Comment Scarface est devenu le film le plus important de l'histoire du rap

Sample Story #44. Inspiration sans limite pour la culture rap et hip-hop, la BO de Scarface a été pillée par les beatmakers.

Cité par un nombre incalculable d’artistes et truffé de scènes mythiques aux dialogues que l’on finit par connaître par cœur, le film Scarface, réalisé en 1983 par Brian De Palma, est une mine d’idées pour le hip-hop. Que ce soit sa bande originale composée par Giorgio Moroder ou les répliques de Tony Montana, retour sur dix exemples de samples, de 2Pac à Mobb Deep, de G-Unit à Fat Joe.

10. Big Pun, "Tres Leches"

"I told you a long ago you fucking little monkey, don’t ever fuck me !" Cette phrase d’Alejandro Sosa adressée à Tony Montana dans Scarface marque le vrai début de la guerre qui va exploser entre les deux barrons. Samplée des dizaines de fois, elle est notamment échantillonnée dans le titre "Tres Leches" de Big Pun, sorti en 1998 et produit par le beatmaker du Wu-Tang Clan, RZA.

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À 3:07, Big Pun ne se contente pas de faire résonner cette phrase seule : il la rappe en même temps, en superposition, procédé finalement assez rare dans le sampling hip-hop.

9. G-Unit, "My Buddy"

Le premier album de G-Unit, Beg for Mercy, a eu un retentissement phénoménal en 2003. Sur celui-ci figure le titre "My Buddy", avec ce clip inspiré de l’esthétique et des procédés du jeu vidéo GTA. En plus des samples d’Ennio Morricone qui forment la base harmonique et mélodique du morceau, on trouve à 00:49 une succession de samples tirés d’un dialogue de Scarface, redécoupés, mais fidèles.

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Lorsque les hommes d’Alejandro Sosa débarquent dans la gigantesque maison de Tony Montana, celui-ci, défoncé à la cocaïne, les attend de pied ferme avec un arsenal de guerre. Et avant le début de l’affrontement final, il prononce ces mots, samplés sur "My Buddy" : "Say hello to my little friend ! You wanna play rough ? OK ! Do you like that ? Do you want more ?" Difficile de faire plus mythique.

8. Mobb Deep & Nas, "It’s Mine"

Il n’y a pas que les dialogues du film qui font office de matière première pour les rappeurs. La bande originale de Scarface, conçue par Giorgio Moroder, a aussi été samplée, même si les résultats ne sont pas franchement mémorables.

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Parmi le peu d’exemples relativement réussis, on trouve le titre "It’s Mine" de Mobb Deep et Nas, qui sample donc le début du "Tony’s Theme" (le seul véritable morceau de la BO ayant été pillé).

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Ce qui est surtout intéressant, c’est que le titre "It’s Mine", sorti en 1999 et produit par Havoc, fait directement référence à un autre titre : "The World Is Yours" de Nas, sorti sur Illmatic en 1994. Dans le refrain, le beatmaker Pete Rock scandait : "It’s mine, it’s mine, it’s mine, whose world is this ?" Ce à quoi Nas répondait : "The world is yours", phrase phare du film puisqu’elle est inscrite sur le globe qui trône dans le hall de la demeure de Tony Montana, auprès duquel il trouvera la mort.

7. Raekwon, "Criminology"

Même phrase que celle samplée sur "Tres Leches" de Big Pun, mais placée au tout début du morceau "Criminology" (1995) de Raekwon et rallongée, elle gagne encore en intensité et en impact.

Et comme sur "Tres Leches", RZA est à la prod. Chaque producteur a ses petites marques de fabrique et ses samples récurrents. "I told you a long ago you fucking little monkey, don’t ever fuck me !" en est une pour le beatmaker et leader du Wu-Tang.

6. Ice Cube, "Don’t Trust 'Em"

Ice Cube fait partie des rappeurs qui ont le plus fait référence au film Scarface dans leurs morceaux. Extraits rappés, samples à tout va… Parmi la multitude d’exemples, il y a ce titre de 1992, "Don’t Trust 'Em", produit par DJ Pooh et Ice Cube lui-même. Au début du titre, on entend Tony Montana hurler depuis sa gigantesque baignoire, et en rythme s’il vous plaît.

5. 2Pac feat. Outlawz, "World Wide Mobb Figgaz"

Ce n’est pas le meilleur morceau ni de 2Pac, ni des Outlawz, d’ailleurs. Mais "World Wide Mobb Figgaz" a cette particularité de contenir de nombreux samples de dialogues tirés de films de gangsters. Les Affranchis de Martin Scorsese (1990), Reservoir Dogs de Quentin Tarantino (1992), et donc Scarface de Brian De Palma.

Au beau milieu du titre de 2Pac (dont on connaît le grand attrait pour le cinéma), qui a donc invité les membres de son groupe Outlawz à poser, une longue respiration permet d’entendre à 1:48 une discussion entre Tony Montana et son ami de toujours, Manny. Ce dernier lui demande ce qu’il veut dans la vie : "The world, chico, lui répond-il. And everything in it."

4. IAM, "Nés sous la même étoile"

Impossible de passer à côté. Dans le titre "Né sous la même étoile", de l’album L’École du micro d’argent sorti en 1997, Imhotep s’attarde sur la version française du film. À la fin du morceau, il scratche et fait répéter la phrase "La vie de rêve" prononcée par Tony Montana.

Le sample principal de cette pièce maîtresse de la discographie du groupe marseillais, avec ses cordes volumineuses qui font la base harmonique, est quant à lui tiré de la bande originale du film Meurtre à Alcatraz, sorti en 1995. Il raconte l’emprisonnement d’un jeune homme de 17 ans pour un simple vol.

Son parcours en prison, entre violence et injustice, l’empêche de revenir dans le droit chemin, comme si sa condition sociale l’avait d’emblée condamné à une vie de galère. Exactement le thème des paroles de "Né sous la même étoile", qui entre donc totalement en écho avec l’origine de ce sample.

3. Fat Joe, "Livin’ Fat"

Fat Joe a toujours assumé son surpoids, au point d’en faire son blase. À ses débuts en 1993, il sort même l’excellent morceau "Livin’ Fat", ode à la graisse, dans lequel il vante son mode de vie.

Cette phrase en introduction du titre est l’une des plus cultes du film. Elle intervient à un moment où Tony discute avec son associé Franck, et lui fait comprendre qu’il ne compte pas se contenter des méfaits actuels, mais qu’il vise plus haut. "We got to think big now."

Fat Joe utilisera cette punchline en jouant sur le double sens du mot "big", qui peut s’appliquer aux kilos en trop mais aussi à l’ambition. C’est à cet instant du film que l’on comprend que le personnage va doubler, un jour, son complice, et continuer sa fuite.

2. Eazy E, "Creep N Crawl"

Pas forcément le meilleur rappeur de l’histoire, mais l’une des figures et un pionnier du gangsta rap. Dans son titre "Creep N Crawl", Eazy-E, tout juste échappé du groupe NWA, va piocher dans la scène où Tony, après avoir échappé à une fusillade, va confronter les coupables, dont l’inspecteur Bernstein, pour qu’ils confessent leur implication. Il tire sur le policier qui lui réplique : "You can’t shoot a cop." Visiblement, si, il peut.

Sur "Creep in Crawl", cette phrase est placée à 3:14. Mais ce qui est génial, c’est qu’Eazy-E répond lui-même à Bernstein : "Fuck you !" Et le bruit des balles suit.

1. Scarface et les Geto Boys : l’ensemble de leur œuvre

Comme son blase l’indique, le producteur et rappeur new-yorkais Scarface est extrêmement influencé par le film de Brian De Palma. Sa musique, comme celle de son groupe, les Geto Boys, est imprégnée de références. Il cite de nombreuse fois des dialogues dans ses textes, et construit des morceaux hommages, comme "Fuck Em" en 1990, dans lequel il sample tous les moments où Tony Montana crie le mot "Fuck !". Le titre démarre magnifiquement.

Sur le titre des Geto Boys, lui aussi intitulé "Scarface", il boucle la fameuse phrase : "All I have in this world is my balls and my word", que le personnage lance à Alejandro Sosa.

Dernier exemple, et pas des moindres, sur son morceau solo "Born Killer", sorti en 1991. Dans le film, Tony est chargé, avec les bras droits de Sosa, de tuer un journaliste en mettant une bombe sous sa voiture. Mais au moment d’appuyer sur le détonateur, il s’aperçoit que celui-ci est accompagné de sa femme et de ses enfants.

Afin d’empêcher le massacre, il explose la tête d’un des hommes qui l’aident alors, et continue de lui parler : "I told you, don’t fuck with me. I told you, no fucking kids !" Le message est visiblement passé, et est samplé par le beatmaker au milieu de "Born Killer".

Scarface et les Geto Boys vont échantillonner un nombre incroyable de passages du film. Ils sont la preuve irréfutable de son influence sur le rap américain puis mondial, l’archétype de la fascination que Tony Montana exerce sur les artistes hip-hop. Pour le moment, personne ne peut rivaliser avec eux dans ce domaine. Et pour longtemps encore.

Par Brice Miclet, publié le 23/04/2019

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