Avec Jesus is King, Kanye West retrouve brillamment la grâce (et nous avec)

Maintes fois repoussé, ce nouvel album fait table rase des excès du rappeur tout en cherchant le but ultime de sa créativité.

Pour un artiste, être libre passe souvent par la recherche de l’équilibre, la balance qui permet de trouver sa place à chaque moment donné. La création est alors régie par des contraintes et des recherches spirituelles qui évoluent dans le temps. 

Depuis Life of Pablo et sa tournée pharaonique, Kanye West est dans cette recherche de l’équilibre. Un équilibre entre sa vie de famille et sa célébrité hors norme. Un équilibre de ses envies curieuses et calmes face à ses addictions sexuelles débordantes. Tiraillé, cela fait plusieurs années que Kanye l’est et nous promet un album gospel mais à chaque fois, juste quelques détails restent, des petites bribes demeurent.

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"Everybody wanted Yandhi / Then Jesus Christ did the laundry"

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En 2019, il a franchi le pas, celui de la véritable recherche de sa rédemption, loin des sirènes de la débauche. Après le tollé déclenché par ses déclarations socio-politiques autour de Ye, entre soutien à Trump et justification de l’esclavage, Kanye a cherché son essence, sa véritable place.

L’artiste a alors lancé une alerte chaque dimanche, créant une communauté autour de lui, musicale et spirituelle. Ces Sunday Services, toutes les semaines depuis le début de l’année, sont marqués d’une présence familiale très forte (avec les Kardashian et ses deux filles), d’une dévotion incroyable et d’une unité désarmante. Toute la force du gospel américain à travers les âges est ici renouvelée. 

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Jesus Is King, le nouvel album de Kanye, est entièrement créé à partir de ses célébrations hebdomadaires. Il mélange allègrement toutes les facettes musicales du rappeur/producteur de Chicago : chœurs triomphants, synthétiseurs répétitifs et dissonants, batteries rares et explosives. On retrouve un florilège de toute la discographie de Kanye dans ces 27 minutes. Comme si toute sa musique était maintenant passée dans les mains de Jésus pour la laver et la rendre quasi sacrée. La fameuse lessive du Christ.

Kanye retrouvé ou Kanye lessivé ?

Ainsi "Follow God" ou "God Is" sonnent comme des chutes de Watch The Throne ou My Beautiful Dark Twisted Fantasy. "Closed on Sunday" est parfait à écouter après Life of Pablo et "On God" retrouve les synthétiseurs de Graduation arrangés avec Pi’erre Bourne. "Hands On" pourrait être une version apaisée d’un morceau de Yeezus. Les fans de Kanye ne seront pas désarçonné·e·s par la matière première de ce nouvel album. Tout est à sa place, parfaitement mixé et arrangé, toujours une des productions les plus intéressantes en 2019. 

Ensuite viennent le contenu et les choix. Depuis plusieurs années, Kanye est un véritable directeur artistique, voir un designer sonore, qui donne à sa musique un aspect de collection de haute couture. Tout est inspiration et tout a un but. Cette fois-ci, la rédemption et la quête spirituelle sont au centre de tout son propos. Les "Alleluias" triomphants sur "Selah" sont comme une ponctuation de cette foi en route.

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Et là, il y a "Use This Gospel", cet ovni tant attendu qui relie le saxophoniste d’ascenseur Kenny G, la Bible et la réunion du plus gros duo de rap des années 2000, Clipse. Ces deux frères, Pusha T et No Malice, ne font plus de musique ensemble car l’un a pris le droit chemin, l’autre non. Le symbole est beau mais il n’y a que dans le cerveau de Kanye que cette équation fait sens.

Surtout quand on y ajoute cette note répétitive à la "Runaway", encore un bout de sa discographie revue au mixeur de la foi. Au départ, on est outré, c’est l’incompréhension, ça n’a pas de sens. Puis on voit se dessiner le but de tout ça. La bonne parole qui passe par les notes smooth jazz de Kenny G. Le moyen n’est pas facile mais le message est passé.

La théorie du débordement

Sur "Water", ça en devient répétitif et lancinant mais Kanye semble avoir touché une tendance mondiale à travers sa propre quête de sens. Donc la litanie en devient plus moderne. Surtout il y a de nombreux moments fragiles, presque maladroits, qui laissent à penser que Kanye est sincère, qu’il se laisse déborder.

Très acoustique et organique, Jesus Is King est une expérience unique qui s’écoute comme un concert, comme une célébration. Le Sunday Service qui suit directement la sortie de l’album est exemplaire tant pour sa mise en scène que pour sa réalisation. La puissance collective et l’unité totale rayonnent du début à la fin, offrant une autre façon d’aborder la musique, plus solaire et participative.

On entrevoit alors encore le débordement de Kanye. Il n’est pas toujours le personnage central ou même le leader, il accompagne le collectif, il est un parmi d’autres. Parfois il cite la Bible, souvent il bute sur ses propres paroles lues sur des feuilles volantes, d’autres fois il est spectateur de l’ensemble et discute avec ses filles, avec le sourire. Le projet est plus grand que lui. Et c’est une des véritables nouveautés de Jesus Is King.

Quand Aretha Franklin était à son plus haut niveau, elle avait donné un concert inédit dans son église de jeunesse. Filmé et enregistré, il deviendra l’album de gospel le plus vendu au monde. Kanye s’inscrit dans cette lignée de rédemption, de revenir à l’essentiel mais toujours à sa façon.

Everything We Need

Le gospel est une constante particulière dans la musique américaine qu’il n’est pas toujours facile de comprendre en Europe. En le revisitant totalement à sa manière, Kanye réécrit une nouvelle page de son histoire mais aussi de la culture dans son ensemble. Sa recherche de la foi nous questionne chacun sur nos choix et nos passions. Ses débordements laissent de la place pour la fragilité de l’humanité. À chacun de voir en quoi il veut croire.

Par Aurélien Chapuis, publié le 28/10/2019

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