Black Devil Disco Club nous a parlé de Paris et de son parcours hors du commun

Passé presque inaperçu dans les années 1970, Bernard Fevre a attendu les années 2010 pour prendre sa revanche. C’est au festival Levitation que l’on a pu rencontrer l’un des pères de l’électronique à la française.

(© Florence Eloy)

Cette année, Bernard Fevre faisait partie des têtes d’affiche du Levitation. S’il sait manier les platines et faire danser les jeunes jusqu’au bout de la nuit, il n’a rien du groupe de rock psychédélique auquel on pourrait s’attendre sur la scène d’un tel festival. C’est que derrière le rendez-vous musical Levitation, il y a Christian Bland et Alex Maas, cerveaux du sulfureux groupe The Black Angels. Leur concept de festival psychédélique né à Austin s’est rapidement exporté en France. C’est à Angers qu’il a élu résidence en 2013.

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Les créateurs des sonorités les plus planantes y défilent tous les ans. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle Bernard Fevre était de la partie pour l’édition 2017. Sa musique, elle aussi, est planante. Elle semble n’appartenir à aucune époque et être égarée dans l’espace, on lui attribue le pouvoir de faire voyager et d’inciter à l’abandon. Une recette que celui qui se cache derrière le nom Black Devil Disco Club a peaufiné avec le temps. Beaucoup de temps. Curieux d’en apprendre plus, nous sommes allés à sa rencontre pour discuter des décennies qui passent, du changement et surtout, de persévérance.

Konbini | Comment était ta jeunesse ?

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Bernard Fevre | J’étais adorable. Un garçon charmant, très beau, souriant, plein de talent… (rires) J’ai passé ma jeunesse en banlieue parisienne, c’était très différent à l’époque, l’ambiance était bien plus douce. J’étais un mauvais élève. Je souriais tout le temps, ce que les instituteurs détestaient. Quand j’étais en seconde, j’avais même un professeur qui me virait systématiquement quand il me voyait arriver. Je n’aimais que la musique. Je n’avais de bonnes notes que dans cette matière, ce qui ne faisait pas une bonne moyenne lorsque l’on additionnait le reste. J’étais bon en français, cela dit. Avec du recul, je pense que j’aurais aimé être comédien. Je m’aperçois aujourd’hui que j’adorais jouer.

Mais j’ai toujours voulu faire de la musique. Je jouais du piano dans la cour de la maternelle. Avec deux mains. Mes parents n’ont rien de musiciens. J’ai pris des cours dans le quartier. À l’âge de dix ans, j’ai découvert le rock’n’roll, qui passait à certains endroits. Je me suis tout de suite dit que c’était mieux que ce qu’on m’apprenait à jouer. Enfin… J’aimais bien Chopin mais l’attirance pour le rythme du rock outrepassait tout le reste. C’est très important le rythme. Pour les écrivains, pour les sportifs, les garagistes… Tous en ont besoin. Je faisais de la batterie avec mes doigts sur un clavier de piano.

À quoi ressemblait le Paris du tout début de ta carrière ?

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Le Paris d’aujourd’hui n’a rien à voir. Il y avait autant de prolos que de bourgeois et tout ça se mélangeait dans un décor pas fameux. Il y avait une espèce de communication entre les classes sociales et ça, j’ai l’impression que c’est en train de mourir sérieusement. Je ne vois que des gens qui se font la gueule de nos jours. Les jeunes, ça va. À l’époque si quelqu’un me paraissait intéressant ou qu’une tronche me plaisait, il suffisait de m’arrêter, que ce soit dans la rue ou n’importe où ailleurs, pour entamer une conversation. C’était aussi simple que ça. Aujourd’hui c’est devenu une agression de parler à quelqu’un à qui on n’a pas été présenté. Paris est toujours une ville intéressante mais uniquement lorsque l’on est jeune. Jusqu’à 30 ans, Paris c’est pas mal : on rencontre des gens. Après ça devient très difficile. Aussitôt que tu as fondé une famille et que tu travailles, tu te mets à aller dans des boîtes chères (le lounge d’un grand hôtel avec les bières à 9 euros). Mais vu que cet argent devrait être réservé aux choses importantes (nourrir sa famille, payer les crédits…), tu ne peux plus souvent sortir et dépenser. C’est devenu très cher de vivre à Paris.

Apparemment tu sors souvent. Qu’est-ce qui te plaît autant dans les clubs ?

J’adore être avec des gens qui ont entre 18 et 30 ans. Tous mes amis que j’ai rencontrés grâce à la musique ont cet âge-là. Ce que j’aime chez les gens c’est leurs rêves et il y a un moment où les gens s’arrêtent de rêver. J’avais un pote avec qui on allait au Bus Palladium quand on était plus jeunes. Quand on a eu 25 ans, on s’est dit que les gens qu’on fréquentait avant avaient perdu de leur peps. Du coup on a commencé à fréquenter des gens plus jeunes que nous. Je m’ennuie avec les gens qui n’ont plus de rêves. Dès que l’on me parle de bureau, de retraite, de métro, ça ne m’apporte rien. Quand t’es artiste (même si je suis pas un grand artiste), tu as besoin de parler de choses qui ne sont pas réelles. Tu ne peux pas faire travailler ton imagination sinon. J’ai besoin de m’imaginer des choses lors des conversations, c’est ce qui m’inspire.

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Et toi, c’est quoi ton rêve ?

C’est de trouver une bonne maison. Une belle maison avec des arbres et un terrain plat. Ça, ça peut me faire faire de la musique parce que des images se forment dans ma tête quand j’y pense. C’est comme un petit film. Des fois je pars d’une simple idée comme celle-ci et je finis par aller ailleurs. C’est un peu ma spécialité. Une journaliste a d’ailleurs dit une fois que je répondais toujours à côté des questions qu’elle me posait.

Comment le métier a-t-il changé depuis tes débuts ?

Y a-t-il vraiment un métier ? Je me le demande encore. Je pense plutôt qu’il y a les gens qui veulent faire des choses et qui y arrivent et les autres qui n’y arrivent pas. Avant les majors pouvaient créer des carrières, aujourd’hui ça existe encore mais c’est plus ambigu car le revenu est moins important qu’il a pu l’être. Un bon artiste, c’est avant tout un bon commerçant. J’avais rencontré Adamo il y a longtemps. Il m’avait dit : "Considère les maisons de disques comme les banques, rien de plus, rien de moins." Moi je suis dans un univers à part : je ne fais ni du Calogero, ni du Goldman. Les gens m’ont retrouvé grâce à Internet. J’ai été redécouvert par les Anglais, les Américains et les Norvégiens, et dernièrement par les Japonais. Ce n’est pas venu de France. Ça je le savais, les Français m’avaient rejeté. Mais ça a changé grâce à la jeunesse devant laquelle je joue à présent. Je ne suis pas à l’abri de l’échec avec le temps mais peu m’importe, le temps, je n’en ai plus beaucoup.

As-tu ressenti une impression de solitude quand ce que tu faisais n’était pas reconnu ?

Oui, énorme. Quand tu t’investis dans un projet et que tu sais qu’il est intéressant mais que tu entends dire que c’est de la merde, tu te sens seul contre tous. Au bout d’un moment j’ai fini par faire autre chose. J’ai fait de la musique pour vivre : des musiques de pub, de courts-métrages… C’est mieux pour gagner sa vie que d’être sur scène d’ailleurs.

(© Florence Eloy)

C’est aussi satisfaisant ?

Je me disais juste que j’étais heureux de pouvoir manger et payer le loyer… À côté je continuais à faire mes compositions jusqu’à ce qu’on me retrouve sur Internet. J’ai fait comme n’importe quel crétin. Les ordinateurs ça me connaît mais Internet c’était une première pour moi à l’époque où j’y ai publié ma musique. Un jour j’ai tapé mon nom sur Google et me suis rendu compte que j’apparaissais à côté des Chemical Brothers. J’étais inscrit en tant que cocompositeur de leur musique. Je me suis dit : "Comment ça se fait ?" Alors j’ai contacté l’éditeur, qui m’a dit : "Ah oui, ça tombe bien j’ai un chèque pour toi." La semaine d’après on m’a appelé pour me dire que le label d’un anglais nommé Aphex Twin rééditait mon disque Black Devil Disco Club. Je ne me souvenais même pas de cet album. C’est un ami qui avait gardé la seule copie qu’il me restait.

J’ai mis 30 secondes à revoir le lieu où il a été fait quand on m’a envoyé une copie de la réédition. J’ai redécouvert que j’étais Black Devil Disco Club. Vu que ce que j’avais fait plaisait enfin, je me suis dit que j’allais faire la suite. L’important c’était d’être cohérent pour que les gens ne sachent pas de quelle époque date le nouveau disque. Comme je travaille seul, j’ai besoin de recul. Pour être critique de soi il faut oublier ce qu’on a fait. Du coup je laissais tomber deux mois ce que j’avais entamé, puis j’y revenais… Au bout de 3 ans de boulot, un jeune garçon m’a appelé pour demander s’il pouvait venir me voir, il voulait récupérer mes vieux disques. Je lui ai dit que je n’avais plus rien. Quand j’ai fini, je vire. Mon passé ne m’intéresse pas. Mais je lui ai proposé d’écouter ce que je venais de finir, la suite de Black Devil Disco Club. Après écoute, le jeune homme m’a proposé d’envoyer ça au label londonien d’un de ses amis. Ils sont arrivés la semaine d’après avec un contrat sous le bras. J’avais réussi. C’est pour ça que je suis là aujourd’hui.

Comment se remettre dans le bain d’un travail si lointain ?

Par les images. Toujours. Je m’imaginais de nouveau dans le lieu où j’avais enregistré ce disque entouré de ceux qui étaient avec moi. J’essayais de me rappeler la sensation de l’époque. Je me demande souvent pourquoi ma musique plaît aujourd’hui. J’ai rencontré deux jeunes hommes à la Java il y a quelques temps qui m’ont dit qu’ils me suivaient depuis longtemps et qu’ils passaient souvent ma musique dans leurs booms. Ils m’ont dit que je faisais le pont entre ce qui se passait et ce qui se passe. Si c’est ça je suis content, ça voudrait dire que lorsque j’ai créé Black Devil Disco Club, je savais ce qu’il allait se passer. C’est comme de la magie. C’est marrant, ça me fait penser à ce qu’une amie de ma mère - une cartomancienne - lui avait dit : "Votre fils réussira mais très tard." (rires) Ce qui m’embête c’est que ma mère a chopé un genre d’Alzheimer et que mon père est décédé juste au moment où la roue a tourné pour moi. Aucun des deux n’a pu voir mon succès. Enfin ce n’est pas grave, mon père n’a jamais voulu que je fasse de la musique de toute manière. C’est ma vengeance. (rires)

Comment travailles-tu ?

J’aime l’idée d’être aussi bon que les machines, j’essaye de suivre ce qu’elles font avec mes doigts. J’ai un studio où je travaille avec mon ordinateur. J’y joue et y additionne des parties. Je ne pompe jamais rien. Si je le fais, je ne le fais pas exprès. Lorsque mon fils de 23 ans est passé me voir au studio la dernière fois, il m’a signalé que ce que je jouais lui était familier, pourtant je venais de l’inventer. Il m’a montré une pub américaine dont la musique était similaire à ce que je venais de trouver. Je n’avais jamais vu cette pub. J’imagine que de nos jours on plagie sans le vouloir.

C’est quoi un set réussi ?

Un set durant lequel les gens dansent et ont la banane. Et si à la fin ça devient mes copains aussi. Ce n’est pas vraiment plus compliqué que ça. J’adore faire danser les gens, ça m’amuse. Il y a aussi l’idée de convaincre les gens. D’ailleurs parfois ça m’embête un peu car ça passe trop facilement. J’essaye de pas me laisser aller à la facilité dans ces cas-là. Ce qui me charme depuis des années, c’est que partout où je vais, les gens me disent souvent que j’apporte une certaine humanité. C’est le plus beau des compliments. Je ne fais pas de la musique électronique froide et inhumaine. Et puis j’aime ce que je fais et je pense que c’est le plus important. Ça doit se voir sur mon visage. Le public aime les gens qui ne sont pas des menteurs. Dès qu’ils sentent que c’est fait pour les mauvaises raisons, ça ne marche pas.

Tu as un conseil pour tous ceux qui démarrent la musique électronique ?

Écouter les gens qui ont déjà fait le métier et qui ont de l’expérience. Essayer de rencontrer les meilleurs parce qu’ils donneront toujours de bons conseils. J’ai appris beaucoup de choses grâce aux musiciens de Claude Nougaro, qui sont d’excellents musiciens de jazz, ils ont toujours répondu à mes questions.

(© Bernard Fevre)

Par Chayma Mehenna, publié le 01/11/2017