La Corée du Nord doit son premier concert de rock à un Français (et il nous raconte)

Organisateurs de concerts en herbe, prenez-en de la graine : le Norvégien Morten Traavik et le Français Valnoir ont considérablement augmenté le niveau du game.

Détail du visuel de présentation des deux dates de LAibach à Pyongyang (Crédits : Valnoir)

Détail du visuel de présentation des deux dates de Laibach à Pyongyang (Crédits : Valnoir)

C'est un projet fou : faire jouer Laibach, un groupe de rock industriel, en Corée du Nord. À priori, l'enjeu semblait perdu d'avance : vu de chez nous, on imagine que le régime de Kim Jong-un bloquerait à la frontière toute manifestation artistique dégénérée, tel le grand méchant rock et ses racines capitalistes. Pourtant, après plusieurs années de travail acharné, un Norvégien et un Français y sont parvenus : le groupe signé chez Mute Records donnera deux concerts à Pyongyang, capitale du pays le plus détesté du monde occidental, les 19 et 20 août 2015.

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À la base de ce projet, deux obsédés de la Corée du Nord : tout d'abord le Norvégien Morten Traavik subventionné par l'Arts Council Norway, une institution artistique norvégienne qui œuvre au développement et aux échanges culturels. Il a travaillé en lien étroit avec un comité d'échanges internationaux du régime nord-coréen.

Pour l'épauler dans cette tâche, Valnoir, artiste parisien de 35 ans qui a fondé le studio Metastazis en 1999 et s'est spécialisé dans la production de visuels en tous genres pour des groupes aussi sombres et respectés que Behemoth, Ulver ou encore Alcest. Il a également créé des encres à partir de sang humain et cousu des patches à même la peau des musiciens, entre autres joyeusetés.

Ces deux hommes ont en commun une grande curiosité pour le régime de Kim Jong-un, comme ils l'ont déjà démontré par le passé avec une collaboration qui entrelace culture norvégienne et culture coréenne, "Kardemomyang".

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Mais là, l'enjeu n'est plus le même : avec ces deux concerts de Laibach au cœur de la capitale de la dernière dictature communiste qui vit en vase quasi-clos (logiquement appelés "Liberation Tour"), les deux artistes se font plai-sir. Mais comment monter un tel événement dans le pays le plus fermé au monde ? Avec Valnoir, Konbini a discuté de la réputation sulfureuse de Laibach (qu'on a traités de nazis plus d'une fois), de ce que c'est que de travailler avec le régime autoritaire le plus fantasmé de la Terre et de la vision occidentale erronée sur la population nord-coréenne. Tout ça à la gloire de la musique industrielle.

K | Est-ce la toute première fois que des musiciens étrangers foulent le sol de la Corée du Nord pour donner des concerts ?

Valnoir | Pas exactement : des musiciens classiques occidentaux sont déjà allés là-bas pour jouer des concerts. Mais là ça n'a rien à voir, c'est le premier groupe de "rock" au sens large à s'y produire. Ce qui est relativement historique tout de même.

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Quel a été ton rôle dans l'organisation de cet événement inédit ?

Moi je suis graphiste. Il y a deux ans et demi, j'ai entamé un travail avec quelqu'un qui s'appelle Morten Traavik, subventionné par l'Arts Council Norway. Il est le seul à avoir un programme commun d'échange avec l'administration coréenne et a déjà travaillé en Corée du Nord.

Je suis moi-même déjà parti avec lui avec un petit budget et un projet : tourner le clip d'une reprise de A-Ha (la célèbre "The Sun Always Shines on TV") avec un groupe d'accordéonistes nord-coréens. La vidéo a fait un gros buzz sur le web [oui, ndlr]. Il m'avait invité afin de réaliser le clip. Tout ne s'est pas passé comme prévu et on n'a eu qu'une matinée avec le groupe mais on a quand même pu sortir quelque chose. Ce qui fait que j'ai pu rester une semaine avec lui là-bas, prendre des images, me balader, etc.

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Pour revenir à Laibach, l'idée de base, ça n'était que de tourner un clip. Puis on s'est dit, tant qu'à faire... Autant jouer ! Et au bout d'un travail acharné avec les autorités locales, voilà comment on se retrouve à faire deux concerts dans l'auditorium d'un conservatoire de 1000 places, les 19 et 20 août prochains. Pour cela, on a travaillé en relation étroite avec la section Europe du comité de relations internationales.

Pourquoi avoir choisi de faire jouer Laibach ?

Parce que pour moi, personne n'aurait autant collé au projet que ce groupe. Laibach est un groupe fondé au début des années 80 et a fait partie à partir du début des années 90 d'un collectif artistique appelé NSK, ma principale influence en tant que graphiste. J'ai aussi rencontré le groupe personnellement en 2011.

"En Europe, quand tu ne condamnes pas, on trouve ça louche..."

Il faut savoir que si c'est la première inspiration d'un groupe comme Rammstein, Laibach est une entité très controversée. Surtout à cause de NSK, qui a un univers graphique dont la doctrine est de faire le pont entre art et idéologie. En gros, NSK aborde les traumatismes des peuples en faisant de la parodie de rituel totalitaire, et même si c'est une recette assez répandue dans la musique industrielle, ils étaient les premiers à le faire à ce point-là.

Or, même si certains groupes sont beaucoup plus louches sur ces thèmes en comparaison, beaucoup les ont pris pour ce qu'ils dénonçaient. Le fait qu'ils se soient toujours refusé à nier être eux-mêmes pro-régime totalitaire a joué en défaveur de leur réputation... Car en Europe, quand tu ne condamnes pas, on trouve ça louche.

Laibach, en pleine performance (Source image inconnue)

NSK, collectif artistique qui peut légitimement prêter à controverse (Source image inconnue)

Mais Laibach et NSK ont pourtant de vrais faits d'armes à leur actif. Par exemple, lors du siège de Sarajevo en Yougoslavie, le groupe est passé à travers les positions serbes pour aller donner un concert au peuple de la ville assiégée. Aujourd'hui ils ont un peu vieilli, leur discours s'est un peu ramolli, leur esthétique se fatigue un peu et ça nous fait plaisir avec Morten de leur donner un petit coup de pied au cul en les motivant à participer à un projet pareil.

Cette réputation "controversée" n'a pas inquiété le Comité nord-coréen quant à faire jouer ce groupe à Pyongyang ?

On a mis en avant le fait qu'ils se sont développés sous un régime socialiste et ouvrier, et Kim Il-sung avait une affection particulière pour la Yougoslavie et Tito. Aussi, concernant les allégations nauséabondes qu'a subies le groupe, ça n'a pas le même impact qu'ici. Le nazisme n'a pas touché la Corée comme il a touché l'Europe. Alors bien sûr, il a fallu les rassurer, les convaincre que "non, ils ne sont pas nazis..."

Enfin tout de même, ça n'a pas été facile et les mecs du Comité jouent gros. En fait ils jouent leur vie, ici. Si Laibach déconne sur scène et projette des images qui ne vont pas, par exemple des caricatures du prophète, ça va pas le faire... Eux seront reconduits à la frontière, mais les membres du Comité risquent bien davantage.

Tu disais en début d'interview être déjà parti toi-même en Corée du Nord. Tu nous racontes ?

À première vue, on a un peu l'impression d'être monté dans une machine à remonter le temps, comme si on était transporté dans la Chine des années 60. Passé les téléphones portables, si tu jettes un œil aux fringues, à l'architecture, aux coiffures, aux voitures, rien ne te rappelle 2015.

Malgré tout, le pays est un peu plus normal que ce qu'on a l'habitude d'entendre dans les médias occidentaux.

"En Corée du Nord, les gens baisent, boivent, les gamins font du roller..."

Ca veut dire quoi, "un peu plus normal" ?

Ca veut dire qu'en Corée du Nord, les gens baisent, boivent, les gamins font du roller et on te laisse parler aux gens dans la rue si tu es étranger. On pouvait interviewer des gens, j'ai pu photographier 98% de ce que je voulais. On a vu des gens faire des barbecues sur la plage. C'est bien moins pire que prévu.

Après évidemment, ce n'est pas une démocratie, il y a de la pauvreté et ça ressemble davantage à un pays du tiers-monde qu'à chez nous, mais les médias passent leur temps à raconter n'importe quoi et à colporter des légendes. Cette histoire de coupe de cheveux imposée à la population, c'est complètement faux par exemple. Même si c'est difficile à faire, on peut rencontrer des gens en Corée du Nord.

Finalement, quel est le but d'organiser ce concert en Corée du Nord ?

Premièrement, pour Morten et moi, c'est de nous faire plaisir, de prendre notre pied. On ne peut pas nier ce petit plaisir égoïste. Ensuite, on peut dégonfler des baudruches, faire tomber des barrières en faisant jouer Laibach, un groupe de rock industriel, en Corée du Nord. On fait de la diplomatie culturelle, on crée le dialogue entre deux zones du globe, ce qui est un but un peu noble. Je pense que ça a un effet bénéfique.

Bon et pour finir, ça te dirait pas de finir ta vie là-bas ?

Non merci. J'aime bien avoir le choix entre plus de trois restaurants.

Renseignez vous sur ce projet auprès du label Mute, découvrez le site Internet de Valnoir et ses superbes créations par ici

Par Théo Chapuis, publié le 12/06/2015

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