Bob Marley : les cinq grands moments qui ont bâti la légende

À travers une histoire étroitement liée à celle de son pays la Jamaïque, retour sur l'itinéraire de celui qui fêterait ses 75 ans.

Alors qu’on célèbre aujourd’hui le 75e anniversaire de sa naissance, la légende et l’aura qui entourent le nom de "Bob Marley" sont, elles encore, bien vivantes. Bientôt 40 ans qu’il nous a quittés et l’émotion que cela suscite reste bien intacte. On profite donc de cette date d’anniversaire pour nous replonger dans la biographie d’un des artistes les plus fascinants du XXe siècle. 

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Commençons par la fin : sa mort, et l’impact de cet événement sur le monde et encore plus intensément sur son peuple. Ce voyage débute dans son village natal, à St Ann, petit village perdu entre la mer et la jungle dans la baie de Montego, en Jamaïque : 

Et si cet évènement semble être si capital pour la Jamaïque, c’est que Robert Nesta Marley de son vrai nom, a réellement inscrit son pays sur la carte et avec lui tout cet ensemble d’autres pays que les Occidentaux dans un élan d’orgueil ont jadis dénommé "le Tiers-Monde".

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Il est maintenant temps de démarrer cette rétrospective en cinq dates clés pour bien comprendre comment ce jeune enfant métis que tous voulaient rejeter a finalement provoqué un tel engouement, dans son pays et sur le globe. 

1. Une rencontre de deux enfants aux ambitions similaires

Comme on l’a évoqué plus haut, Bob Marley est né dans un petit village perdu sur la côte nord de l’île, à l’opposé donc de la capitale Kingston. Et la légende raconte que c’est du même coin que vient Bunny Livingston, qui connaîtra plus tard la notoriété sous le nom de Bunny Wailer.

Quoi qu’il en soit, les deux enfants se retrouvent tous les deux à la fin des années 1950 à Kingston où Bob et sa mère sont partis s’installer. Dans le ghetto insalubre de Trenchtown (quartier de Kingston), que Marley décrira d’ailleurs des années plus tard sur le titre "Natty Dread" (provenant de l’album éponyme), un homme a décidé de tenter d’occuper un peu les enfants abandonnés à leur sort. Son nom est Joe Higgs et c’est par la musique qu’il compte aider les gamins du quartier en vadrouille. Le jeune Bunny, âgé d’à peine dix ans, gratte un peu la guitare avec cet éducateur autodidacte dès qu’il sort de l’école, qui n’occupe qu’une maigre partie des journées des jeunes adolescents. 

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Le jeune Robert Nesta Marley a lui du mal à trouver sa place dans sa nouvelle ville. Il est fréquemment sujet à des exclusions et des railleries du fait de son métissage. Il est "la pierre dont aucun maçon ne veut" comme il le décrira des années plus tard dans un titre poignant : "Corner Stone".

Alors le jeune Bunny, plus tendre que ses copains, décide de le prendre sous son aile. Les deux enfants deviennent amis. Livingston décide de présenter le jeune Bob à Joe Higgs : c’est lui qui apprendra à jouer de la guitare à la future star. La légende s’amorce… 

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Lorsqu’ils ont 17 ans, Bob et Bunny rencontrent un certain Winston Hubert McIntosh que l’on connaîtra plus tard sous le diminutif Peter Tosh. À trois, ils décident de former un groupe de musique : les Wailing Souls qui deviendront rapidement les Wailing Wailers avant de se contenter du simple Wailers. 

Nous sommes au début des années 1960 et la vague ska déferle sur la Jamaïque, un genre musical dont découlera plus tard le rocksteady, puis le reggae. Les trois jeunes hommes décident justement de surfer sur ce mouvement musical. Ils sortent leur premier morceau "Judge Not" en 1963 mais leur premier succès local arrive un an plus tard sur le label Studio One : "Sinner Man". 

2. La visite d’un "Dieu" sur le sol jamaïquain

L’ancienne colonie britannique a fraîchement arraché son indépendance en 1962. D’autre part, une idéologie est en train de se répandre sur son sol. Certains habitants des ghettos de Kingston commencent à nouer leurs cheveux sur la tête pour en faire ce qu’on appellera bientôt des dreadlocks. Ils suivent la parole de Marcus Garvey, souvent décrit comme le premier apôtre de la religion Rastafari. Ce dernier relie le couronnement d’Haile Selassie en Éthiopie à une prophétie biblique qui annonçait le retour de Jésus 2 000 ans plus tard. Il faut dire que le petit homme couronné "roi des rois" d’Éthiopie est le 225e descendant en lignée directe du roi d’Israël, Salomon. 

Pour les adeptes de Garvey, aucun doute : le fils de Dieu est redescendu sur Terre. Et justement, parmi ces adeptes se trouve le jeune Bob Marley qui a été initié au culte Rastafari quelques années plus tôt. Pour la première fois, une communauté accepte sans aucune retenue le jeune métis qu’est Bob malgré son père britannique. 

Malheureusement, ceux qui se définissent comme la 12e tribu d’Israël sont surtout caractérisés comme des intouchables pour le reste de la population jamaïcaine. Mais en 1966, un évènement va faire basculer les mentalités en confortant les rejetés de la société dans leur foi. Le Négus, roi des rois d’Éthiopie, vient sur l’île pour une visite diplomatique. La venue de ce petit homme qui ne dépasse pas les 1m70 engendre une excitation inédite dans l’ancienne colonie britannique. 

Bob et sa femme Rita vont tous les deux êtres transportés par cette visite. Ils y voient un signe : leur foi est juste. Dès lors, le jeune homme décide de diriger sa vie entière et sa musique selon les préceptes de cette religion. D’ailleurs, bien des années plus tard, à l’aune de sa mort, Bob Marley se verra offrir la bague de l’empereur par son petit-fils en personne. Il ne la quittera pas et sera même enterré avec. On peut d’ailleurs la voir sur la pochette de la compilation Legend. 

3. "Ambush in the night"

Dix ans plus tard. Ça y est, Bob Marley est un nom qui résonne à travers le monde. L’enfant de la montagne a acquis le statut de superstar. Son dernier album Rastaman Vibration est un succès mondial.

Et sur la petite île caribéenne, il y a deux hommes en particulier que cette popularité fait saliver. Il s’agit des deux principaux hommes politiques du pays. D’un côté Michael Manley, socialiste et anti-américain, alors premier ministre et son rival de toujours, le tout aussi sulfureux Edward Seaga, conservateur. Leur opposition virulente découle jusque dans les ghettos où leurs milices font couler le sang abondamment. 

Justement, le premier, alors au pouvoir, décide d’organiser un grand concert populaire : le "Smile Jamaïca". Et évidemment, s’il y a bien un homme auprès duquel il est bon de se montrer, c’est bien Bob Marley. C’est donc tout naturellement que le socialiste invite le chanteur. Mais Bob hésite. D’un côté il n’a aucune envie de jouer le moindre jeu partisan (il méprise les politiques qu’il estime, à raison, responsables du bain de sang dans lequel est plongé son pays). Mais ce concert est aussi une occasion de se produire gratuitement pour son peuple, les "sufferers" comme il les appelle. 

Finalement, il décide de participer aux festivités. 

Alors qu’il est en train de préparer le show chez lui avec sa femme et son producteur Chris Blackwell, sept tireurs débarquent et vident plusieurs chargeurs. Résultat, les trois sont blessés. Bob a le bras transpercé, Rita est touché à la tête et Blackwell a le corps criblé de balles. Miraculeusement, personne ne succombe à cet attentat qui s’avérera par la suite être l’œuvre des hommes de main de Seaga. 

Et encore plus incroyable, le chanteur qui séjourne deux jours à l’hôpital se rend tout de même sur scène 48 heures après l’attaque. Sur scène, il expose fièrement ses cicatrices. Rien ne pourra l’empêcher de chanter, surtout pour son peuple. Il racontera d’ailleurs cet évènement deux ans plus tard sur "Ambush in the night" sur son album Survival. 

Mais bien que personne ne soit mort, cet incident va tout de même pousser Marley à s’exiler. À 31 ans, il fait ses valises et part s’installer à Londres. Cet exode prendra fin deux ans plus tard, en 1978, lorsque Bob reviendra pour organiser un nouveau concert public où il réunira Seaga et Manley sur scène main dans la main. Un exploit.

(© Netflix)

4. Exodus

"My home is always where I am. My home is inna my head. My home is what I think about. Always I try to set up my mind to everything that is my home. My home is not a material house somewhere on Earth. Ya know, my home is inna my head."

Le 3 juin 1977 sort Exodus. Un album de 10 titres dont "Three Little Bords" et "One love/People Get Ready". Mais le titre phare du projet est le morceau éponyme qui reprend une des grandes théories de Garvey : le retour vers l’Afrique de ceux qui y ont été arrachés 400 ans plus tôt. Un morceau fleuve de plus de sept minutes qui déferlera sur le monde comme une traînée de poudre. 

C’est la consécration avec cet album. Partout dans le monde, Exodus est un immense succès commercial. Il se place respectivement en 8e et 20e position des charts en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Vendu aujourd’hui à plus de 400 000 exemplaires en France, il y atteindra la 20e position. Du jamais vu pour ce qu’on appelle encore à l’époque de la "musique du monde". Mieux encore, en 1998, le très célèbre Times Magazine le certifie "meilleur album du XXe siècle". Tous genres confondus cette fois.

Les sessions d’enregistrement londoniennes donneront 20 morceaux. Mais Marley n’arrive pas à choisir lesquels sélectionner pour l’album. Rappelons qu’à l’époque, il est difficile de placer plus de 10 sons par projet : le médium vinyle est limité en termes de place (ou de minutes de musique si vous préférez). Bob fait alors un choix judicieux : les 10 sons les plus innovants et intéressants iront sur Exodus. Quant aux dix autres, ils formeront un autre album, Kaya, qui sortira un an plus tard. 

5. Quand tout à coup, sur un terrain de foot parisien…

Le 10 mai 1977, Bob Marley et ses Wailers sont à Paris pour un concert organisé le lendemain. Comme à son habitude, la petite troupe de rastas décide d’organiser un match de football contre une équipe du coin. Ce sont les visiteurs, emportés par un Bob en feu qui dominent largement les débats. 6-1 score final. Mais un défenseur commence à s’agacer à force de voir ce petit chanteur gonflé à la ganja le déborder sur chaque accélération. Énervé, il finit par le tacler un peu violemment. Ce qui oblige Marley à quitter le terrain parisien, le pied, et surtout l’orteil, ensanglanté. Mais rien de grave pour celui qui a échappé à un attentat quelques mois plus tôt. Le lendemain soir, le public parisien aura la chance de le voir sautiller sur scène.

Trois ans plus tard, le 21 septembre 1980 pour être précis, Bob est à New York. Et catastrophe, il s’effondre pendant son jogging à Central Park. Le rasta le plus célèbre du monde a fait un malaise et il est vite transféré à l’hôpital le plus proche. Là-bas, il passe une batterie d’examens. Résultat, le Jamaïcain le plus célèbre du monde a un cancer généralisé. Ce cancer trouve son origine dans l’infection de l’orteil qui avait fait suite au tacle assassin qu’il avait reçu à Paris. On proposa d’ailleurs à Bob d’amputer le membre gangréné pour ne prendre aucun risque. Mais les préceptes rastafaris interdisent aux disciples les ablations. Robert Nesta Marley resta fidèle à sa religion malgré les conseils des différents médecins. Très rapidement, les traitements aux rayons X vont s’avérer inefficaces. Les dreads tombent une à une et Bob perd du poids à vue d’œil. Il en est à présent persuadé, sa fin est proche. 

Et alors que toutes les cliniques qu’il consulte sont très pessimistes, Marley tente un dernier coup de poker en se rendant dans une sulfureuse clinique de Bavière. Là-bas, il recevra pendant plusieurs mois les traitements d’un ancien officier SS et docteur du Reich, le docteur Josef Issels. Mais rien n’y fait. Bob qui sent que ses jours sont comptés a envie de revoir une dernière fois son pays. Un coup de téléphone et Blackwell, son producteur, lui affrète un avion. C’est pendant une escale à Miami où il va voir sa mère (qui s’y est récemment installée) que Bob Marley s’éteint. On est le 11 mai 1981. Le monde entier est en deuil. 

Par raphaelmuckensturm, publié le 06/02/2020

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