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Playlist 1990 : quand le rap était au sommet de son engagement politique il y a trente ans

Publié le

par Aurélien Chapuis

Retour sur l'apogée politique du rap en 1990, avec une énorme playlist contenant Public Enemy, Ice Cube, Paris, X-Clan ou NTM.

Cette playlist 1990 Rap Politics , composée de 90 morceaux pour plus de 6 h 30 de musique, explore un style de rap de plus en plus virulent dans ses prises de position. Après une année 1989 déjà exceptionnelle, l’engagement est alors total sur les nouveaux disques d’artistes comme Public Enemy, Ice Cube, Paris, Intelligent Hoodlum, Brand Nubian, X-Clan, Poor Righteous Teachers ou le Boogie Down Productions de KRS-One.

Il y a trente ans, le rap vivait son apogée politique. L’année 1990 lançait les États-Unis en pleine ère Bush, avec le début de la guerre du Golfe, quelques mois avant la bavure filmée de la police sur Rodney King, marquant le début d’une véritable révolte des quartiers populaires.

Le rap devient l’ennemi public numéro un

C’est dans ce climat de tension permanente que Public Enemy propose son troisième album, le plus lourd et violent, Fear of A Black Planet, avec notamment les titres "911 is a Joke", "Welcome to the Terrordome", la reprise de "Fight The Power" après le film Do The Right Thing de Spike Lee, mais aussi "Burn Hollywood Burn", un brûlot explosif contre le racisme au cinéma avec Big Daddy Kane et Ice Cube en invités.

Et ce n’est pas un hasard si Ice Cube est présent. Le rappeur du quartier de South Central à Los Angeles vient de quitter son groupe mythique N.W.A. pour sortir son premier album électrique, AmeriKKKa’s Most Wanted. Et pour réussir cette sortie, Ice Cube se rapproche de la côte est, la production étant réalisée en grande partie par The Bomb Squad, l’équipe derrière Public Enemy, alliée à Sir Jinx et Ice Cube lui-même.

Promo pour l’album d’Ice Cube, AmeriKKKa’s Most Wanted, sorti en 1990.

Ce mélange de funk poisseuse, de politique hardcore et de gangsta rap provocateur est superbement réussi sur cet album, avec des titres comme "The Nigga Ya Love To Hate", "Once Upon a Time in The Projects", "You Can’t Fade Me", "Who’s The Mack" et "Endangered Species", sur lequel on retrouve Chuck D, le leader de Public Enemy. Ce premier opus d’Ice Cube est sûrement celui qui résume le mieux l’époque folle du rap de 1990.

D’autres artistes auront aussi une portée politique très forte avec leur premier disque, notamment Paris avec l’excellent The Devil Made Me Do It, du côté de la Bay Area de San Francisco, berceau des Black Panthers et de 2PAc. Paris est une bonne liaison entre les deux, sans concession et traversant les limites.

C’est le cas aussi du très bon premier album éponyme d’Intelligent Hoodlum – qu’on connaîtra ensuite sous le nom de Tragedy Khadafi –, véritable légende du quartier new-yorkais de Queensbridge qui influencera Mobb Deep, Capone-N-Noreaga ou Nas. Dans une autre lignée musicale mais tout aussi politique et afrocentrée, le groupe de Brooklyn X-Clan sort son premier album To The East, Blackwards comme une version moderne du Parliament de Georges Clinton.

Le développement de facettes multiples

Bien sûr, le milieu du rap tout entier n’est pas en guerre. D’autres groupes comme A Tribe Called Quest choisissent une autre voie qui déterminera d’ailleurs de nombreuses autres ramifications dans les années 1990. Encore un premier album, People’s Instinctive Travels and the Paths of Rhythm, qui fera vraiment date, notamment pour son usage incroyable des échantillons sonores de tous les horizons, mais aussi pour ses histoires simples et touchantes, son humour salvateur comme sur "Bonita Applebum", "Luck of Lucien", "Can I Kick It?" ou "I Left My Wallet in El Segundo".

Dans cette playlist, 1990 marque aussi le développement de la scène rap de la côte ouest. Après l’incroyable succès de N.W.A. et de Ice-T, des affiliés et proches offrent des premiers disques électriques et importants comme Above The Law avec Livin' Like Hustlers, le sous-estimé King Tee avec At Your Own Risk, le Compton’s Most Wanted de Mc Eiht avec It's a Compton Thang, un premier disque très gangsta, ou encore C.P.O. le groupe de MC Ren à côté de N.W.A. Dans la Bay Area, Digital Underground sort son premier album dansant et libérateur avec le tube "The Humpty Dance". Mais le projet le plus important de la côte, les regroupant quasiment tous, est sûrement le titre "We’re All The Same Game", un morceau tentaculaire pour allier les gangs de Los Angeles, avec donc King Tee, Ice-T, Above The Law, Digital Underground et N.W.A. en tête.

D’ailleurs, l’ancien groupe d’Ice Cube sort aussi un EP avec le hit "100 Miles and Runnin'" grande course-poursuite haletante qui inspirera "Cours plus vite que les balles" de Ministère A.M.E.R. À Oakland, Too $hort continue son chemin, invitant même Ice Cube sur le morceau "Ain't Nothin' But A Word To Me" – 1990 est vraiment son année.

L'année 1990 sonne aussi les débuts palpitants du rap français sur disque. Après quelques maxis disséminés, le rap français obtient son projet le plus ambitieux, Rapattitude, une compilation regroupant de nombreux acteurs du mouvement comme Assassin, NTM, EJM ou Dee Nasty. NTM sortira aussi son premier EP de 4 titres, Le Monde de demain, avec un clip fou. MC Solaar sort aussi son "Bouge de là", qui va devenir le premier gros hit du rap à la française.

Théorie des 5 % et rap technique

Le logo de la Five-Percent Nation sur le dos de la veste de Rakim en 1988.

Présentée aussi dans cette playlist, 1990 correspond à l’explosion dans le rap d’un mouvement relié à la Nation of Islam né à New York, la Five-Percent Nation of Gods & Earth. Cette vision de l’Islam afro-américain version philosophique et ésotérique est dirigée par une pensée globale. La population mondiale est divisée en trois parties : 85 % sont des ignorants qui ne savent rien et ne cherchent pas à comprendre ; 10 % connaissent la vérité mais s’en servent pour mentir et exploiter la masse des 85 % d’ignorants ; et enfin, les 5 % restants, les fameux Five Percenters, sont ceux qui reconnaissent l’homme noir en tant que Dieu et enseignent ainsi à tous « la paix, la justice et l’égalité à tous les hommes ».

De nombreux rappeurs vont utiliser ces préceptes dans leur rap et ils deviennent de plus en plus importants en 1990. Le plus connu est certainement Rakim, précurseur et tête de file, qui sort son troisième album avec Eric B. Mais on retrouve aussi dans cette branche, d’autres artistes comme Big Daddy Kane, Brand Nubian (avec un incroyable premier album One for All), King Sun ou Lakim Shabazz.

Ils prônent souvent un retour en Afrique, un afrocentrisme déterminé comme X-Clan et mélangent des personnages mythiques avec leur vision de la société contemporaine. Les plus virulents sont sûrement les Poor Righteous Teachers dont le nom est déjà le terme officiel pour présenter les Five Percenters qui sortent en 1990 Holy Intellect, un premier album efficace, philosophique et prosélyte. Plus tard, le Wu-Tang Clan sera aussi très influencé par cette façon de penser, notamment RZA et Ol’ Dirty Bastard.

Souvent associée à la mouvance des Five-Percenters, 1990 est aussi l’année de la sortie de To Your Soul, deuxième album de Jaz-O, le mentor de Jay-Z qui est présent sur deux titres, "The Originators" et "A Groove" avec un flow rapide très novateur à l’époque. Car le flow et le rap technique franchissent aussi une étape sur l’année 1990 avec notamment la sortie du troisième album d’EPMD, l’arrivée de leur proche K-Solo ou le retour explosif de LL Cool J.

Pochette du troisième album de EPMD, Business As Usual

C’est aussi l’émancipation des rappeurs du Juice Crew de Marley Marl comme l’exceptionnel Kool G. Rap, le prodige Masta Ace ou l’assise de Big Daddy Kane. Techniquement, 1990 est une des années les plus intéressantes de l’âge d’or du rap, même si on sent globalement que les productions et les rythmiques sont en changement constant.

Comme le montre cette playlist, le rap s’est entièrement modifié en 1990 : plus politique, plus virulent, plus technique, plus ambitieux musicalement. Cette playlist a été diffusée sur Konbini Radio toute la journée le jeudi 5 novembre 2020.

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