Il y a 3 ans, Damso faisait son autopsie dans un album devenu culte : Ipséité

Retour sur un album important, où le rappeur affrontait ses tourments pour retrouver son identité propre.

Qu’est-ce que le temps passe vite. Ipséité, le deuxième album studio de l’indétrônable Damso, vient aujourd’hui de souffler sa troisième bougie. Un disque phare, indissociable d’une partie de notre existence, tant il a été joué dans nos écouteurs pendant tout l’été 2017. Le rappeur belge nous livrait une œuvre culte, aussi personnelle dans son discours qu’universelle par sa portée.

Comme l’indique le titre du projet, Damso part en quête de son identité propre, tout au long des 14 titres de l’album. En mettant sa plume au service de ses états d’âme, le rappeur se met à l’épreuve de ses vieux démons. Alors que les discours des autres se mêlent à sa voix intérieure, Damso affronte ses émois les plus intimes, qui bouillonnent dans sa musique. 

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Ipséité a connu un succès fulgurant, allant jusqu’à être certifié disque de diamant en France. Porté par plusieurs singles phares, comme J Respect R ou Macarena (tous les deux certifiés diamant), l’album a radicalement marqué le rap francophone, et continue toujours de tourner dans nos playlists. On vous propose de revivre ce classique à travers cinq des punchlines les plus marquantes. 

"J’ai mis mes chances dans le barillet / J’ai tiré sans jamais m’arrêter

"Mosaïque solitaire" est certainement un des meilleurs morceaux de tout le projet. Réalisé par l’assemblage de deux intrus différentes, le titre nous emmène à travers les réflexions tortueuses de Damso. Si ce dernier explique ses tourments, la seule personne à laquelle est destinée cette tirade remplie de regrets ne semble être personne d’autre que lui-même. 

"J’ai mis mes chances dans le barillet". Voilà une vision particulière de la vie que propose Damso. Le rappeur s’en remet donc à l’aléatoire : c’est l’image de la roulette russe. Un mécanisme qui tourne, et lorsqu’on tire, on ne sait pas si l’on survivra. Si on ne sait pas de quel côté le rappeur pointe son canon, à chaque fois que la chance sourit à quelqu’un, un autre connaît la mort. 

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"J’ai tiré sans jamais m’arrêter". Une image simple mais belle. Nous pouvons nous imaginer Damso en train de tirer éperdument sur ses ennemis. Ou alors, nous pouvons nous dire que le rappeur, le canon collé sur la tempe, met son destin à l’épreuve. Dans tous les cas, on comprend que Damso est aujourd’hui las de cette vie : il ne veut plus passer son existence à tirer sans interruption, en espérant, ou en redoutant de toucher sa cible. Le barillet est désormais vide, et Damso a reposé le revolver. 

"Je pleure que de l’intérieur pour que mes soucis se noient

Une autre image simple mais dont la poésie décuple le sens. Damso nous fait comprendre, avec une grande pudeur, sa tendance à intérioriser ses tourments. En affrontant sa souffrance seul et en silence, le rappeur espère pouvoir vaincre ses démons, sans que sa faiblesse ne soit dévoilée à autrui. 

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À travers cette phrase, nous comprenons que si Damso est à bout, il ne souhaite tout de même pas s’avouer vaincu. Entouré par des personnes qui "ne [lui] veulent pas du bien", le rappeur est acculé : dos au mur, il doit tout de même se montrer fort pour résister. Sa seule échappatoire est donc d’essayer de noyer ses peines dans ses larmes, en pleurant sans rien laisser paraître.

"Esprit torturé, douleur intestinale, j’ai avalé la méchanceté de l’Homme / J’l’ai digérée, j’ai pris le bien du mal, j’me sens comme Adam avant la pomme

Celle-là, on ne s’en est toujours pas remis. Le titre "Dieu ne ment jamais" est frappé du sceau de la fatalité. Au sommet de l’industrie musicale, Damso regrette la nature mauvaise des hommes mal intentionnés comme des "vautours". Cependant, au lieu de s’apitoyer sur son sort, le rappeur choisit de l’accepter, et se résigne à côtoyer le mal pour atteindre la paix intérieure.

Avec cette punchline, Damso reprend le mythe du péché originel. Dans la Bible, Adam, le premier homme créé par Dieu, ne connaît pas l’existence du mal. C’est seulement après avoir goûté le fruit de l’arbre défendu que ses yeux s’ouvrent et qu’il prend conscience de toutes les mauvaises choses de ce monde. Quand Dieu découvre qu’Adam a mangé du fruit interdit, il le chasse du jardin d’Eden, qui devient un paradis perdu pour l’Homme. 

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Damso prend le chemin inverse d’Adam. D’abord torturé par les vices des humains, ce n’est qu’une fois qu’il se résigne pleinement à les accepter, et donc à les subir, que le rappeur apaise sa conscience. En "avalant" la méchanceté de ce monde, Damso embrasse et accepte complètement la nature humaine. À la différence d’Adam qui perd tout après avoir pris connaissance du mal, c’est par l’acception que Damso atteint son jardin d’Eden. 

"Le monde est à nous, le monde est à toi et moi / Mais p’t-être que sans moi le monde s’ra à toi / Et p’t-être qu’avec lui le monde s’ra à vous et c’est p’t-être mieux ainsi" 

Sûrement la punchline la plus célèbre de tout l’album, devenue tellement familière qu’on oublie presque qu’elle est un bijou de construction. Dans le morceau "Macarena", Damso livre les sentiments contradictoires qu’il éprouve pour une femme, une dénommée Sabrina. Si le rappeur souhaite à cette dernière de trouver le bonheur avec un autre, il ne veut toutefois pas porter tout le poids de l’échec de cette relation. 

Si Damso s’unit premièrement avec Sabrina à travers le pronom "nous", le rappeur marque tout de suite la séparation, en divisant ce "nous" en "toi" et "moi" : "Le monde est à nous, le monde est à toi et moi". Damso montre alors son incapacité à se projeter dans une identité de couple. 

L’inverse se produit avec le pronom "lui", qui apparaît subitement, sans que l’on sache à qui il fait référence. D’abord désigné séparément, ce "lui" fusionne avec le "toi", pour former le "vous" : "Mais p-t’être que sans moi, le monde s’ra à toi / Et p’t-être qu’avec lui le monde s’ra à vous…". L’interlocutrice de Damso est donc déjà plus proche d’un autre. 

Enfin, outre "toi", "moi" et "lui", une quatrième entité est omniprésente tout au long de ce refrain : "le monde". La nature des relations de Damso influe donc littéralement sur l’état de son monde. À travers ce refrain très subtil, le rappeur nous fait comprendre que malgré le désintérêt qu’il affiche, ses déboires relationnels l’affectent profondément. Un malaise qui est d’ailleurs  l’idée principale de la chanson : "Mes sentiments dansent la Macarena". 

"J’ai si peur d’être père / De voir l’enfer du ciel

"Peur d’être père" est un des titres les plus doux de l’album, caractérisé par une pudeur très intime. Damso nous livre ses doutes quant à son rôle de père, qu’il n’est pas sûr de tenir correctement. Le rappeur s’inquiète que ses propres défauts, qu’il estime trop importants, ne déteignent fatalement sur son enfant. 

Damso formule sa hantise : quitter ce monde avant d'avoir donné à son enfant les armes pour affronter la vie. Si le rappeur s'éteignait prématurément, il ne pourrait alors plus regarder son enfant grandir, et serait témoin des souffrances de ce dernier depuis le ciel. La symbolique est forte : le rappeur atteste que le paradis ne lui sera pas permis tant qu’il n’aura pas rempli avec soin toutes ses missions en tant que père. 

Alors Damso semble se désintéresser de toute forme de relations humaines, le seul être qui arrive à voir une résonance en lui n’est autre que son enfant. En cela, le morceau "Peur d’être père" dépeint sûrement le côté le plus profondément humain de Damso : c’est peut-être grâce à son rôle de parent que l’artiste arrive à atteindre une identité qui lui est propre, une véritable ipséité. 

Par Hong-Kyung Kang, publié le 28/04/2020