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Il y a 5 ans, Rihanna déconcertait le monde avec ANTI, son dernier album en date

Publié le

par Joséphine de Rubercy

Retour sur ce projet difficile à cerner, à la sortie rocambolesque, qui a émoustillé le public pour le meilleur et pour le pire.

Aujourd’hui, cela fait exactement 1 829 jours que Rihanna n’a pas sorti de projet… 1 829 jours qu’on attend (désespérément) un nouvel album. Surtout, ça fait donc 1 829 jours que le dernier en date, ANTI, est sorti. Paru le 28 janvier 2016, ce huitième album de la chanteuse vient tout juste de fêter ses 5 ans (non, vous ne rêvez pas, on a bien dit 5 ans).

Depuis, il a beaucoup fait parler de lui. De sa communication chaotique à sa sortie inattendue sur Tidal, sa direction artistique floue, son accueil mitigé et ses maigres ventes… jusqu’à sa place au top des charts pendant plus de 200 semaines d’affilée, ANTI déconcertait, à l’opposé des albums pop, soignés et puissants auxquels Riri nous avait habitués.

Que l’on aime ou que l’on n’aime pas, il n’a laissé personne indifférent. Faisons un petit saut dans le temps pour se replonger dans l’histoire et les entrailles de cet album, chef-d’œuvre éclectique à la fois fascinant et parfois incompris.

De sa sortie chaotique à la tête des charts, la naissance d’ANTI

Fin 2015. Les fans s’impatientent. Cela fait bientôt un an que Rihanna tease l’arrivée de son prochain album. Notamment avec les titres monstrueux "Bitch Better Have My Money", "FourFiveSeconds" et "American Oxygen", tous parus au cours de l’année, et dont le succès annonce la couleur du projet. Sans compter une com' incessante et un sacré martelage marketing. Sur Twitter et Instagram, mais aussi grâce à des partenariats commerciaux notamment avec Samsung, le teasing est cyclopéen (et un peu pesant). Bref. Trois ans après la sortie de l’album Unapologetic, il est temps de donner au public ce qu’il veut : ANTI.

27 janvier 2016. Ahhhhh, ça y est (presque). Riri dévoile le premier titre de l’album, "Work", en featuring avec Drake. Un morceau plus mature et sexy, plus urbain que pop, loin des mélodies entêtantes de leurs anciens duos "What’s My Name" et "Take Care". Le single met le feu aux oreilles et s’annonce comme le fer de lance du projet ANTI, dont l’arrivée est désormais imminente.

28 janvier 2016. Depuis cette nuit, l’album est enfin disponible… sur Tidal ! Qui se souvient de Tidal ? La plateforme de streaming lancée par Jay-Z en 2015. Assez inhabituel pour une chanteuse telle que Rihanna, on vous l’accorde. Mais il y a une raison à cela. La veille au soir, plusieurs extraits ainsi que la tracklist d’ANTI auraient été dévoilés, a priori par erreur d’après Billboard. Sûrement dans la précipitation, l’album a aussitôt été rendu public en exclusivité sur ce service en ligne. La chanteuse tweete même à ses fans un lien pour le télécharger gratuitement. Alors, coup marketing raté ou vrai leak ? Pendant 24 heures, c’est un vrai cafouillage.

29 janvier 2016. Dès le lendemain, pour cacher tant bien que mal ce buzz mal géré, a lieu la sortie officielle. Le projet est désormais disponible sur toutes les plateformes de streaming classiques comme Spotify, Deezer et iTunes, ainsi qu’en format physique. Les possesseurs d’un téléphone Samsung peuvent recevoir le disque gratuitement grâce au partenariat entre la chanteuse et la marque.

Alors qu’ANTI est maintenant pleinement entre les mains du public, des chiffres "officiels" sont publiés au bout de quelques jours. Selon la Recording Industry Association of America (RIAA), il est certifié disque de platine avec un million de ventes. Il aurait été écouté 13 millions de fois en seulement quelques heures et téléchargé un million de fois sur l’application de Samsung.

Mais ces chiffres posent problème. Nielsen/MRC Data, le système qui mesure les ventes musicales aux États-Unis, ne prenait à l’époque pas en compte les téléchargements gratuits. Comment est-ce possible de comptabiliser les premières heures d’écoute de l’album alors qu’il n’était encore que disponible sur Tidal ? Ce dernier jette la pierre sur Universal, et inversement. Vous l’aurez compris, la sortie d’ANTI est assez chaotique.

Pourtant, les semaines et même les années suivantes donneront au huitième album de la star le succès qu’il attend. Après avoir débuté 27e du Billboard, il finira numéro 1 dès la fin de sa première semaine d’exploitation. Il sera le troisième album le plus vendu en 2016. Et en décembre 2019, ANTI va même battre un record historique. L’opus atteint les 200 semaines de présence d’affilée dans le Billboard 200, faisant de Rihanna la première femme noire de l’histoire à réussir cette performance. Au même moment, elle occupe la septième place des artistes féminines les plus streamées sur Spotify alors qu’ANTI est sorti il y a presque 4 ans. Aujourd’hui les deux morceaux les plus écoutés de l’album, "Work" et "Needed Me", ont dépassé le milliard de streams aux États-Unis, suivis de "Love on the Brain", en passe d’atteindre les 800 millions de streams.

Un revirement artistique loin de la pop… et de la perfection

La chanteuse originaire de la Barbade nous avait prévenus, ce projet sera contraire à l’attente des fans. Et il suffit d’une écoute pour le comprendre. Par rapport à tout ce que Riri a pu faire avant, cet album-là est antithétique, antinomique ou même antagonique. Bref, il est bel et bien ANTI. Il n’est pas une machine à tubes comme tous les autres.

Sur les treize titres (seize dans la version Deluxe), pas un ne semble se démarquer pour être un futur hit (vous savez, celui sur lequel on braille dans la voiture quand il passe à la radio), comme ont pu l’être "Diamonds", "Only Girl (in the World)", "Where Have You Been", ou "Umbrella". En plus, ni "Bitch Better Have My Monney", ni "FourFiveSeconds" ni "American Oxygen" ne font finalement partie de la tracklist. Du coup, on est un peu déçus, il faut l’avouer. Il n’y a pas l’effet "wouah". Et on aurait pu s’y attendre dès la sortie du single "Work" qui, malgré un certain succès, a laissé les fans dubitatifs (pas assez de structure, très répétitif, paroles peu travaillées).

Si, en se défaisant des attentes de son public, Rihanna avait en fait choisi d’écouter ses propres envies ? En prenant davantage part à l’écriture et à la production des morceaux, l’artiste américaine nous offre un projet plus personnel… mais aussi un peu moins soigné. Certains diront que la direction artistique n’est pas claire, que l’album manque d’homogénéité et que le travail est tout simplement bâclé. Certes. Il est vrai que le beat hip-hop de "Consideration" ne parvient pas à cacher une construction brouillonne. On a très vite envie de zapper "James Joint" et son ennuyeux clavier, et les notes disco de "Kiss It Better" finissent elles aussi par lasser. Tout se suit, mais rien ne se ressemble.

La seconde partie de l’album est plus intéressante. Les titres "Desperado" et "Needed Me" sont plus puissants, plus poussifs. On est à nouveau interpellés. Avec "Same Ol’ Mistakes", sa reprise à l’identique de "New Person, Same Old Mistakes" de Tame Impala, la chanteuse surprend et hypnotise, loin de son univers habituel.

En toute fin d’album, Rihanna se montre plus sensible, et ça lui va très bien. La ballade acoustique "Never Ending" met en valeur sa voix sans superflu, avant que la chanteuse ne reprenne de la force sur "Higher" et "Love on the Brain". Ces deux diamants bruts, s’ils restent des titres très sentimentaux, n’empêchent pas Riri de se casser la voix sur des mélodies vintage et très soul. Le projet se conclut avec "Close to You", un morceau tendre et touchant bercé par les accords de piano, ou le digne héritier de "Stay".

Résulte d’ANTI une ambiance plus calme, plus planante, plus agréable et peut-être plus sincère. Le chant est plus pur, quasiment dénué des beats surpuissants et des prods formatées qu’on avait connus jusqu’ici. Tellement qu’on parvient parfois à entendre le léger accent barbadien de la chanteuse. Un changement de cap artistique qui nous emmène donc loin des albums pop et tubesques auxquels on s’était habitués depuis dix ans.

Seulement, on aurait aimé être un peu plus guidés. Parce qu’au milieu de tous ces morceaux si différents les uns des autres, aux textes paradoxaux et aux émotions contrastées, on se perd. On nage en eaux troubles avec l’impression que Rihanna elle-même ne sait pas vraiment dans quelle direction aller, tiraillée entre une partie urbaine dark un peu agaçante et une autre plus authentique, soul et sentimentale.

L’hétérogénéité en soi n’est pas dérangeante. Mais on peut reprocher à notre queen Riri de ne pas être allée au bout de son revirement artistique. Parce qu’à force de vouloir explorer trop de recoins en même temps, l’artiste s’est un peu brûlé les ailes. Le travail n’est pas toujours assez abouti pour convaincre, peut-être par manque de temps. La fuite de l’album et sa sortie précipitée y sont peut-être pour quelque chose.

N’oublions pas néanmoins qu’en onze ans de carrière et après huit albums, la chanteuse semble pour la première fois s’être vraiment épanouie dans sa musique. N’en déplaise aux fans déçus, ANTI est l’album qui correspond le mieux à la star, et est donc peut-être le plus réussi si on y réfléchit bien. Même la pochette du projet, conçue par l’artiste israélien Roy Nachum et inspirée d’une photo d’elle enfant, est la préférée de la chanteuse. Espérons maintenant que Rihanna poursuive, soigne et aboutisse proprement sa renaissance musicale (et personnelle ?) avec son nouveau projet dont on ne compte plus les jours jusqu’à la sortie. Ah bah si, en fait… 1 829, vous vous rappelez ?

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