5 groupes qui déterrent le punk à suivre de près en 2020

Quand le no future reprend tout son sens.

Si l’histoire est un éternel recommencement, l’histoire de la musique aussi. La première influence la seconde : chaque époque a droit à sa mouvance musicale qui la questionne. Aujourd’hui, ceux qui remettent en question l’ordre établi ont fini par s’y fondre et devenir standards – "Le rap a-t-il encore un truc à raconter ?", se questionnait, à juste titre, Nadia Daam sur France Inter. Par définition, c’est aux marginaux que revient la tâche de soulever de nouvelles esthétiques, de nouvelles visions, de nouvelles façons de revendiquer.

Voici justement se dessiner une vague, qui a déferlé dans les années 1970 et qui revient chargée de tout ce qu’il s’est passé entre-temps, autant musicalement que socialement. Cinquante ans plus tard, il semble que l’on s’y reconnaisse à nouveau. Fort d’une intellectualisation, qui le rend plus conscient autant des valeurs desquelles il hérite que de son esthétique, le punk sort de la confidentialité et revient sur le devant de plus en plus de scènes.

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Car les groupes qui incarnent ce déferlement sont programmés à des festivals, tournent dans de belles et grandes salles et y jouent même à guichets fermés. La petite vague est en passe de devenir, elle a du moins les arguments pour, un raz-de-marée. Parce que le retour du no future a, malheureusement ou heureusement, du sens aujourd’hui. On a au moins la chance de pouvoir s’y reconnaître avec des groupes tout frais mais déjà costauds : on en a choisi cinq à suivre de près dans les temps qui viennent.

Viagra Boys

Le concert des sept énergumènes suédois de Viagra Boys, fin mars à La Maroquinerie, est déjà complet. Leur dernière sortie, l’édition augmentée de quelques pistes de leur album Street Worms, date de 2019. Et trois ans après leur premier projet, l’EP Consistency of Energy, on ne peut plus dire qu’ils soient anecdotiques. Leur titre "Research Chemicals" annonçait déjà la couleur de ce son punk gras et faussement simpliste, avec des titres très structurés au rendu agressif, saupoudrés de lyrics au vitriol.

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Torse nu en live, le corps recouvert de tatouages, le chanteur Murphy se trimballe sur scène avec toute la désinvolture que l’on prêtait en son temps à Johnny Rotten. Mais la force des Viagra Boys, et c’est sans doute ce qui leur vaut déjà quelques chouettes papiers dans les médias, c’est qu’ils fédèrent aussi sur le dancefloor. Bien que bordélique dans son essence, le son nous accroche, est taillé pour que l’on rejoigne le mouvement. De quoi donner envie de taper un sprint sur "Sports", de railler à tue-tête cette "fucked up society" sur "Just Like You" ou, pour achever de nous convaincre, d’aller se défouler avec eux en live.

  • L’album à écouter : Street Worms (2018), et surtout "Slow Learner"," Sports" et "Just Like You".
  • Tu aimeras si tu aimes : les explosions à la Iggy Pop, les morceaux bien structurés avec un pattern qui donne envie de danser, les groupes avec un leader captivant.
  • À suivre car : leur nouvel album sort en août 2020 et ils font partie des figures de proue de la vague punk qui se dessine.

Idles

Rendons au punk ce qui est au punk : l’Angleterre. Les British d’Idles s’affirmaient déjà en 2017 avec leur album Brutalism, suivi en 2018 de Joy As an Act of Resistance, comme les conséquences du climat politique tendu que le Brexit insuffle à cette époque. C’est aussi cette volonté, credo punk, de retourner à cette primitivité, à cette simplicité des messages et des mélodies. Comme des cris dans lesquels on se retrouve finalement tous. Le son d’Idles est radical, a cette cadence soutenue qui réveille les nostalgiques de la fin des 70’s, rend euphorique quiconque s’y frotte ou a envie d’expulser sa colère.

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Et bien que cela ressemble à s’y méprendre à ce qui aurait pu sortir il y a 50 ans, les paroles soulèvent des thèmes bien actuels et portent des messages d’autant plus pertinents aujourd’hui : là où "Danny Nedelko" est pro-immigration, "Colossus" met les "homophobes dans des cercueils" et "Never Fight a Man with a Perm" ironise sur la masculinité toxique. Même si Joe Talbot, le chanteur, refuse le terme "punk band", les cinq membres en auraient toutes (et seulement) les qualités – intensité comprise, celle-là même qui donne sa pertinence à ce souffle punk.

  • L’album à écouter : les deux de leur discographie, Brutalism et Joy As an Act of Resistance, et surtout "Mother", "Danny Nedelko" et "Never Fight a Man with a Perm".
  • Tu aimeras si tu aimes : les Clash, les lives survoltés, l’énergie punk originelle.
  • À suivre car : ils sont authentiques et reprennent l’esthétique punk avec sincérité en l’adaptant à l’ère actuelle.

Fontaines D.C.

Sur scène, il fait les cent pas, prêt à en découdre, les poings serrés et les yeux en colère, silencieux, comme une bête en cage. Pourtant, c’est bien là que Grian Chatten exècre toute sa sauvagerie, devant une fosse qui sent que les minutes qui arrivent vont être suintantes et agitées. Avec son band irlandais (forcément), ils sortent Dogrel en avril 2019 et font mouche avec leurs titres au son sourd et virulent, sans fioritures, qu’ils jouent dans de nombreux festivals l’été qui suit. Il faut dire que tous les ingrédients sont là pour qu’on les érige parmi les groupes phares de ce mouvement de rébellion musicale qui font battre nos cœurs un peu plus fort.

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"Dogrel", les cinq Fontaines D.C. l’expliquent, c’est ce format poétique irlandais né de la classe ouvrière et mal considéré par la critique littéraire. Rings a bell ? Et même si c’est plutôt en termes élogieux qu’on les évoque dans les colonnes (encore rares, souvent au détour d’un debrief de festival) de la presse française, c’est pour dire qu’ils sont brutaux, agressifs, dans l’urgence. Tant mieux : dans la marée bien réfléchie des musiques urbaines actuelles, parfaitement marketées, ça les rend d’autant plus sincères.

  • L’album à écouter : Dogrel, sorti en 2019.
  • Tu aimeras si tu aimes : Joy Division, la musique qui ne s’alourdit pas de fioritures, la voix au premier plan.
  • À suivre car : ils ont explosé avec un seul album, et si c’est parfois symptomatique des groupes qui sont une tendance passagère, on sait que l’album en question restera dans les annales.

Mnnqns

Les quatre Français longilignes de Mnnqns (pour Mannequins) sont la preuve qu’on peut s’attendre à ce qu’on nous fasse bouffer du punk prochainement parce que la tendance l’a décidé. Faussement crades parce qu’un peu lissés par une com’ bien rodée qui les chaperonne et une prod’ moins âpre que celle des groupes cités ci-contre, ils sortent Body Negative fin 2019. Le rendu rappelle les meilleures heures de la britpop et donne envie de placer nos espoirs les plus chauvins en eux pour en faire les ambassadeurs français de cette tendance punk-rock.

Il faut dire que les morceaux sont entêtants comme il faut et convaincants dans leur genre (le chanteur, Adrian, bien que rouennais, a un accent british assez bluffant), et ils ont la franchise et la sympathie des jeunes groupes qu’on a envie de garder sous le coude dans nos playlists. Ajoutez à cela des airs qui accrochent et on obtient une recette en laquelle on a envie de croire, d’autant plus quand on voit ces dandys plutôt captivants s’agiter sur scène – on en aura d’ailleurs l’occasion le 6 mars prochain à la Gaîté Lyrique à Paris.

  • L’album à écouter : leur dernière sortie, Body Negative, et l’EP Advertisement pour des sons un peu moins affinés.
  • Tu aimeras si tu aimes : Television, les titres qui se laissent bien écouter, l’esthétique visuelle travaillée.
  • À suivre car : ils sont faciles à voir en live, car ils sont français et risquent de bien tourner dans les temps à venir.

Shame

Les Londoniens de Shame ont l’air d’avoir ça dans le sang : la voix, déjà, du frontman Charlie Steen l’inscrit d’emblée au panthéon des chanteurs punk de l’histoire (ceux qui savent chanter, en tout cas), et ils ne renient d’ailleurs pas l’influence que Joe Strummer a eue sur eux. En 2018, les cinq vingtenaires sortent leur premier long format, Songs of Praise, suivi de prestations lives qui marquent les esprits des premiers à sentir le courant en passe de déferler. Ils le sentent d’ailleurs aussi : en 2017, ils confient dans une interview :

"On est juste dans la continuation d’un cycle et tu peux dessiner des parallèles avec ce qu’il se passe politiquement. À l’époque de Joy Division et de The Fall, c’était la merde aussi. Et maintenant, ce qu’il commence à se passer à Londres montre pas mal de similitudes avec ce qu’il se passait avant."

Force est de constater qu’il se (re)passe quelque chose dans les rues grises et humides de la capitale du Royaume-Uni, et que c’est des plus jeunes que ça vient. Alors, méfiance : la voix éraillée et les instrus épiques de Shame risquent de faire mentir notre Philippe Manœuvre national qui persiste à croire qu’il ne se passe rien de bien dans le rock depuis les années 1970. Les cinq lads londoniens, en s’inscrivant, comme d’autres, dans ce qu’on peut sans doute appeler un revival punk sont là pour prouver le contraire.

  • L’album à écouter : Songs of Praise (2018), et surtout "Concrete", "One Rizla" et "Gold Hole".
  • Tu aimeras si tu aimes : les groupes d’enfants terribles, les sons qui transpirent l’énergie londonienne, les voix qui ont du caractère.
  • À suivre car : on pensait qu’ils allaient se faire oublier après leur premier album, mais ils jouent à Coachella en avril prochain.

Par Camille Deutschmann, publié le 24/01/2020

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