Columbine : "Le nerf de la guerre dans le rap, et encore plus pour nous, c’est l’acceptation"

Les membres de Columbine nous parlent d’Adieu Bientôt, un premier album hybride qui mêle lâcher-prise et réflexion.

Columbine © Sophie Hemels

Le vendredi où nous les rencontrons, les membres de Columbine s’apprêtent à conclure une semaine de Planète rap en vue de la sortie de leur album Adieu Bientôt. Pour marquer le coup, les compères rennais ont décidé d’y ramener un petit barbecue portatif en vue d’y faire griller quelques brochettes entre deux appels de fans et une prestation live. Une façon originale de signifier qu’ils sont aussi chez eux dans cet antre du rap français qui a déjà accueilli la plupart des grands noms de la scène hexagonale.

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Il faut dire qu’Adieu Bientôt s’inscrit dans une démarche de démocratisation pour le groupe breton qui évoluait jusqu’alors en marge du rap français et de ses codes. Un virement déjà entrepris par Enfants Terribles mais qui pousse, avec ce nouveau projet, l’idée plus loin encore. Un peu moins expérimental dans les sonorités, le groupe s’est ici attaché à composer un album à la musicalité plus poussée, maîtrisée et tournée vers les autres.

Écrit après plusieurs mois de tournée à guichets fermés et la réception d’un disque d’or, ce projet de 20 titres tourne un peu plus la page de l’adolescence pour s’ouvrir à une réflexion sur le succès qui les entoure à présent ainsi que les insécurités qu’il génère. À l’occasion de la sortie de l’album, nous avons rencontré Foda C et Lujipeka pour parler de leur évolution artistique dont Adieu Bientôt est sûrement le meilleur des étendards.

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Konbini | Pourquoi avoir choisi Adieu bientôt comme morceau titre ?

Lujipeka | Ça s’est décidé au dernier moment. On hésitait un peu. Est-ce que ce n’est pas trop impactant ? Est-ce que ce n’est pas trop sombre ? Mais c’est ce qui représente le mieux le projet au final.

Foda C | L’autre titre en lien avec cette idée est "La gloire ou l’asile". C’est un peu ce délire "le minimum platinum ou j’abandonne" (morceau "Adieu Bientôt"). Avant, on était sur un demi-succès ce qui est nul puisque tu as l’impression de faire de la musique qui n’est pas assez bien, d’avoir échoué quelque part.

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Lujipeka | La période de production a été assez sombre et il y a pu avoir cette question, est-ce qu’on veut vraiment continuer là-dedans ou est ce qu’on arrête ? La réponse est "non", on revient plus fort et il y a quelque chose d’intemporel à dire "adieu bientôt" parce que si tous les jours tu dis "adieu bientôt", tu ne t’arrêtes jamais.

Qu’est ce qui a changé dans votre manière de travailler ?

Foda C | Sur Clubbing for Columbine, on était un peu "balec" sur plein de trucs, sur Enfants Terribles, on était très carrés dans le sens où on voulait être directs, se faire comprendre. Là, on s’est fait comprendre, donc on voulait seulement se concentrer sur la musique. L’album s’est écrit très vite, on a fait les flows très vite. Il y a quelque chose de très subconscient, instantané et instinctif.

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Lujipeka | Tous les sons du projet sont propres à un moment de la journée alors qu’avant la création des sons traînaient sur plusieurs semaines. On était plus appliqués, plus scolaires mais on s’amuse plus à faire de la musique comme ça. On a progressé donc on peut faire de meilleures choses plus rapidement. On reflète ce que l’on est à un instant t et c’est ça qui est cool sur ce projet.

Vous expliquiez pour Enfants Terribles vous situer dans une recherche d’homogénéité. J’ai l’impression qu’elle est plus poussée ici.

Lujipeka | On est un poil plus dans l’air du temps. Le projet est moins expérimental, moins trash et plus deep. Avant, ça pouvait aller dans tous les sens parce qu’on cherchait ça aussi mais nous les sons qu’on écoute le plus restent quand même assez faciles d’accès.

Foda C | On a un public qui réclame de notre part qu’on fasse des sons un peu sincères, hyper ados et emo comme on a le faire sur Enfants Terribles ou avant. Mais à un moment donné, tu te fais plus kiffer à chanter ce qui te donne une bonne estime de toi. Par exemple, je me rends comte que les sons que je jette le plus sont les plus dépressifs. Ce sont de bons sons mais je n’ose pas les faire écouter car c’est une version de toi que tu n’aimes pas.

Lujipeka | On a aussi pas mal travaillé les mélodies pour ne pas aller dans des trucs trop sombres afin que, même si tu parles de choses assez torturées, la musicalité du son puisse le rendre accessible, que tu ne sois pas dans quelque chose de trop dépressif qui te foute dans un mood de merde. Il peut y avoir des sons tristes dans l’album mais ce sont quand même des bangers qui vont tout péter en concert et c’est cool d’avoir ça dans ce projet.

Foda C | C’est aussi culpabilisant de faire des sons dépressifs. Quand tu regardes l’influence que tu peux avoir sur certaines personnes. Comme on a pu parler de la mort, des gens en font l’étendard de leur malheur, mais on préfère leur dire d’avoir confiance en eux, de leur apporter du fun ou plus de fiction. Dans cet album, il a plus de fiction dans le sens ou on est devenu plus connu donc on peut fictionnaliser cette vie mystérieuse. Il y a aussi cette idée qu’il faut porter un album pendant longtemps. Même s’il y a plein de sons qui ont été faits dans des périodes plutôt sombres, à la fois au niveau personnel et au niveau du groupe, ça va mieux et c’est compliqué de défendre un truc très sombre tout le temps. Je pense qu’il faut aussi prendre ça en compte.

Columbine © Sophie Hemels

Malgré votre succès, ressentez-vous toujours ce sentiment de différence que vous racontez dans vos chansons ?

Lujipeka | Ça dépend des sons mais je pense que dans sa globalité l’album reste encore un peu en marge. On ne voulait pas non plus faire un truc formaté mais c’est vrai que beaucoup de morceaux ont leur place en playlist de radio, chez tout type de public et c’est ça qui est cool sur ce projet. On passe moins pour les petits rigolos. Cet album est plus sérieux, plus propre à nous même et plus ouvert. On ne veut plus être les mecs chelous. On kiffe aussi quand les gens disent : "avant j’avais du mal et maintenant je kiffe."

Maintenant, écouter notre musique, ça devient plus "assumable" et plus abordable. Le nerf de la guerre dans le rap et encore plus pour nous c’est l’acceptation car tu as envie que ta musique soit acceptée dans un espace social de 30 personnes et que ça ne dérange personne. Avant, j’avais l’impression qu’un ado qui mettait du Columbine en soirée, on allait lui dire : "C’est quoi ton son chelou ?" On avait l’impression qu’on avait plein de fans en France mais qu’ils étaient toujours un peu tout seuls dans leurs délires.

Foda C | Après on reste surtout différents au niveau des prods. Les gens qui ne nous voient pas comme différents, ce sont des gens qui écoutent beaucoup de rap américain actuel et on a l'habitude d’écouter des albums qui passent du coq à l’âne avec des effets de styles grâce auxquels tu entends autant de prods acoustiques qu’électroniques, du rock que du rap.

Lujipeka | On a aussi bossé avec des beatmakers plus connus comme Seezy et Junior Alaprod en plus de nos potos. On pris leurs prods qu’ils considéraient comme un peu chelou. Même avec ces mecs-là, on arrivait à avoir une autre approche différente qui les a emmenés dans notre délire et ça a fait des bonnes fusions. Dans le projet, il y a aussi une note de délire chanson française. C’était un défi personnel de faire une guitare voix dans l’album car c’était impossible à faire techniquement pour nous il y a quelque temps. C’est tout ce qu’on avait en stock et qu’on peut se permettre de faire maintenant.

En 2017, vous avez donné énormément de concerts au cours desquels vous avez pu vous confronter à votre public. Dans le titre "Indochine", vous écrivez : "Toutes ces roses qu’ils me tendent en pensant me comprendre je ne suis pas dans votre cas je ne suis plus dans votre monde." Vous sentez un décalage parfois avec vos fans ?

Lujipeka | Cet album a vraiment été fait après la tournée. On sortait d’une cinquantaine de dates et on a dégueulé toutes les émotions que ça a pu procurer. C’est assez fort puisque tu croises 30 000 personnes en l’espace d’un mois ou deux puis tu te retrouves d’un seul coup tout seul avec pleins de trucs que tu ne comprends pas. C’est très étrange, tu as l’impression d’être très connu une fois que t’es en concert mais une fois que tu rentres chez toi, tu peux être personne.

On ne mène pas des vies de rock star du tout mais le public pense que si. Les plus jeunes peuvent nous voir comme des idoles et avec cette phase, il y a une façon de dire "redescends, ten fais trop, je ne mérite pas ça. Ne fais pas de nous des idoles et ne nous met cette pression car on n’a pas envie d’être des exemples". On a nous-même conscience que tout ce que l’on dit maintenant a de l’impact donc on fait attention car on n’a pas envie d’avoir un message de merde puisque même dans notre vie, on n’est pas guidé par un message de merde en fait.

Foda C | Dans ce projet, il y a aussi cette thématique du pouvoir qui est important. Maintenant, que faire de ce pouvoir ? Ça fait peur car on est dans une société qui donne l’impression que tous les gens qui ont du pouvoir en abusent. Est-ce que le succès rend fou ou est ce que ce sont des fous qui avec le succès assouvissent des trucs malsains ? Tu t'interroges. C’est "la gloire ou l’asile" mais les deux ne sont pas incompatibles car la gloire peut te rendre fous. Dois-je me laisser guider dans cet engrenage ?

Lujipeka | À force de faire de la promo, que nos clips fassent des millions de vues, on sacrifie notre image qui devient publique, et du coup, plus ça va aller, plus notre rapport aux gens va être faussé. Quand on rencontre des gens en soirées, ils ne nous voient plus comme Lucas et Théo, c’est Luji et Foda et faut l’accepter mais ça nous matrixe et ça nous change, on ne veut pas devenir des gros connards, on veut rester fidèles à ce qu’on dit. C’est un peu ça peur de cet album.

Foda C | C’est aussi accepter qu’on est des privilégiés, en tant que personnes connues, en tant que mecs, en tant que blancs car tu peux très vite partir dans un truc ou tu ne te remets pas à ta place assez souvent.

Columbine © Sophie Hemels

Cet album c’est l’occasion pour vous d’interpréter plus de morceaux en solo. Qu’est ce qui a motivé ce choix ?

Foda C | Il y a eu l’après tournée, une période durant laquelle on ne s’est pas beaucoup vu, tout le monde était à droite à gauche et le groupe n’était pas très réuni on va dire. C’était une période intense où il se passait pleins de trucs. On n’avait pas trop d’idées du projet qui allait être fait, du coup, c’était une sorte de laboratoire. On a commencé par des sons solos et petit à petit sont venus les sons de groupe et on a gardé les meilleurs des deux voilà.

Lujipeka | On fait ce qu’on veut dans le collectif Columbine, mettre plus de solos ou qu’il n’y ait pas que nous deux sur un son, c’est grave réalisable. Il faut se faire kiffer et créer quelque chose tout seul, exister dans l’individualité, c’est aussi gratifiant. C’est des cartes de visite un peu pour nous aussi. On est aussi deux individus différents, on a des envies des influences différentes qu’on voulait présenter sur le même projet.

Qu’est-ce qu’on peut attendre de la suite ?

Foda C | On a envie d’emmener tout le monde avec nous, pas de faire des solos pour laisser tous les potes derrière. Columbine existera toujours mais peut-être qu’il y aura une pause ou peut-être qu’on enchaînera avec un autre album sous la forme Columbine, ça dépend. C’est pour ça qu’on s’est dit, on fait 20 titres, on l’appelle Adieu bientôt, car il y a un côté fin de trilogie. Ce qu’on aime bien dans la musique c’est de se dire, on peut mourir à n’importe quel moment. Parfois on se dit quand on fait un son de ouf : "Putain faut qu’on reste vivant parce qu’on veut être là quand ça va sortir".

L’album Adieu Bientôt est disponible depuis le 28 septembre. Columbine sera en tournée dans toute la France à partir du mois d’octobre et s’arrêtera à l’Olympia le 23 octobre prochain et au Zénith de Paris le 11 avril 2019.

Par Sophie Laroche, publié le 01/10/2018