©Guillaume Narduzzi / Konbini

Interview : Casual Gabberz, le crew qui révolutionne la techno hardcore française

On a rencontré le collectif à Dour pour parler démocratisation de la techno hardcore, gros festoches en Hollande et uptempo.

Longtemps rejetée et stigmatisée dans l’Hexagone, la techno hardcore connaît une véritable recrudescence depuis quelques années. En témoigne l’intérêt progressif pour Casual Gabberz, label parisien amovible dont fait partie le père du frapcore Evil Grimace, où s’entremêlent les passions communes pour le rap français, de L.I.M. à Niska, et le gabber, la première forme prise par la techno hardcore au cours des nineties.

Grâce à une formule hybride où les deux genres se symbiotisent (écoutez donc ce remix magistral de "Fuck le 17"), Casual Gabberz poursuit cette démocratisation, tant dans des events techno que des festivals mainstream. Après avoir été programmés à Dour en 2017, à Rock en Seine en 2018, les Parisiens se sont une nouvelle fois retrouvés à l’affiche du festival belge, véritable mastodonte à l’échelle européenne de par sa programmation cinq étoiles. À cette occasion, on s’est posé avec Aprile, Boe Strummer, Paul Seul, et Von Bikräv pour discuter de leurs évolutions musicales, de leurs univers et de leurs inspirations, ainsi que de leurs prochains projets – pendant que ScHoolboy Q nous explosait les oreilles sur la mainstage. Entretien.

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Konbini | Hello Casual Gabberz ! Ce n’est pas la première fois qu’on vous voit à Dour. Est-ce qu’il y a une plus grande ouverture d’esprit ici qu’en France, selon vous ?

Paul Seul | C’est clair que ça a été un des premiers gros festivals à nous programmer. Et puis on est en Belgique, la musique qu’on fait correspond davantage au public ici.

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Aprile | J’ai aussi l’impression qu’il y a un peu une histoire entre Dour et la techno que n’ont pas forcément les autres festivals. Après Paris, les deux endroits où on est le plus bookés, c’est la Bretagne et la Belgique. 

La Bretagne ?!

Paul Seul | Yes, grosse terre de teuf et de hardcore !

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Qu’est-ce que ça vous fait de voir un tel festival programmé plusieurs artistes de techno hardcore ?

Von Bikräv | C’est cool. Globalement, ça se ressent depuis quelques années. Les festivals, que ce soit de musique électronique ou plus mainstream, programment davantage de musique hardcore. Il y a plein de festoches qui se retrouvent avec une scène hard qu’il n’y avait pas il y a quelques années. Il y a un intérêt évident pour le hardcore.

Aprile | C’est trop cool de se retrouver sur la même scène que Lenny Dee, un pionnier du hardcore, et de jouer juste après lui. 

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Boe Strummer | C’est sûr que c’est plutôt sympa, c’est un grand monsieur. Hier, on a joué à l’Atomic Festival à Paris après Manu Le Malin, qui est la référence française de la techno hardcore, aujourd’hui c’est Lenny Dee. Ça fait super plaisir.

Paul Seul | Après, c’est bien qu’ils le mettent sur une scène où il n’y a pas que ça aussi, que ce soit intégré dans un truc techno plus large.

On assiste à une véritable démocratisation de la techno hardcore.

Von Bikräv | C’est peut-être prétentieux de dire qu’il y a eu un "avant" et un "après", mais les gens en veulent toujours plus et se dirigent naturellement vers le hardcore.

Paul Seul | Il y a aussi beaucoup de gens qui redécouvrent cette musique par plein de biais différends. Nous, on s’est retrouvés programmés dans des festivals techno hyper-sérieux autant que dans des festivals mainstream. Il y a plein de gens qui s’intéressent au hardcore.

Le fait d’avoir une formule hybride avec le rap peut rendre la chose plus accessible pour les néophytes.

Aprile | C’est vrai que nous, depuis qu’on a commencé il y a six ans maintenant, on a constaté la différence. Il y a deux ou trois ans, ça s’est débloqué et plein de gens se sont mis à écouter du hardcore. C’était pas le cas avant.

Boe Strummer | Il y a plein de petits verrous qui ont sauté petit à petit pour en arriver là.

D’un côté il y a ce public novice, mais d’un autre vous avez conquis ceux qui baignaient déjà dedans. Il n’est plus rare d’entendre vos sons en free party par exemple.

Von Bikräv | Ouais, après les vrais gabbers hollandais, je pense qu’ils s’en battent relativement les couilles quand même [rires]. De par les morceaux un peu clés, comme peuvent l’être "3L" ou "Bim Bim" qui sont en français, ça a attiré un public quasi exclusivement francophone. 

Paul Seul | Ça a pris une vraie dimension en France. 

Von Bikräv | Le truc avec la Hollande aussi, c’est que ça vient beaucoup de là-bas et c’est toujours resté énorme chez eux. Ils n’ont pas attendu le "revival" du hardcore comme ça a été le cas en France. 

Aprile | Il y a un vrai fil conducteur là-bas, une évolution logique entre ce qu’étaient les bases du hardcore et ce qu’il est devenu aujourd’hui aux Pays-Bas. En France, on n’est même pas à la moitié de cette évolution. Ça va beaucoup plus loin en termes de sonorité, puis il y a une sorte de "starification" des DJ comme il y a un gros public derrière. Les moyens sont tout autres.

Ça vous dirait de jouer dans un gros festival en Hollande, comme peut l’être le Harmony of Hardcore ?

Paul Seul | Ouais, carrément. On va le faire normalement à la rentrée, même si c’est pas vraiment un festival. C’est un gros event aux Pays-Bas, et c’est un peu une forme de consécration en soi.

Aprile | En festival de hardcore, ce serait la consécration suprême. Je ne sais pas si ça arrivera un jour…

Von Bikräv | En vrai, je pense pas que ce soit impossible. Tu vas dans les festoches de hardcore, il y a genre huit scènes. On pourrait se retrouver sur une petite scène frenchcore caché à côté des toilettes pour mixer de 10h à 11h [rires].

Paul Seul | Je pense qu’on profite vraiment d’une nouvelle audience hardcore plutôt que les puristes. On n’a pas la même fanbase que les gros DJ de hardcore. Après peut-être qu’il y a des portes qui s’ouvrent sans qu’on ne s’en rende compte.

Aprile | Puis le fait que des gens commencent à jouer nos sons dans des teufs, c’est une sacrée consécration parce qu’on n’est pas arrivés par là et ce n’était pas forcément le public qu’on pouvait atteindre le plus facilement. C’est vraiment cool.

Vous venez plutôt du monde du rap ?

Von Bikräv | Yes, mais le rap ça ne dure pas longtemps. Quand tu commences à être assez grand pour sortir en club, tu comprends qu’il se passe autre chose que le rap. 

Aprile | Perso je viens plus de la musique électronique et de la techno, puis du hardcore. 

Von Bikräv | Le rap, quand t’es jeune et vénère, en vrai, c’est parfait. 

Aprile | Ça va avec l’énergie quand t’es fougueux et rebelle. Après, tu commences à sentir que t’as besoin d’une autre énergie et c’est là où tu bascules dans le hardcore. Globalement, on a à peu près tous écouté la même chose, à des degrés d’intensité différents.

Est-ce qu’il manque des gros festivals techno en France ? J’ai l’impression qu’il y a réellement un public pour ça.

Paul Seul | Il y a des mecs qui essaient d’organiser ça, comme ceux de Hardpulz par exemple. Ça bouge pas mal, c’est ambitieux de fou ce qu’ils font et ça suit vraiment bien au niveau du public.

Boe Strummer | Ils ont une grosse communauté aussi de base et ça leur a permis de se lancer dans un tel projet.

Paul Seul | Tous les week-ends, il y a des cars entiers de Français qui vont en Belgique et en Hollande sur des events de hardmusic. Donc j’imagine que, si tu fais les choses bien, c’est évident qu’il y a un énorme potentiel.

Boe Strummer | Après il y a ce truc de partir en Hollande pour aller à un event hardcore aussi. C’est une sorte de pèlerinage. 

Von Bikräv | En Hollande, il y a un vrai savoir-faire en la matière. On n’en a pas fait 10 000, mais tu vois des festivals comme Thunderdome ou Masters of Hardcore, tu ne fais pas la queue, c’est super safe, c’est bien organisé. Il n’y a pas de mouvement de foule ou quoi. 

Paul Seul | Je kiffe grave ce genre de festivals, mais aussi quand la teuf c’est le bordel. [rires]

Von Bikräv | Pour comparer, la teuf ce serait un peu un film indépendant, là où le festival en Hollande c’est un gros blockbuster.

Aprile | Il y a la façon dont c’est perçu en fonction des pays qui entre également en jeu. En France, c’est quelque chose qui a été pendant très longtemps pestiféré.

Boe Strummer | Y compris au niveau politique, notamment avec l’amendement Mariani, et toute la répression des teufs.

Aprile | C’est une musique super-marginale. Donc, il y a ce truc où il faut se demander aussi s’il faut la rendre moins underground en quelque sorte.

C’est le grand débat.

Von Bikräv | Après, en Hollande, pour continuer le parallèle, c’est pas du tout quelque chose de marginal.

Aprile | Ici, c’est différent. C’est underground.

Quels festivals hollandais vous avez faits ?

Aprile | Le premier, c’était Thunderdome pour les 25 ans.

Von Bikräv | On a fait le Dominator l’année dernière.

Paul Seul | On avait fait Masters of Hardcore et Pandemonium aussi. Après on fait aussi des events early un peu plus pointus. Il y avait un côté bien dark, beaucoup plus underground. C’est un peu l’inverse des gros events. Beaucoup plus l’image qu’on se fait en France du hardcore.

Von Bikräv | Ouais, là il n’y avait pas les mecs et les meufs bodybuildés (rires). Surtout, c’est des bons moments de camaraderie. On ne se connaissait pas tous autant que maintenant, et le fait de faire des events ensemble, ça nous a rapprochés.

Comme les mainstage hollandaises, vous avez un MC sur scène. Pourquoi ce choix ?

Paul Seul | Ça s’est fait ici même à Dour lors de notre premier passage, il y a deux ans. On ne l’a pas forcément réfléchi, c’était un de nos premiers festivals. On avait ce truc où on se disait qu’il fallait qu’on prenne le micro, mais personne n’était trop chaud de le faire. Il y avait Lulu [Krampf, ndlr] qui était là, il a pris le micro et il a tout tué. Depuis, le micro est toujours là dans ce format.

Aprile | Sans vraiment préparer quoi que ce soit. C’est de l’impro, il fait ce qu’il veut. C’est une vraie culture les MCs. De base j’écoute beaucoup de reggae, ça vient des toaster jamaïcains. Les mecs sont DJ, passent des skeuds, ce qui n’est pas forcément super-intéressant pour les spectateurs. Du coup, les mecs sont obligés d’ambiancer, et ça a influencé le hip-hop comme le hardcore. C’est un vrai plus sur scène, ça rend le truc vivant.

Von Bikräv | Ce serait un peu con de voir autant de mecs mixer derrière sans rien. On est nombreux à mixer !

Aprile | C’est vrai qu’on a fait quelques dates où Lucien ne pouvait pas être là, et on voyait vraiment la différence. Il fallait meubler un peu.

Autre grand débat : le pogo sur de la techno hardcore, c’est un crime de lèse-majesté ?

Paul Seul | Moi à titre personnel je ne kiffe pas ça de ouf. C’est pas trop mon délire, mais chacun fait ce qu’il veut.

Von Bikräv | En fait, c’est le discours : "Non ! Pas de pogo !", c’est relou tu vois. Dis plutôt : "C’est relou de se faire bousculer en soirée". Cette notion de "sur le hardcore, on ne fait que telle danse et pas celle-là", c’est pas possible. 

Aprile | Surtout à nos soirées, il y a plein de gens qui viennent sans forcément connaître les coutumes du hardcore, qui ne savent pas forcément danser le hakken, etc. Ils se retrouvent à faire ce qu’ils connaissent, c’est normal.

Von Bikräv | On en parlait la dernière fois, le truc de la culture latine et de la tactilité. Genre par exemple, les gabbers italiens font des pyramides humaines ou des trucs mongoles comme ça. Alors qu’en Hollande tout le monde se laisse de la place pour danser et si tu ne le fais pas, limite on te regarde mal. Il y a peut-être un truc culturel à digger.

C’est qui le meilleur danseur de hakken ici ?

Aprile | C’est Stéphane [Claude Murder, ndlr] ! Mais il n’est pas là, il règle un problème de vidéo. Mais on n’est pas des grands danseurs, on est des "sautilleurs" plus qu’autre chose [rires].

Vous êtes invités dans de plus en plus de soirée techno, comme la Fée Croquer par exemple.

Von Bikräv | Peut-être que les gens en ont marre d’écouter la même musique pendant douze heures. C’est bien de voir qu’il y a une progression. Par exemple à la Fée Croquer, j’ai fait le closing et ça avait du sens.

Paul Seul | Il y a de plus en plus de closing de DJ techno avec des tracks de Von Bikräv ou d’Evil Grimace pour reprendre ton exemple. On le sent sur les bookings qu’on a ou qui arrivent, on est de plus en plus sur des plateaux techno.

Aprile | Il y a aussi une tendance qui est que les sets de techno ont des BPM de plus en plus rapides, et donc c’est plus facile d’intégrer ce qu’on fait dans nos sets maintenant qu’auparavant. Il y a un rapprochement entre les deux.

Quel est le genre de techno hardcore le plus innovant pour vous ?

Von Bikräv | Uptempo ! [rires] C’est clairement celui qui évolue le plus vite en tout cas. On en parlait entre nous, parce que ça se fait trasher de ouf par les autres gars du hardcore qui disent que c’est un truc de mongoles. Bon, on va pas se mentir, il y a des trucs super-débiles genre DRS, et d’autres très intéressants. C’est le truc à la mode en tout cas, c’est ce que tous les kids écoutent. En tout cas, ils inventent des nouveaux kicks. Tu prends Angerfist par exemple, il s’est renouvelé de ouf. C’est une musique tellement vivante.

Vous envisagez de mettre des kicks comme ça dans vos tracks ?

Paul Seul | Toujours plus haut ! Sur la dernière release par exemple, 100 % Bibi de Von Bikräv, il y a grave des kicks comme ça, qui sonnent plus violents. 

Von Bikräv | Après c’est une histoire d’audibilité, on y va doucement, palier par palier. Je me souviens au début j’écoutais du early, je trouvais ça chanmé et les autres genres un peu trop durs pour moi. Après tu te dis que c’est pas si dégeu quand même. Puis quand tu le prends en event, tu fais : "Wouah le kick, il est trop puissant !" Donc ensuite, t’y vas plus fort, c’est normal.

Aprile | On y va petit à petit, on avance au fil des années. Que ce soit les BPM, les sonorités de kicks, les synthés…

Paul Seul | Depuis le début, on s’est toujours dit qu’on s’intéressait au hardcore au sens large. Forcément c’est excitant, c’est nouveau. T’as envie d’aller chercher ce son qui n’a jamais été fait.

Bientôt des sons d’uptempo par Casual Gabberz alors ?

Aprile | Alors là ! Je pense qu’il y en a parmi nous qui sont chauds. Affaire à suivre…

Quels vont être les prochains projets ?

Von Bikräv | Moi c’est bon, j’ai fait mon taff ! [rires]

Aprile | Pas mal de release, qui ne sont pas forcément des release à nous, mais plutôt des gens extérieurs. 

Paul Seul | On a beaucoup de dates aussi. On va pas mal tourner jusqu’à la fin de l’année.

Aprile | Automne/hiver, ça va être bien chargé. Un peu partout en France, et en Europe aussi. Helsinki, Londres, Allemagne…

Paul Seul | Il y aura des nouveaux sons de chacun en tout cas. C’est plutôt l’ordre dans lequel on va les sortir qui reste à déterminer.

Par Guillaume Narduzzi, publié le 05/09/2019

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