce que tu avais à la maison. Nous n’avons commencé à écrire pour notre groupe qu’une fois revenus de Berlin, nous nous sommes mis en colocation et on s’est retrouvés à jouer ensemble.

Les groupes se font et se défont tous les jours à Londres. Comment vous faites pour vous démarquer ?

Rhys Williams | Peut-être qu’on ne se démarque pas. [rires]
Rhys Edwards | Londres est l’endroit parfait pour créer un groupe à guitares. Le nombre croissant de groupes est une bonne chose, tout le monde s’entraide, on va aux concerts des uns et des autres. Ça n’a rien d’une compétition.

Ça n’arrive pas souvent qu’un groupe de musique de rock psychédélique comme le vôtre s’inspire de musique techno. Comment ça se fait ? 

Rhys Edwards | On n’en écoute pas non plus souvent chez nous lorsque l’on est assis sur notre canapé mais c’est qu’à Berlin, il n’y avait pas vraiment de scène rock. Il y a une certaine monotonie, une répétition issue de la techno qui s’est infiltrée dans notre musique de manière évidente. On aimerait faire des tournées avec des DJ, ça marcherait bien. Mais nous n’avons encore rencontré personne avec qui l’on pourrait mener à bien ce projet.

Vous vivez dans une maison particulière. Vous pouvez m’en parler ? 

Rhys Edwards | On habite dans une ancienne galerie d’art à Homerton qu’on appelle KEN. On n’a pas à se soucier des voisins ou de colocataires. On fait nos albums à la maison, quand on le veut. Les gens n’ont plus besoin de studios pour faire de la musique et c’est vraiment un progrès. Souvent les gens ne réalisent pas que nos morceaux sont faits avec des ressources limitées. Sans cette maison, nous n’aurions probablement pas sorti nos albums. Une de nos nouvelles chansons a été écrite au lit. On s’est réveillés et on avait juste à prendre notre ordinateur portable, même pas besoin de se lever.

Vous vous sentez plus confiants à propos de ce que vous faites maintenant que vous avez de l’expérience ?

Rhys Williams | Assez. Le deuxième album a été plus simple, on se sentait plus confiants, on savait un peu plus ce que l’on faisait.
Rhys Edwards | On a commencé à écrire pour le second album directement après avoir fini le premier, nous n’avons pas trop eu le temps de penser à ça. C’était dans la continuité du premier. Nous avons écrit pendant ces six derniers mois pour savoir ce que nous allions faire après. Il y a une sensation étrange qui vient du fait de ne pas vouloir refaire ce que nous avons déjà fait. On devient plus exigeants. Mais c’est sûrement ce qui nous pousse à aller vers de nouveaux horizons. On n’est pas pressés de sortir l’album suivant. Les deux premiers vont de pair, le troisième sera seul.

À vos débuts, vous n’aviez pas l’air très à l’aise sur scène. Ça se passe comment à présent ?

Rhys Edwards | Je ne pense pas qu’on devienne meilleur sur scène.
Rhys Williams | Jouer dans le noir avec des projections derrière nous a beaucoup aidé car nous n’étions pas le centre de l’attention.
Rhys Edwards | En festival, nous sommes exposés à la lumière du jour, on se sent vraiment vulnérables, comme si on était mis à nus.

Vos paroles évoquent souvent des pensées intrusives, comment vous gérez les mauvaises pensées lorsqu’elles viennent ?

Rhys Edwards | On les couche sur le papier. Le second album est vraiment une sorte de conversation avec nous-mêmes. On a toujours un monologue qui a lieu en nous. Parfois je me dis que je dois avoir l’air bien égocentrique à ne pouvoir écrire que sur ce qu’il se passe dans ma tête mais je me dis qu’il y a certainement des gens qui peuvent se retrouver dans nos paroles, qui peuvent s’identifier. Les gens ont tendance à dire qu’il faut écrire sur ce que l’on connaît mais j’aimerais beaucoup être capable d’écrire sur ce que je vois du monde et peindre un tableau de la société actuelle.

Vous avez l’air assez introvertis, comment vous vous en sortez dans l’industrie musicale ?

Rhys Williams | Ça peut-être assez fatiguant parfois. On s’y acclimate encore.

Rhys Edwards | On a rencontré de nombreux autres groupes en se faisant connaître et on s’est rendu compte que certains se montrent beaucoup. On ne voudrait pas devenir comme ça. On ne se verrait pas jouer le jeu sans scrupule. On a beaucoup de chance, notre manager comprend bien ce que l’on aime et ce que l’on déteste. Il n’est pas trop dans le business, il est très humain. On préfère que les gens viennent vers nous plutôt que de les démarcher.

Pourquoi avez-vous créé certaines de vos vidéos et vos pochettes d’album ?

Rhys Edwards | Tant que nous n’avons pas trouvé quelqu’un qui comprend notre univers, ça ne sert à rien de s’en remettre aux mains d’une autre personne. On est capables de faire ça nous-mêmes. En termes de vidéo, il y a des limites à notre talent, c’est pourquoi on s’est mis à collaborer avec d’autres personnes. Notre génération peut faire tout toute seule grâce à Photoshop, à Premiere, à GarageBand… C’est une grande chance qu’il faut exploiter.

Vous avez une certaine empreinte esthétique, quels sont les artistes qui vous inspirent le plus visuellement ?

Rhys Edwards | On a beaucoup été inspirés par Ray Johnson pour notre second album. Bridget Riley aussi. En ce qui concerne les vidéos Yórgos Lánthimos nous plaît beaucoup, à chaque fois qu’on fait de la vidéo, on semble vouloir se diriger vers quelque chose de similaire.
Rhys Williams | Jim Jarmush est une grande référence. Pour notre clip "Strawberry Glue" par exemple.
Rhys Edwards | C’est difficile de n’en citer que quelques-uns, ça voudrait dire que l’on est inspirés que par une ou deux personnes, ce qui n’est pas le cas. J’aime beaucoup Paul Thomas Anderson et Stanley Kubrick, qui font des films à grand budget, un budget que nous n’avons pas pour créer nos vidéos.

Vous vivez et tournez ensemble depuis longtemps… Vous ne vous détestez pas trop parfois ?

Rhys Edwards | On travaille aussi ensemble, c’est encore plus de temps à passer à deux.
Rhys Williams | On est du genre passif-agressif, du coup ça va.
Rhys Edwards | Parfois, évidement, on a besoin d’avoir notre espace.
Rhys Williams | Dans ces cas-là, on s’isole.
Rhys Edwards | Parfois pendant trois mois, on ne fait rien au niveau musical. C’est à ces moments-là que le doute émerge, que l’on se demande si c’est terminé, si c’était fulgurant. Heureusement qu’il y a toujours des périodes plus abondantes en termes de productivité. C’est notre manière de travailler. Lorsque l’on avance ensemble, que l’on se valide l’un l’autre en se renvoyant la balle, ce sont les meilleurs moments. Lors des périodes de doutes, on rase les murs, on ne fait rien pour se forcer.

Modern English Decoration est sorti le 2 juin 2017 chez Tough Love Records (Differ-Ant). 

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