(© QLF Records)

Avec 2020 se termine (enfin) l'interminable débat sur l'Auto-Tune

De "pire invention" à "incontournable dans la musique", retour sur ce plug-in qui a marqué les années 2010.

Ce n’est pas tous les jours que s’achève une décennie. On profite de la fin de celle-ci pour revenir sur un débat qui l’a animée tout du long : l’utilisation de l’Auto-Tune. Et en commençant la rédaction de cet article, je me promets une bonne fois pour toutes que c’est mon ultime intervention sur le sujet. D’abord, rappelons brièvement ce qu’est l’Auto-Tune.

"C’est un logiciel correcteur de tonalité élaboré par la société Antares Audio Technologies en 1997. L’Auto-Tune est un logiciel correcteur de voix permettant de chanter juste", peut-on lire sur Wikipédia.

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Aussi, ce plug-in est à différencier du vocodeur (même s’il s’en inspire), qui est un instrument physique à vent.

Bref historique de l’Auto-Tune depuis son apparition

Un des premiers morceaux clairement définis comme utilisant de l’Auto-Tune est "Believe" de l’artiste californienne Cher, sorti en 1998.

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Avec ce single, le logiciel de correction de voix fait ses débuts dans la pop mondiale. Mais côté rap (c’est surtout dans ce genre musical, où il est beaucoup utilisé, que l’Auto-Tune offusque le plus ses détracteurs), on rapproche souvent cet outil de l’artiste T-Pain, qui l’a popularisé aux États-Unis dans les années 2000 en mêlant rap et R’n’B.

En 2008, toujours aux États-Unis, sortent également deux albums très importants qui légitiment l’utilisation de l’Auto-Tune : TC3 de Lil Wayne, notamment avec le morceau "Lollipop", et 808s and Heartbreak de Kanye West. Deux projets qui rencontreront un gros succès commercial en habituant les oreilles du public américain à ces sonorités quelque peu trafiquées.

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Dans les années 2000, l’Auto-Tune est souvent associé au timbre de voix robotique qu’il confère aux chanteurs et chanteuses qui l’utilisent. Et si à ses débuts, l’effet paraît plutôt grossier dans son utilisation, les ingénieurs du son et les producteurs vont rapidement saisir les différentes possibilités qu’il offre.

Depuis le début des années 2010, cet outil tant décrié a ouvert un large champ des possibles dans la musique mondiale, en particulier dans la culture rap américaine et française.

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En France, Booba comprend très vite son importance. Il sort en 2008 son album 0.9, dans lequel on retrouve d’ailleurs des pointures dans l’utilisation du plug-in révolutionnaire, notamment Akon et Demarco. Mais c’est vraiment son album suivant, Lunatic (2010), qui installera définitivement l’Auto-Tune dans le rap français, avec de nombreux tubes aux refrains harmonisés par cet outil comme "Killer" ou "Comme une étoile".

C’est aussi autour de B2O que s’expérimente le plus ce nouvel outil. Son bras droit du collectif 92i, Mala, sort l’album Himalaya en 2009, qui propose de vraies innovations sonores dans le traitement de l’Auto-Tune. Puis, à l’été 2010, arrive le tube "On contrôle la zone" avec Booba, Mala, Djé et le défunt Brams. Le couplet de ce dernier deviendra légendaire pour l’utilisation presque irréelle du plug-in. Ça y est, la décennie 2010 est lancée.

Le Duc achève donc d’habituer les auditeurs français à ce timbre numérique si particulier. Parmi eux, des musiciens en herbe mais surtout des ingés et des producteurs, dont certains décident de s’approprier l’outil, pressentant qu’il pourrait potentiellement enrichir et faire évoluer le milieu musical français.

On ne jure que par lui en ce début de décennie. Le rappeur de Boulogne brille en sortant Futur en 2012 et sa réédition Futur 2.0 l’année suivante, où les recherches et expérimentations se complexifient et modifient l’idée selon laquelle l’artiste placerait un peu sa voix au hasard dans le logiciel en attendant qu’il la magnifie.

La suite, on la connaît. D’abord en 2015, avec l’apparition de deux mixtapes qui bouleverseront le rap français : A7 de SCH, en collaboration étroite avec Guilty du Katrina Squad, et Que la famille de PNL, où l’on retrouve la patte intelligente de l’ingé son Nk.F. Dans ces deux cas, il y a une vraie recherche dans l’utilisation de l’Auto-Tune. Le timbre monotone qui faisait saigner des oreilles dans les années 2000 est plus nuancé et devient propre à chacun.

Ça y est : qu’on le veuille ou non, l’Auto-Tune a trouvé son public et ceux qui ne le supportent pas ne peuvent que constater qu’il se répand dans le rap français. À l’été 2017, Hornet la Frappe sort "Je pense à toi". Si le morceau n’a pas une grande influence, il semble néanmoins assez représentatif du recours fréquent à l’Auto-Tune : faire des refrains chantés et plus mélodieux, pour mieux trancher avec des couplets qui restent très kickés.

Aux États-Unis aussi, cette décennie 2010 voit naître des artistes aujourd’hui incontournables qui utilisent tous l’Auto-Tune de manière particulière, propre à chaque rappeur. Young Thug, Chief Keef, Future ou encore Lil Durk réinventent totalement, et chacun à leur façon, les utilisations possibles de ce plug-in.

La "génération SoundCloud" (XXXTentacion, Juice WRLD, Trippie Redd, etc.), instigatrice d’un mouvement également appelé emo rap, trouve également sa voix et son public avec une utilisation à la fois particulière et généralisée de cet effet.

Musicalement, il n’y a plus de débat. L’Auto-Tune s’est imposé et, bien qu’il ne soit pas obligatoire, personne ne le remet plus en question du côté des artistes. Les choses sont plus nuancées auprès du public, dont une grande partie reste critique à son égard.

"Quand R2-D2 fait de la musique"

En effet, si la plupart des fans de rap ne contestent plus cet outil particulier, certains, qu’on pourrait appeler la doxa, continuent d’exprimer leur réticence plus ou moins violente vis-à-vis de cet instrument qui "dénaturerait la musique".

Pourtant, au début de la décennie sort également Random Access Memories de Daft Punk. Cet album magistral est rempli d’Auto-Tune et de vocodeur, comme l’avaient déjà été les précédents albums du duo français le plus connu au monde. Mais les deux Versaillais n’ont reçu aucune critique liée à l’utilisation de cet effet. L’irritation qu’il génère se limiterait-elle exclusivement au rap ?

"Dans le raï ou dans le reggae, ils sont blindés d’Auto-Tune et personne ne s’en plaint. Je n’ai jamais entendu un fan de raï demander à Cheb Khaled d’arrêter l’Auto-Tune !" – Booba

Car si l’utilisation de l’Auto-Tune a bien évolué depuis son apparition, les critiques, elles, n’ont pas beaucoup varié. L’argument le plus fréquemment repris est celui de la prétendue authenticité de la musique et de l’artiste, à laquelle il nuirait.

L’Auto-Tune, ici perçu comme un outil correctif uniquement, serait une tricherie qu’utiliseraient les artistes pour cacher des défauts honteux qui feraient fuir leur public s’ils étaient dévoilés au grand jour. La panne de logiciel lors du concert de PNL est fréquemment mise en avant pour illustrer cet argument. Effectivement, le résultat avec et sans est quelque peu différent :

Mais pourrait-on imaginer Eric Clapton sans sa pédale wah-wah ? Lorsque les guitares se sont électrisées et qu’on a pu y ajouter des effets sonores, bon nombre de détracteurs s’étaient manifestés. La doxa musicale n’a-t-elle pas alors, de la même manière à l’époque, fortement critiqué ce détournement, ce trucage, cette tricherie ?

Tout comme la guitare électrique, l’Auto-Tune est un instrument que l’on peut utiliser d’innombrables manières. Car c’est là une autre critique assez fréquente émise à son encontre : il normaliserait les créations musicales. En gros, tout le monde chanterait désormais comme un robot rouillé en trichant.

Là encore, cet argument émane (très) possiblement d’un néophyte du genre, ou d’un boomer, qui n’est pas sensible au rap. OK, aucun problème avec ça. Si je n’appréciais pas la bossa-nova, j’aurais sûrement l’impression d’entendre toujours le même morceau. En revanche, moi qui n’aime pas tant le hard rock, je m’interdis d’émettre un jugement sur les différents filtres de voix qu’on peut y trouver, comme sur les effets de guitare rocailleux.

Seulement, le rap cristallise aujourd’hui beaucoup de reproches quant à la légitimité de ses auteurs et autrices : une instrumentale qui ne vient en général pas d’eux, des effets pour modifier la voix… Ça commence à faire beaucoup pour les défenseurs de la musique pure.

De quel droit Alexandre Astier juge-t-il que les utilisateurs de l’Auto-Tune n’ont rien à dire d’intéressant ? Ne serait-il pas devenu, comme ton oncle un peu relou qui dit que tout se ressemble, un vieux con ? Ne reproduit-il pas ce qu’ont dû lui infliger ses parents lorsque, plus jeune, il écoutait les genres musicaux par lesquels lui et ses amis se différenciaient de la génération précédente pour s’affirmer ?

En tout cas, l’Auto-Tune, né dans les années 2000, s’est clairement imposé au cours de la dernière décennie. Qu’on le veuille ou non, une majorité d’artistes l’utilisent, souvent assez brillamment. Peut-être serait-il temps pour nous, public, de l’accepter et de ne plus remettre en question ce plug-in numérique qui n’est finalement qu’un instrument. Le résultat qui en ressort, comme pour tous les instruments d’ailleurs, dépend donc de celui qui le manie et de ses intentions. Et quand c’est maîtrisé, il peut être somptueux.

Par raphaelmuckensturm, publié le 10/01/2020