Bruce Springsteen le bien-aimé. (Crédits : Dan Blank)

Bruce Springsteen : une histoire de fans

À l'heure où un film de fans sur Bruce Springsteen a été porté au cinéma, Konbini est allé interroger plusieurs profils d'admirateurs du Boss. L'idée : comprendre l'engagement et la dévotion que suscite chez des millions d'habitants de la planète Terre la star de rock la plus populaire et la plus respectée par son public. Témoignages.

Bruce Springsteen le bien-aimé. (Crédits : Dan Blank)

En 2013, il est encore peu de stars du monde de la musique qui savent autant déchaîner la passion, la vraie, celle qui brûle. Bruce Springsteen est de ceux-là. Capable de soulever une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes en concert, le Boss est aussi une véritable icône de la culture populaire.

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Il fait partie de la vie de millions de gens à travers le monde, où ses fan-clubs comptent parmi les plus fervents dévots. Parmi eux : des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux, des médecins, des ouvriers, tous unis par les mêmes paroles, les mêmes riffs de guitare, les mêmes mélodies.

Le 22 juillet, Arts Alliance Media et Akuentic ont retransmis au cinéma le documentaire Springsteen And I, un film de fans autour du musicien. Une compilation de paroles d'amoureux de l'homme et de sa musique. De la jeune conductrice de camions au couple d'ouvriers britanniques, du vieux rockeur à la collégienne américaine, Springsteen And I se veut un témoignage : Bruce Springsteen a le meilleurs public du monde.

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Bande-annonce de Springsteen And I 

Pour le vérifier, Konbini a voulu essayer, à la manière du film, de compiler des témoignages des adorateurs de Bruce Springsteen afin de saisir un instantané de ce que c'est que d'être fan. Un vrai.

"Il occupe l'espace comme Al Pacino"

Certaines personnes s'offusqueraient de ce qualificatif mais pas Rodolfo. Lui est un fan de Bruce Springsteen. Ce restaurateur d'origine italienne aux faux airs du Boss n'écoute que sa musique. Exclusivement. Forcément, il pousse un peu la ressemblance physique : collier de barbe grisonnante, chapeau estival et gouaille invétérée.

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Dans son restaurant Il Buco, fermé depuis peu, il ne diffusait que les chansons du répertoire de son artiste favori .

Les employés savaient qu'ils pouvaient écouter ce qu'ils voulaient le matin... mais dès mon arrivée, c'était Bruce, Bruce, Bruce ! Je recrutais aussi les gens qui travaillaient au restaurant pour ça : s'ils n'aimaient pas Bruce, je ne les prenais pas.

Rodolfo est réputé dans tout son entourage pour être un admirateur de Springsteen. La rumeur raconte même que Bruce serait venu dîner dans son restaurant, en toute simplicité. À la bonne franquette même. Il le confesse : ce n'est jamais arrivé. Mais il avoue aimer l'idée qu'un tel honneur ait pu se produire.

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Parce que tu vois, Bruce il l'a. Certaines personnes l'ont, d'autres ne l'auront jamais. Lui, il l'a. Il occupe l'espace comme Al Pacino. Ses chansons sont comme des films. Si tu vas à un concert de Bruce, il ne faut pas que tu le regardes lui. Il faut regarder les gens dans le public. Là tu verras. Tu verras que chacun d'entre nous estime qu'il chante pour lui seul. Et, quelque part, c'est un peu le cas.

La première fois qu'il l'a vu, c'est au parc de la Courneuve en 1985 pour la tournée Born In The USA. 120.000 personnes acclamant le E Street Band avec, parmi elles, Rodolfo. Depuis, il ne l'a jamais manqué lorsqu'il passait par Paris. Jamais en 28 ans. Plus que l'amour pour sa musique, elle-même déjà inébranlable, c'est bien celle de l'homme dont il nous entretient.

Car Rodolfo voit en Bruce Springsteen un symbole. Celui du meilleur homme qui soit. Le plus cool, oui. Mais aussi le plus simple. Comme le dit le restaurateur lui-même, "après tout, c'est juste un type normal. Le péquenaud du New Jersey. Il sait très bien que le monde ne tourne pas autour de lui".

Fans du Boss au stade San Siro à Milan, Italie, juin 2012.

Légendes urbaines

Parlez à n'importe quel fan de Bruce Springsteen et c'est exactement cette passion qu'il essaiera de vous transmettre. Plus que la voix d'airain ou les doigts qui dansent sur le manche d'une guitare, on vous racontera l'une de ces centaines d'anecdotes à l'allure de légende urbaine qui ont construit l'aura mystique du personnage... et fait de lui un demi-dieu pour certains.

Un tel l'aurait croisé en train de jouer de la guitare avec un sans-abri, un autre lui aurait parlé à bâtons rompus après l'avoir simplement croisé dans la rue, il aurait dépanné de quelques dollars un ancien roadie dans la dèche...

"Bruce c'est le partage. Bruce, il voit", explique-t-il en faisant des signes de ses deux doigts en direction des yeux. "Des types comme lui, il y en a beaucoup finalement. Mais lui les représente. Quand il regarde quelqu'un, il voit vraiment qui il est. Il comprend, tu vois. Bruce, c'est l'homme qui a vu l'homme".

Si si la famille.

Rodolfo pourrait organiser une rencontre avec le Boss : il est ami avec Elliott Murphy, un musicien américain installé à Paris et proche de Bruce Springsteen. C'est d'ailleurs aussi le voisin de Rodolfo. Mais il n'est pas sûr d'en avoir envie :

Moi, je suis spectateur. Je préfère mettre de la distance avec Bruce. Pour organiser une véritable rencontre avec lui, il faudrait que ça soit spontané. Que ça se produise au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes.

"La fanbase la plus cool de la planète"

De telles histoires d'amour avec Bruce Springsteen, il y en a des tas. Pauline du groupe Part Time Friends a elle aussi une relation particulière avec le chanteur : "Mon père est fan, et quand j'étais petite, pour m'endormir, il me jouait "Streets Of Philadelphia". Moi je la chantais en yaourt. Je crois qu'elle est dans le top 10 des plus belles chansons au monde".

Pour être allé le voir en concert l'année dernière, elle témoigne : "Je me suis retrouvée avec la fanbase la plus cool de la planète, sûrement parce que c'est à peu près un des mecs les plus cool sur Terre". Puis elle nous montre une vidéo du concert à Bercy, Paris, auquel elle a assisté pour le prouver.

C'est un type qui a pas peur de laisser une enfant niquer toute la deuxième partie de sa chanson.

Mus par la même passion

Aux dires de ses admirateurs, l'expression "bête de scène" semble avoir été inventée pour Bruce Springsteen. Ainsi Lucie Giwos a-t-elle vécu une révélation lors de son premier concert de Bruce Springsteen, tout récemment. Récit rapide :

"Me voilà devant Bercy à 9h00 du matin pour me faire inscrire au marqueur sur le dos de la main un numéro avoisinant les 570. Et me voilà à attendre toute la journée l'ouverture des portes à 18h00. Tantôt soleil de plomb, tantôt averses de pluie, c'est la première fois que j'attends aussi longtemps pour un concert. Mais l'ambiance est là, les gens mus par la même passion. Et puis les portes s'ouvrent.

Elle poursuit :

On rentre. Le concert doit commencer à 20h. On patiente une bonne heure avant que le Boss arrive. Et là, le show commence et c'est un show comme j'en ai jamais vu. 3h40 de concert non stop. Je crois qu'à la fin on était plus crevé que lui.

C'est le concert le plus fou qu'il m'ait été donné de voir. J'ai mis plusieurs semaines à m'en remettre, tant émotionnellement que physiquement. C'était fou. Cet artiste que je ne connaissais quasiment pas six mois auparavant, m'a littéralement transcendée, il m'a touchée droit au coeur. On m'a dit que pendant le concert je le regardais comme si je regardais le Messie.

Greatest Hits de 1995 de Bruce Springsteen

Nico Prat est animateur de la radio le Mouv' et écrit pour le magazine Technikart. Lui a découvert le Boss en 1999. "J'ai donc 14 ans, et je découvre ce best of, le Greatest Hits de 1995 explique t-il. Premier choc : la pochette. On ne voit pas le visage du Boss, il est de dos, mais on y voit l'essentiel : une guitare et un blouson en cuir. C'est donc ça le rock ? Je n'avais aucun album à moi, je pensais que le rock c'était Phil Collins".

Il est introduit par son oncle Benjamin Danet, "journaliste fan du boss", qu'il remercie pour lui avoir "transmis ses deux passions". Finalement, Nico Prat met un peu de temps avant d'aller se mesurer à l'expérience Springsteen en live. "Beaucoup de choses me faisaient peur : un concert de trois heures, des albums joués en entier... Pas vraiment mon truc. Mais je n'ai jamais vu un spectacle pareil. Dix années déjà que je vais voir, quoi, trente concerts par an ? Et les compteurs sont remis à zéro."

Springsteen sur scène, c'est au-delà des mots. Ce mec est Dieu.

Pas à dire : les tickets de concert, c'était autre chose à l'époque. (Crédits : François Bourboulon)

François Bourboulon, lui, est tellement fan que lorsqu'il évoque "le roulement de batterie en intro de "Badlands" (doo-doo-doom-doom, doo-doo-doom-doom)", il est obligé d'ajouter qu'il est "tellement particulier qu['il] revit cette première écoute à chaque fois qu[il] entend la chanson".

Selon lui, le chanteur aurait passé des semaines avant de trouver l'exact son de batterie qu'il souhaitait, faisant placer le kit de Max Weinberg à tous les endroits du studio "et même sous un escalier". Le genre d'histoire du rock'n'roll qui plaisent à un fan.

Ce doo-doo-doom-doom, doo-doo-doom-doom est absolument unique. Je n'ai jamais entendu cela nulle part ailleurs.

"L'impression de partager quelque chose d'intime avec mon père"

Un autre aficionado du Boss, Johan Chaille de Nere, raconte Springsteen comme "cet homme que je ne connais pas mais qui a toujours compté pour moi". Comme quoi on en revient toujours à cette question de partage : au-delà de la musique pure, Springsteen symbolise le rassemblement, dans sa dimension sociale et populaire la plus sincère. Johan raconte :

"Chaque fois que nous partions en vacances, nous l'écoutions dans la voiture pendant nos longs trajets de nuit. Ma mère et mon grand frère dormaient. Mais moi, à 5 ans, 10 ans, 15 ans , je profitais de ces moments. J'avais l'impression de partager quelque chose d'intime avec mon père et puis j'aimais imaginer mes vacances en famille au son des musiques du boss. Je ne comprenais pas les paroles mais pourtant je ressentais dans cette musique une authenticité, une générosité que j'ai toujours associées aux liens qui m'unissent à ma famille".

Bruce Springsteen, c'est à la fois un moment d'intimité avec mon père et l'espérance de belles journées avec ceux que j'aime. Depuis, pas un voyage ne se fait sans lui.

Hugues Barrière. (crédits : les Cahiers du rock)

La "pathologie" du fan

Hugues Barrière est un fin connaisseur de Bruce Springsteen et s'en considérait jusqu'à il y a peu comme un adorateur hardcore du bonhomme. Pour avoir écrit plusieurs ouvrages sur le chanteur d'origine irlandaise, celui-ci a aussi longuement pris du recul sur le concept de fan.

Selon lui, "on ne devient pas fan par hasard. Il y a un terreau favorable, un manque de référents comme la figure du père ou du frère, qui mène ensuite à une quête identitaire à des degrés plus ou moins pathologiques. Cela passe par le fantasme, la personnification, etc.".

Aujourd'hui, l'écrivain voit plutôt d'un mauvais oeil ce "côté monomaniaque du fan". Il témoigne :

Je suis descendu en profondeur. On organisait des concerts pré-show Springsteen avant ses concerts. On jouait ses chansons avec des copains dans un bar à côté de la salle où il se produisait. Mais au-delà d'une démarche d'élévation par le culte, le fan hardcore vit par procuration. Et finit par perdre son identité propre.

"Le showbiz vend du rêve"

Aussi, il critique la star, lui reprochant un engagement de façade, pratique pour entretenir la flamme du culte, mais finalement pas aussi sincère que lui reconnaissent ses fans, selon lui aveuglés par l'image du rocker dur au coeur tendre.

Engagé politiquement aux côtés des démocrates, longtemps figure de proue de la grogne ouvrière, Hugues Barrière rappelle que l'ennemi de la World Company n'est finalement qu'un artiste comme un autre.

Le showbiz vend du rêve et Bruce Springsteen n'y échappe pas. C'est cette image que les maisons de disque entretiennent. Un exemple : lorsque Bruce montre quelqu'un du doigt dans le public, c'est un symbole. Évidemment. Mais le fan qu'il montrera le prendra pour lui. Pour garder les pieds sur terre, les fans qui l'adulent devraient garder ça en tête.

Par Théo Chapuis, publié le 26/07/2013