AccueilMusique

"Bande organisée" : un an après, les conséquences d’un des plus gros hits de l’histoire

Publié le

par Samuel Delwasse

Bilan d’un morceau – ancré dans l’histoire du rap français – au gros impact et qui a ramené de nouveaux enjeux dans l’Hexagone.

Le 15 août 2020 a sonné comme une bombe que personne n’avait vue venir. Au milieu d’un été troublé par une pandémie mondiale qui a mis tous les concerts à l’arrêt, JuL et ses sept acolytes envoient le surpuissant "Bande organisée". En ayant explosé tous les records de stream, ainsi que celui du single de diamant le plus rapide de l’histoire (en 39 jours), et en étant encore le 18e titre le plus écouté de l’été sur Spotify un an après, ce hit fait figure d’un game changer dans le paysage du rap français.

Des carrières qui se sont renforcées, d’autres qui ont décollé, un style qui s’est imposé, et un rap marseillais qui se retrouve mis à l’honneur aux quatre coins du pays : il faut se rendre compte de l’impact qu’a eu "Bande organisée" (et plus généralement l’album 13 Organisé sorti quelques semaines plus tard) et de l’empreinte que ce titre a laissée dans le rap français, un an après.

Des carrières individuelles renforcées

Tout d’abord, les premiers à avoir bénéficié de ce succès fulgurant sont bien évidemment les artistes présents sur le morceau. Sur les huit rappeurs participant à "Bande Organisée", quatre d’entre eux en ont profité pleinement : SCH, Soso Maness, JuL et Naps.

Du côté de SCH tout d’abord, son couplet a tout simplement fait l’unanimité. Débordant de maîtrise, le S est, avec ce titre, rentré dans une autre sphère. Il s’est rapproché du public marseillais et a emmené avec lui des milliers de nouveaux adeptes. Ce changement de statut s’est confirmé lors de la sortie de JVLIVS II, qui s’est écoulé à 63 851 exemplaires en première semaine, quand Rooftop atteignait 25 135 ventes 18 mois plus tôt.

Pour Soso Maness, c’est clairement le couplet qui a changé sa carrière. Le couplet, que dis-je, quatre mesures auront suffi. Un zumba cafew qui a fait danser toute la France et voilà Soso Maness qui a depuis récolté deux disques d’or en quelques semaines. Une belle revanche pour quelqu’un qui a longtemps ramé avant d’arriver à s’imposer. Et qui ne compte pas en rester là, livrant, une année de plus, le hit de l’année il y a quelques semaines.

JuL sort bien évidemment en grand héros de cette épopée marseillaise. Le cerveau du projet a été, à raison, encensé pour avoir réussi à mener à bien la construction d’un album réunissant autant de générations marseillaises différentes. Un regain de popularité pour JuL, que certains trouvaient sur une pente descendante et qui a profité de cet épisode pour s’offrir un second souffle auprès de certains.

Pour Naps également, de nouvelles portes se sont ouvertes grâce à ce titre. Un gimmick "Le J c’est le S" qui a fait le tour du pays, et Naps a solidement conforté sa place dans le paysage français. "On est à un pic de ses auditeurs moyens sur Spotify au moment de 'Bande organisée' qui est comparable à ce qu’il atteint au moment de la sortie d’un album solo", nous explique Damien Raynaud, Digital Marketing Manager chez Believe. "Ce qui a changé, c’est surtout l’identification. Le nom 'Naps' a changé de dimension". 

De nouvelles portes se sont ouvertes pour ces artistes, et notamment pour Naps, qui a su confirmer cet engouement avec son surpuissant titre "La kiffance". Damien Raynaud poursuit : "Côté business, Naps est devenu une marque plus forte qui ouvre avec de nouveaux partenariats, comme avec YouTube Music avec qui on a fait une émission autour de l’album Les mains faites pour l’or." Il poursuit :

"'Bande organisée' a donné l’opportunité de passer un nouveau cap, et il a réussi à saisir cette opportunité qui lui était donnée avec son nouvel album et avec 'La kiffance' qui est le hit de l’année et lui a donné encore plus de visibilité que 'Bande Organisée'."

Il est donc clair que pour ces quatre artistes-là, une auréole blanche s’est posée au-dessus de leur silhouette. Pour les quatre autres artistes présents sur le titre (Kofs, Elams, Solda, Houari), hormis un gain de visibilité et une identification plus forte, il est encore difficile de mesurer l’impact de ce titre sur leur popularité, étant donné qu’aucun d’entre eux n’a pour l’instant sorti de projet depuis août 2020.

Le rap marseillais qui se solidifie sur son territoire…

Les membres de "Bande organisée" ainsi que tous les artistes ayant participé à l’album ont d’emblée mis en avant l’idée que cette aventure a énormément rapproché les esprits. "Une expérience sociale" a souligné SCH. Et un projet qui a permis de fédérer une cinquantaine de rappeurs autour de Marseille.

Mais là où Jul a œuvré à merveille dans la réalisation de 13 Organisé, c’est dans le mélange des générations. En effet, Jul a réussi à ramener quatre générations différentes sur un seul projet : la génération des années 1990, avec IAM et des membres de la Fonky Family (Le Rat Luciano, Don Choa, Sat L’Artificier), le rap des années 2000 avec les Psy4 De La Rime (Soprano, Alonzo, Vincenzo) ou encore Keny Arkana, évidemment les têtes d’affiche des années 2010 avec L’Algérino, Jul, SCH, jusqu’aux toutes nouvelles têtes du rap marseillais actuel (Houari, Solda…).

Le tout en s’assurant de mélanger au maximum les invités et de donner lieu à des featurings absolument improbables et inespérables comme sur les titres "Je suis Marseille", "Heat" ou encore "Tout a changé". Cet effort de construction a permis de créer du liant dans l’histoire de Marseille et dans l’évolution de cette musique, et par conséquent d’affirmer cette identité marseillaise tellement chère et revendiquée.

Et force est de constater que ces rapprochements ne furent pas qu’éphémères à l’occasion d’un projet. Depuis un an, les collaborations entre Marseillais se sont multipliées de manière exponentielle (et ont fait mouche). De "Sapapaya" à "Mode Akimbo" en passant par "La Seleçao", "La danse des bandits", "Les derniers marioles", "Fantôme", jusqu’au titre "Planète Mars" qui sort le 3 septembre sur l’album de Soprano avec JuL, SCH et Alonzo. 

"À la suite de 13 Organisé, tous les artistes présents sur le projet sont forcément mis en valeur par rapport aux labels."

Enfin, pour tous les jeunes artistes présents sur le projet, JuL leur a donné une belle occasion de se mettre en avant, et la participation à 13 Organisé est un poids non négligeable pour tous les rappeurs à la recherche d’une signature en label. "À la suite de 13 Organisé, tous les artistes présents sur le projet sont forcément mis en valeur par rapport aux labels. C’est synonyme d’une reconnaissance à Marseille et d’une image aux yeux de JuL, donc les labels seront forcément plus friands de ça, car le relationnel compte énormément aux yeux des majors", nous confine Tom Decoster, chef de projet dans le label 13ème Art, s’occupant d’artistes comme Naps, Graya, MOH, ou encore Dika. Une aubaine pour ces jeunes rappeurs mis en avant par JuL.

… et qui envahit toute la France

C’est aujourd’hui indéniable : la place qu’a prise la musique marseillaise aux quatre coins de l’Hexagone n’a jamais été aussi importante. Commercialement tout d’abord : alors que Spotify a dévoilé son classement des morceaux les plus streamés de l’été en France, on retrouve Soso Maness en première place avec "Petrouchka", Naps juste après avec "La kiffance" et Alonzo avec "La Seleçao" en quatrième position. Trois Marseillais dans le top 5, c’est dire la performance.

Au-delà des chiffres, on sent qu’une vague musicale s’est construite ces dernières années, qu’elle est aujourd’hui en train de quitter Marseille, et d’envahir la scène parisienne, et tout le rap français dans sa globalité. Et ça, c’est directement un effet de "Bande organisée". Le beatmaker OB, qui a travaillé avec Soso Maness, SCH, DA Uzi ou encore Zamdane, a insisté sur le tournant que ce morceau avait marqué :

"Il y a eu un changement total après 'Bande organisée'. On nous a demandé beaucoup plus de sons marseillais. La couleur marseillaise a pris une place importante, et elle a ramené une rythmique un peu old school à la mode, notamment via différents titres de JuL."

Un changement dans les demandes, et dans les choix de prods des singles faits par des artistes non originaires de Marseille. "Par exemple, le dernier titre entre Heuss L’Enfoiré et Bosh, c’est une prod type JuL. Il y a une sacrée lumière mise en ce moment sur la musique marseillaise. Et en tant que compositeur, on nous a beaucoup demandé cette couleur dernièrement, pas que pour des artistes marseillais", explique OB. Un tournant intéressant qui marque peut-être le début d’une nouvelle tendance qui dépasse les frontières de Marseille.

Le message est clair désormais : aucune fermeture à ces sonorités qui sont dans la tendance et marchent énormément. "Les rappeurs de Paris sont beaucoup plus ouverts", poursuit OB. "Tu peux être en session avec aucun Marseillais, et pour autant tes prods marseillaises ne sont pas à négliger". Selon lui, la survie et l’évolution de ce style dépendent justement de ce que les rappeurs parisiens (et hors Marseille plus généralement) feront de ce style de musique, maintenant qu’il arrive à leurs oreilles. OB nous explique :

"Aujourd’hui, la lumière est à Marseille, mais la balle arrive à Paris donc c’est intéressant de voir comment le public va réagir et comment ce style sera exploité une fois qu’il sera assimilé par les artistes parisiens."

Car ce qui va désormais être crucial, c’est de voir comment ce style de musique va réussir à se renouveler pour perdurer, et ne pas être qu’un effet de mode dont les gens vont se lasser. C’est également ce que nous confie OB : "On est encore sur la pente ascendante sur ce style-là, parce que les Parisiens commencent à l’exploiter. Et je pense que sur ce type de prod marseillaise à 140 BPM, ça va être retravaillé différemment et c’est sur ça que cette sonorité pourra évoluer et perdurer un peu plus. Mais je pense que ce style a une durée de vie limitée".

Même si ce style est en effet encore sur la pente ascendante, la question du renouveau pour éviter une surconsommation est primordiale. Avec le deuxième volet de 13 Organisé en préparation et son ouverture à des rappeurs issus de la région parisienne, une brèche s’ouvre à un public beaucoup moins ciblé que sur le premier volet. Les prochains mois seront donc décisifs dans la manière dont les artistes extérieurs à la scène marseillaise vont parvenir à digérer ces sonorités et apporter leur patte à ces rythmiques qui aujourd’hui font danser toute la France.

À voir aussi sur konbini :