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En Corse, le F.L.N.C ou Front de Libération du Night Clubbing

Dès que l’on évoque la Corse et la musique électronique, on pense automatiquement à Calvi on the rocks. Festival monstre qui depuis onze ans a attiré 2 Many DJ’s, LCD Soundsystem, The Rapture et des milliers de filles en maillot. Mais un aspect plus underground de la culture musicale de l’île reste totalement ignoré. Celui de jeunes artistes locaux, qui se battent pour faire bouger les choses dans une région amorphe durant l’hiver. Caves, dancefloors et bombonnes de gaz, ou l’émergence d’une « techno du maquis ».

corse

THIS IS LOADED! IV. Flyer de la soirée phare de la scène électronique bastiaise. (c) Cédric Rubio

Dès le bac en poche, des cohortes de jeunes corses ne pensent qu’à une chose : partir sur le Continent. Un choix paradoxal, lorsque l’on sait à quel point les valeurs locales et l’attachement à la Terre sont forts sur cette île de 300 000 habitants. Outre le manque d’emplois diversifiés, d’autres facteurs poussent ces gamins à s’exiler à Aix, Marseille, Nice et Paris.

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Parmi eux, le manque cruel de vie culturelle. De salles de cinéma, de concerts, de boîtes de nuits. Un phénomène qui remonte à loin, mais que des guérilleros électroniques se sont toujours efforcés de contester.

Jean-Do Bernacchi, l'acharné

Jean-Do Bernacchi, l'acharné

Le grognard

Le plus endurant, le plus acharné d’entre eux, est sans doute Jean-Dominique Bernacchi. A 34 ans aujourd’hui, le parrain de la scène actuelle a connu un long et sinueux parcours avant d’entrevoir des jours meilleurs pour la culture techno insulaire :

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J’ai pris ma première résidence en 1999. Comme tout DJ en Corse, j’ai commencé par des bars, puis des discothèques. Et même quelques bals de village ! Puis en 2004 j’en ai eu marre d’être la  pute de la clientèle bastiaise. J’ai alors rencontré Sébastien Bacci, résident actuel de Via Notte et Deed qui venait des rave parties. On s’appelait les Digitalines, et on voulait faire rentrer le mouvement par un autre moyen que lunderground pur. On a alors organisé notre première soirée « sans concession » au White, un before tout à fait normal, le 28 novembre 2005.

 Seulement, mixer de la minimale à 120 BPM dans des clubs habitués à du Bob Sinclar et des tubes années 80 ne pouvait durer.

En Corse, peut-être plus qu’ailleurs, les discothèques sont avant tout là pour « faire du fric ». La jeunesse locale, elle, favorise la flambe, les comas éthyliques et la drague à l’aspect culturel de la musique. Au bout de deux ans – une prouesse - les Digitalines sont mis à la porte des bars de nuit de la région. « On vidait les dancefloors. On nous a fait comprendre qu’on nous aimait bien, mais qu’on était trop pointus et que ça ne correspondait pas à ce qu’ils voulaient. Même une fois dans l’année. »

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Comme souvent dans l’Histoire de la musique, c’est au moment où Jean-Do et ses potes se retrouvent sans rien que le vrai combat démarre. Les Digitalines veulent jouer. Quel qu’en soit le prix, quel que soit l’endroit. Des caves, des bars inadaptés, des before oubliés et humides hors de la ville. Puis, peu à peu, un noyau d’habitués se forme.

Le Disko

Le Disko

Pleine lune et grands frères

 A l’été 2007, La Caravelle, un club de Moriani, au sud de Bastia est entièrement rénové. On compte alors en faire un des bastions de la nuit en Corse. Venu du Continent, un certain Jeff Jouve donne sa chance aux Digitalines et à d’autres en organisant des soirées électro, tous les jeudi. Une des premières FULL-MOON est organisée sur la plage du club, inspirée des célèbres raves thaïlandaises. « Une soirée fondatrice, qui a tout changé. On a enfin commencé à ramener du monde », explique Jean-Do.

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Dans la foulée, un autre événement marquant change la face de la musique électronique de l’île. La signature de deux jeunes Corses, Les Petits Pilous sur le label Boys Noize. Entre deux dates à Hambourg ou Londres, ces deux mecs de Bastia rentrent mixer à La Caravelle. Des modèles, pour les futurs tenants de la Corsican touch.

«C’était la première fois qu’on connaissait des gens qui faisaient quelque chose. »  C’est ainsi que Béjul, membre de Le Disko, héros de la scène actuelle, a vécu l’émergence des Pilous. Un avis partagé par l’ensemble des jeunes DJs corses. «  Ils ont débroussaillé, ils sont passés en éclaireurs et ça a inspiré les post-teenagers qu’on était à l’époque. On s’est dit « Putain, eux ils y arrivent, pourquoi pas nous ? » Alors qu’ils étaient au collège avec certains de nous, qu’ils faisaient les cons avec nous », renchérit François Dagregorio, également membre du collectif susnommé. En plus de la figure de grands frères des Petits Pilous, les artistes locaux s’accordent sur un autre facteur déclencheur de la mouvance électronique de l’île : Calvi on the rocks, forcément.

The Road. Mixtape vidéo - Le Disko

Mauvais rhum et robes à fleurs

François raconte « Ça a été quelque chose d’important. Au début du festival, on y allait un peu par hasard, même si on mixait déjà. Mais en 2006, je me suis retrouvé devant le live de Para One. On était 120 ! Je me suis posé plein de questions, ça m’a marqué. » Une soirée clef que selon François Les Petits Pilous citent également en référence :

 Tout est parti de là pour eux. Une vraie révélation, alors qu’on était à la base juste là pour boire du rhum dégueulasse.

Si tous vantent les bienfaits du festival qui amena la culture électro dans l’île, ils relèvent aussi certaines limites. En effet, il aura fallu attendre longtemps pour que des artistes corses soient programmés par On the Rocks. Signe qu’il se passe quelque chose, ils seront quatre pour l’édition 2013. Le Disko enverra des skeuds sur la plage et Antonin BG, ancien résident d’une boîte de Saint Florent, sera en warm-up, à l’heure de l’apéro.

Plus fort encore, Studio Paradise, groupe aux tonalités plus rock, déjà présent sur une compilation de Béatrice Ardisson et High Angle Shot, pendant ajaccien du Disko, feront danser des centaines de filles en robes à fleurs au Théâtre de Verdure. Là où autrefois se sont produits Soulwax ou Hot Chip. « C’est mythique. On était sur le coup depuis septembre et on l’a su seulement il y a un mois », s’extasie Seymour Orsoni, co-fondateur d’HAS. Un travail de sape long et fatigant. « On avait joué à la plage In Casa (un des centres névralgique du festival, NDLR), mais pas pour gratter pour le festival. Puis les organisateurs nous ont eux-mêmes proposé.»

Cependant, devant le temps écoulé sans coups de fil des organisateurs, certains restent amers. Parmi eux, Antoine Pantani, ou BLAUE NACHT, ex-moitié de FCKN CREW, un duo de la génération MySpace.

Nils et moi, les FCKN CREW, on a mixé à Milan, au Portugal, en Belgique et en Suisse. Mais Calvi ne nous a jamais contactés. Jamais. Ce n’est pourtant pas difficile de se renseigner, d’essayer de savoir s’il existe des artistes locaux. Après ils veulent mettre la Corse en avant dans leur communication mais c’est malsain, c’est de la récupération politique. Depuis je boycotte le festival.

Plus sage, mais tout aussi critique, Jean-Do ajoute : « Calvi on the rocks n’emploie pas de Corses. Sauf pour la sécurité. Les serveurs, le personnel, tous viennent du Continent. »  Pour certains, le phénomène fait partie d’un problème plus large.

Florent, Mathieu et Seymour. High, Angle et Shot. (c) Dominique Apietto 

Gros beats et bouteilles de gaz

 Car si High Angle Shot et Jean-Do assurent que leur action ne revêt aucun aspect politique, d’autres se déclarent ouvertement nationalistes. « L’essence même de Le Disko c’est un peu ça, s’amuse François Dagregorio. Le Disko est un prototype pour amener la musique électronique en Corse. Un collectif qui dit « ça c’est nous. Ça c’est la Corse. » Je suis fier de ma région, je sais qu’on peut faire des choses. Si c’est ça le nationalisme alors oui, je suis nationaliste à 200 %. »

Plus difficile à dissimuler encore, le cas de BLAUE NACHT, un nom qui fait clairement référence à la lutte armée. « Cela veut dire Nuit Bleue en Allemand. Les Nuits Bleues c’est le nom que la presse à donné aux séries d’attentats en Corse. Un clin d’oeil à l’histoire des bouteilles de gaz ! Je voulais faire le lien entre le nationalisme et l’électro. Pour moi, ici, c’est lié. »

Un constat qui pourrait en surprendre plus d’un, mais qui s’appuie sur des éléments réels. Ainsi, dans les This is Loaded Party, - soirées phares organisées au Petrabugnu Bar, bar live situé sur les hauteurs de Bastia – il est fréquent que les amateurs de deep house, funk et rock distillé au long la nuit s’engagent dans d’interminables discussions sur l’avenir politique de l’île. Antoine de BLAUE NACHT explique : « Le nationalisme a évolué. Tu peux aller en boîte te saouler sur du Daft Punk et être nationaliste. Ce n’est pas incompatible. Le monde évolue, les gens aussi. L’ouverture fait le nationalisme d’aujourd’hui. J’essaie de véhiculer ça ».

L’élite de la jeunesse corse serait donc férue de musique électronique et prônerait une sorte de nationalisme à visage humain. L’un des objectifs dans l’idée de doter la Corse d’une véritable scène techno serait d’ouvrir les esprits et de montrer que les insulaires peuvent exister sur la scène culturelle internationale. En attendant, les tenants de la Corsican touch s’attachent à changer les mentalités. Premiers à bouger, ils entraînent dans leur sillon des initiatives qui n’auraient jamais vu le jour, ne serait-ce que trois ans plus tôt.

Neus. Avant de rencontrer Walter White

Neus. Avant de rencontrer Walter White

Maquis et peinture fluo

Le 31 décembre, une bande de petits gars du Cap Corse ont ainsi organisé un extravagant réveillon dans un petit village. Des jeunes déguisés en taulards ou en prêtres, de la peinture fluo et beaucoup d’alcool dans une grande villa surplombant la mer. Un cracheur de feu était, paraît-il, présent. Une soirée privée, 150 personnes, deux ambiances. Dans la cave, Le Disko et Fabio, le nouvel acolyte de Jean-Do, mixaient sauvagement dans une atmosphère pas si éloignée d’un squat berlinois.

A l’étage, Neus, un jeune qualifié de « petit génie » par ses aînés, s’adonnait à un DJ set sauvage. Pas rien pour la population bastiaise quand on sait que ce Jesse Pinkman méditerranéen a déjà pas mal tourné hors de l’île. Que ce soit dans des clubs parisiens comme le Social Club, le Showcase, le Divan du Monde et le Cabaret Sauvage. Mais également en Belgique, en Suisse et au Portugal. Pas forcément glamour mais tout de même révélateur, ses sons sont régulièrement utilisés dans des émissions telles Bref ou, comme il dit, « des trucs sur M6 et TF1 ».

De quoi assurer aux DJs corses un début de notoriété. En parallèle, des initiatives différentes se créent en Corse du Sud, autour d’High Angle Shot et de leur label Sons of Beaches. Comme le Cargèse Sound System, festival rock et électro au bord de l’eau, dont la mission est de promouvoir la scène insulaire.

Casablanca Drivers & High Angle Shot - Season

Des gamins dans leurs chambres

Une scène qui en définitive ne se reconnaît pas vraiment par une réelle identité musicale corse. Une idée confirmée par Béjul : « On se rassemble mais on a des influences différentes : Jean-Do vient plus de la minimale berlinoise. BLAUE NACHT plus puissant et violent aussi bien dans ses sets que dans ses compos, c'est 10 ans d'électro ingurgitée, de Boys Noize à Gesaffelstein. Neus est dans un style dubstep propre à la scène post-MySpace et Le Disko dans une tradition house et techno des 90s. « From disco to Disko. »

Cependant d’autres facteurs unissent Jean-Do, Le Disko, BLAUE NACHT, et les autres. Le fait d’être potes, d’avoir galéré ensemble, d’aller au bar, à la plage, ou au stade ensemble. D’avoir les mêmes idées, sur comment faire évoluer la Corse, au niveau culturel ou politique. Ou encore le choix des lieux où ces artistes aiment se produire. Des endroits se voulant souvent insolites, près du maquis et toujours splendides.

Ou comment s’appuyer sur ce que la Corse a de meilleur : son caractère et ses paysages.

Le Disko x BLAUE NACHT - This is Loaded IV!

Suffisant pour donner une seconde jeunesse à Jean-Do Bernacchi : « Je suis plutôt optimiste, alors que ça a été le contraire pendant longtemps. Il y a une véritable émulation, chaque DJ a son entourage et des vocations se créent. Des jeunes m’envoient des mails pour me faire écouter leurs sets, c’est de bon augure. Je veux porter ça le plus loin possible, puis un jour me retirer et laisser ma place. » Un souffle qui anime également Antoine de BLAUE NACHT qui avait pourtant cessé d’y croire.

« Il y a encore trois ans tout était bloqué. Mais je pense qu’on a ouvert des portes. Je pense surtout à ceux qui ne se montrent pas, qui sont dans leur chambre et qui se disent qu’un jour ils nous remplaceront. Je pense qu’ils sont nombreux, qu’ils sont plus que ceux qui sont visibles. Je pense que ça peut faire mal. »

Ne reste plus qu’à souhaiter que cette armée de l’ombre existe réellement. Tout est fait, en tous cas, pour que la Corse se libère du diktat des dealers de soupe musicale qui contrôlent l’île depuis trop longtemps. 

De la techno du maquis

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Par Thomas Andrei, publié le 31/05/2013

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