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Comment le rappeur Kaneki Carti a trompé Spotify avec des faux featurings

Publié le

par Aurélien Chapuis

Le jeune musicien a arnaqué l’algorithme pour s’offrir de la visibilité, avec des collaborations prestigieuses qui n’existent pas.

Depuis quelques jours, le rappeur Kaneki Carti fait parler de lui sur les réseaux sociaux, notamment grâce à un stratagème culotté et carrément illégal. En effet, l’artiste a proposé sur les plateformes des morceaux en featuring avec de nombreux artistes comme Laylow, Hamza, Freeze Corleone, Gazo, Ateyaba, Jok’Air et même SCH. Problème : les rappeurs cités ne sont absolument pas présents sur les morceaux.

Kaneki Carti a trouvé ainsi un moyen astucieux pour que les algorithmes de Spotify et d’Apple Music lui offrent un bon coup de projecteur. Parfois pendant quelques heures, voire quelques jours, les morceaux du rappeur se placent en haut de la page d’artistes renommés qu’il a simplement mentionnés en featuring.

C’est assez fou de voir que quelques jours après la parution de JVLIVS 2, l’album le plus attendu de l’année, la dernière sortie de SCH d’après Spotify est en fait "Kaneki Boy", un morceau de Kaneki Carti dans lequel SCH est censé apparaître en featuring. Et bien sûr, le S n’est pas du tout présent sur le titre. Il ne doit même pas connaître l’existence de ce Kaneki Carti.

Capture de la page artiste SCH sur Spotify le 22 mars 2021.

Ce qui est encore plus génial, c’est que l’univers musical de Kaneki Carti est très souvent à des années-lumière des artistes qu’il choisit en featuring. Ses vidéos sur YouTube ont plus de pouces rouges que verts et ses paroles sont souvent incompréhensibles, très inspirées des ad-libs de Playboi Carti dont il emprunte déjà une partie du nom. Ses morceaux n’ont aucune consistance textuelle et se présentent le plus souvent comme une longue litanie d’onomatopées étranges, presque hypnotisantes.

Pour resituer, Kaneki est le nom du personnage principal du manga Tokyo Ghoul, très représentatif des années 2010. Donc Kaneki Carti est le parfait mélange entre un personnage fictif de manga plutôt violent et un rappeur américain lunaire type "mumble". L’artiste est en fait un véritable symbole de son époque : sa musique est pauvre, mais il a des aptitudes particulières pour détourner les réseaux sociaux et les outils numériques.

Autre détail passionnant : les visuels des morceaux sont composés des trois ou quatre mêmes photos étirées bizarrement avec des filtres Snapchat pas vraiment adaptés. Et quand ce n’est pas le cas, ses visuels ressemblent à des photos de profil de réseaux sociaux, comme si des faux personnages de manga avaient été créés par une intelligence artificielle. Ce type de photos de profil est d’ailleurs devenu une constante pour les plus grands trolls des réseaux sociaux. Encore plus malin, Kaneki Carti reposte parfois exactement les mêmes morceaux à quelques mois d’intervalle en changeant uniquement le visuel et ajoutant donc ses fameux featurings fantômes, leur offrant une nouvelle vie sous le signe de la piraterie.

Pourtant, son stratagème continue de créer la confusion auprès des auditeurs, qui reçoivent à chaque fois une notification quand sort un nouveau morceau de leur artiste préféré. C’était le cas par exemple avec Laylow, dont le public très assidu s’est demandé ce qu’il faisait sur le morceau "Roblox Drip" de Kaneki Carti. Réponse : absolument rien. Mais Twitter s’interroge malgré tout.

Avec cette multiplication de faux, Kaneki Carti récupère ce qu’il cherche : de l’exposition mais surtout des écoutes, des streams. Même si certaines fausses collaborations sont vite enlevées par Spotify, d’autres restent très longtemps en ligne comme "Angel", un soi-disant featuring avec Hamza qui est encore présent comme dernière nouveauté sur la page officielle de l’artiste belge.

Capture de la page artiste de Hamza le 26 mars 2021. Le morceau "Angel" est de Kaneki Carti

Le 23 mars, Kaneki Carti a fait son coup habituel avec le rappeur Zuukou Mayzie, qui l’a affiché sur les réseaux sociaux car un faux featuring se trouvait à la fois en dernière sortie de sa page et dans les playlists découverte de ses abonnées. Les réponses de Kaneki Carti sont aussi étranges que ses actions.

Le rappeur a aussi adopté le même traitement avec Luv Resval, qui s’est fendu d’un tweet sarcastique.

Pirate génial, troll ultime ou suceur de sang, difficile de classer les actes de Kaneki Carti. Reste sa musique plutôt balbutiante pour le moment mais qui peut trouver son public, vu l’intérêt grandissant pour des rappeurs marmonnants et hors tempo comme Serane. Mais l’essentiel n’est pas là pour le musicien spécialiste des faux featurings. Plusieurs de ses vidéos ont dépassé les 100 000 vues et son compte artiste Spotify vérifié affiche plus de 60 000 écoutes par mois. Il s’en félicite d’ailleurs sur Twitter.

Les agissements de Kaneki Carti sont pour le moment difficiles à contrer par Spotify. Mais Twitter a d’ores et déjà tranché le débat…

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