French singer and songwriter Charles Aznavour performs on stage at the Olympia music hall. (Photo by Henri Bureau/Corbis/VCG via Getty Images)

Comment le rap a samplé l’œuvre de Charles Aznavour

Qu’ils soient américains ou français, les grands artistes rap ont samplé la musique de Charles Aznavour durant plus de vingt ans.

© Henri Bureau/Corbis/VCG via Getty Images

Featurings avec Kery James, interviews dans lesquelles il encense le rap français, proximité avec Grand Corps Malade ou Doc Gynéco… Aznavour et le rap, c’est une relation d’estime mutuelle qui durait depuis près de vingt ans. Le chanteur n’a eu de cesse de défendre cette musique décriée par une grande partie des médias, comme ce fut le cas pour la sienne au début de sa carrière.

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Si les rappeurs ont été nombreux à se revendiquer de son œuvre, ils ont aussi eu la bonne idée d’aller la piller pour construire des instrus parfois démentes. Jusqu’à ce que les Américains ne samplent aussi certains de ses plus grands succès. De Dr. Dre à la Fonky Family, de KRS-One à Ideal J en passant par Passi ou Common, retour sur les plus beaux échantillonnages de l’œuvre du chanteur décédé à l’âge de 94 ans, qui aura grandement marqué le hip-hop.

Le sampling outre-Atlantique

L’exemple le plus connu est celui qui l’on cite bien souvent lorsqu’il s’agit d’aborder les artistes français samplés par le rap américain. En 1999, Dr. Dre, alors au sommet de son art et des charts grâce à son second album solo, 2001, s’en va piocher dans l’introduction de la chanson "Parce que tu crois", sortie en 1965.

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Une rythmique stricte de cuivres et de cordes, marque de fabrique des chansons d’Aznavour, qui, ralentie et boostée par une batterie résolument hip-hop, devient "What’s the Difference", l’un des principaux singles de 2001, en duo avec Eminem et Xzibit. Rien que ça. Le rayonnement du chanteur à l’étranger n’est plus à prouver tant il a misé sur l’international dès le début de sa carrière avec Édith Piaf.

Retrouver son œuvre comme base d’un hip-hop outre-Atlantique n’est donc pas si surprenant. D’autant qu’il est avéré que Dr. Dre connaissait déjà l’œuvre d’Aznavour avant de composer "What’s the Difference", puisqu’il avait repris la mélodie de "À ma fille", sans la sampler à proprement parler, pour en faire celle du morceau "Firm Fiasco" du groupe The Firm. À l’époque, c’était d’ailleurs un échec commercial, bien rattrapé par celui de 2001.

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Mais Dr. Dre n’est pas le premier Américain à se pencher sur la discographie d’Aznavour. Le premier exemple notable, c’est le titre "Stolen Moments, Pt. 1" de Common, sorti en 1997 sur l’album One Day It’ll Make Sense.

Le rappeur de Chicago y sample la version anglaise de "Bon anniversaire", logiquement intitulée "Happy Anniversary", sortie un an plus tôt.

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Ça, c’est pour les cas les plus connus. Mais sont-ils les plus belles réussites du sampling américain basées sur l’œuvre du chanteur français ? Il y a débat, surtout à l’écoute de cette prod folle de Masta Ace sur "Travelocity", sorti en 2004.

Le rappeur de Brooklyn, qui en est alors à son cinquième album, s‘est entouré d’une équipe de producteurs mélangeant boss du milieu (9th Wonder, DJ Spinna…) et types bien moins renommés, à l’image de Nostradamus qui va, pour ce titre, sampler la chanson "Tu étais trop jolie" de Charles Aznavour, sortie en 1964. Le résultat est une petite tuerie.

La France et l’héritage

Retour en France. Avant Dr. Dre, avant Masta Ace, les gosses d’Ideal J rappaient déjà sur une prod signée Le Gang du Lyonnais samplant du Charles Aznavour. Plus précisément, il s’agit du titre "Les Deux Pigeons", que le chanteur signait avec son fidèle chef d’orchestre et arrangeur Paul Moirat en 1963.

vitez" est l’un des temps forts de l’album culte Le combat continue.

Kery James faisant partie d’Ideal J, il n’est pas donc pas anormal de le retrouver en duo avec Aznavour, dix ans plus tard, sur le titre l’ombre du show-business". Lorsqu’ils l’interpréteront en live dans l’émission Tenue de soirée, présentée par Michel Drucker en 2008, le chanteur d’origine arménienne aura un mot pour la musique rap :

"La chanson française, à l’heure actuelle, a un avantage fantastique : c’est que les rappeurs et les slameurs écrivent merveilleusement notre langue. On pense toujours que cette jeunesse ne connaît pas la chanson, au contraire, elle la connaît très très bien, mais elle veut s’exprimer d’une manière différente. Je trouve qu’il y a une floraison d’auteurs, de compositeurs et d’interprètes qui sont formidables aujourd’hui."

Juste avant le célèbre sample d’Ideal J, il y a eu la Fonky Family qui, sur son premier album, Si Dieu veut, pille le titre "À ma fille" (déjà repris par The Firm, donc).

"Aux absents" de la FF d’adresse à ces amis disparus : "Frères dans leurs tombes, il reste leurs noms." L’un des plus beaux passages de la discographie du groupe. Le lien avec la chanson de Charles Aznavour est étroit, puisque le chanteur anticipe sur "À ma fille" le jour où sa progéniture quittera le nid familial, et la peine qu’il ressentira alors : "Et en traînant mes pas/Je rentrerai chez nous/Dans un chez nous désert/Je rentrerai chez nous /Où tu ne seras pas." Deux histoires de manque, de vides laissés par les êtres chers.

Quelques années plus tard, en 2000, Passi s’apprête à sortir l’un de ses titres phares, "Émeutes", single de l’album Genèse. Un morceau martial où les Chœurs de l’Armée rouge assurent le refrain inquiétant.

L’instru est basée sur un sample du titre "Désormais" de Charles Aznavour, sorti en 1973.

Mais Passi n’est pas le premier à utiliser cette recette précise : un an plus tôt, ce sont les Psy 4 de la rime qui, sur leur morceau "Le Plaisir de l’effort", reprenaient cette mélodie de cordes grandiloquente.

Toujours la même manière de sampler

Si les samples d’Aznavour ont tendance à déserter le rap par la suite, on en retrouve cependant à partir de 2008, notamment aux États-Unis. Deux exemples sont à sortir du lot : d’abord, le titre "Combust" de Dope D.O.D.

L’original, c’est "Autobiographie", sorti en 1980. Le sample est totalement redécoupé, chopé comme on dit dans le jargon, pour une instru hyperproduite, menaçante.

Le second, c’est le morceau "Clean Up Crew" de KRS-One en 2009. Pas le plus marquant du rappeur américain culte, certes, mais le sample est très bien vu.

Il s’agit ici d’un échantillon de la chanson "Le Toréador", de 1964.

Il y a un point commun entre tous ces samples : à chaque fois, ce sont les premières secondes des morceaux d’Aznavour qui sont samplées, les introductions. Parce que c’est là que le chanteur n’est pas audible, qu’il laisse la musique et l’ambiance s’installer, ce qui rend l’échantillonnage bien plus aisé pour les producteurs.

Mais c’est aussi dans ces débuts de chansons que les orchestrations symphoniques, marque de fabrique d’Aznavour, retentissent le mieux, qu’elles sont les plus intéressantes et les plus puissantes. Une matière première parfaite pour le rap, qui ne s’est pas privé de lui rendre hommage. Après son décès, on peut prédire que cela va continuer. Et pour quelque temps encore.

Par Brice Miclet, publié le 02/10/2018

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