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Shining, Despentes et une renaissance : discussion au long cours avec Luz

Publié le

par Arthur Cios

(© Albin Michel)

À l'occasion de la sortie en BD de Vernon Subutex de Virginie Despentes, on s'est entretenus avec son auteur, le grand Luz.

Luz est un garçon bien singulier. Ce n’est pas nous qui le disons, mais la grande Virginie Despentes, dans sa très belle postface pour Hollywood menteur, l’avant-dernier bouquin du dessinateur sorti en avril 2019. Elle explique ainsi :

"À l’époque où il a commencé à s’intéresser aux féminismes comme si ça le concernait, on n’avait pas trop besoin de réclamer le droit d’organiser des assemblées féministes non mixtes : les mecs ne venaient jamais. Et encore moins les mecs hétéros. […]

Luz avait quelques années d’avance sur ses collègues masculins et il n’avait pas l’impression de ne pas être concerné par ce que les féministes avaient à dire et encore moins de se faire émasculer en se mêlant à elles."

Des histoires fortes qui vont à mille à l’heure, des récits de voyages qui prennent aux tripes… Si ses dessins l’ont toujours montré, il ne faut que quelques secondes de discussion pour s’en rendre compte : Luz est bien singulier. Face à nous, il est timide, réfléchi, et engagé, surtout. Pas étonnant que Despentes ait vu en lui quelque chose que les autres n’avaient pas encore décelé. Et pas étonnant non plus que ce soit à lui qu’on ait proposé la tâche monstre d’adapter le culte Vernon Subutex en BD.  

En résulte un livre dingue : 300 pages de dessins en feu d’artifice, qui racontent avec la même magie la chute et la renaissance d’un homme. Un disquaire qui a tout perdu, qui erre et qui essaie malgré tout d’avancer. Pas étonnant encore une fois que Luz ait accepté le défi, lui qui est en exil depuis les attentats du 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo, où il travaillait depuis le milieu des années 1990.

51 minutes, c’est le temps qu’on a passé avec lui au téléphone. L’occasion de discuter de son engagement féministe, de la naissance de cet opéra-rock en BD, de retrouvailles nécessaires, de Shining, et bien plus encore.

Case extraite de Vernon Subutex. (© Luz/Albin Michel)

Konbini | Pour commencer, quel était ton rapport avec l’œuvre de Despentes avant que tu la rencontres ? [La première rencontre s’est faite autour d’un numéro de Charlie Hebdo sur le féminisme en 2011, ndlr.]

Luz | [Il réfléchit longuement et hésite.] Je connaissais Despentes de notoriété, je connaissais Baise-moi, et je… Non ! Je sais ! Ma première rencontre avec son œuvre, c’était en 2005, pour un truc tout bête : on m’avait demandé de faire un caméo dans Tel père telle fille, l’adaptation de son bouquin Teen Spirit (2002), que j’ai lu par la suite. C’était génial [rires]. J’ai joué un mec bourré dans ce film. Je suis tellement excellent que j’étais dans le trailer. Puis j’ai lu Baise-moi et j’ai suivi de près ce qu’elle faisait.

Est-ce que tu situes ta prise de conscience féministe à ce moment-là ?

C’est difficile à dire. Ce que je sais, c’est que je me suis vachement construit contre le masculinisme – même si on n’en parlait pas. Certes, j’étais dans une rédaction de mâles, mais pas de mâles dominants. J’ai l’impression que je me suis construit féministe parce que je ne comprenais pas ce que je voyais. Tu sais, j’étais un gamin avec des lunettes, on m’a obligé à m’intégrer à la testostérone ambiante. Moi, ça me faisait chier.

Si on peut définir un moment de basculement, c’est peut-être en 2004, quand j'ai découvert la tendance riot girl et que j'ai vu Le Tigre en concert au festival Les femmes s’en mêlent. J’ai compris que j’étais dans ce camp-là. La musique devenait encore plus intéressante pour moi : jusque-là, sans m’en rendre vraiment compte, j’écoutais de la musique conçue par des hommes des années 1970, surtout du heavy rock des années 1970, même si j’ai toujours été fan de Bowie. Pour une seule PJ Harvey, tu as énormément de mecs. 

Ça m’a suivi. J’étais à fond dans la musique à ce moment-là parce que je faisais un bouquin sur le DJing, qui ne m’intéressait que pour boire des bières gratos. On est d’accord, non ? [Rires.] Je faisais un fanzine, Claudiquant sur le dancefloor, avant d’écrire Faire danser les filles. C’était devenu une obsession. Comment faire pour faire danser hommes et femmes ensemble ? J’étais persuadé que l’égalité passerait par la danse.

Page extraite de Faire danser les filles. (© Luz/Hoëbeke)

Tu étais un amoureux de la musique, mais tu n’en écoutais plus depuis les attentats de 2015. Vernon Subutex est consacré à cette thématique. Ce projet vient-il d’une envie d’y retourner, ou t’y a-t-il redonné goût a posteriori ?

Difficile à dire car, pour être honnête, je n’en sais rien. Quand j’ai lu le premier tome [de Vernon Subutex, ndlr] en 2017, ce n’est pas la musique qui m’a marqué, mais l’ambiance. Le fait qu’on parle de la vie, du deuil, de la déchéance, de toutes les fractures transversales. La musique était centrale, mais ça dépassait ça. Je me retrouvais intégré à une bande de gens, une bande de potes. Pour moi, c’était ça, Vernon.

J’ai lu les deux autres tomes plus tard, quand on m’a proposé l’adaptation, parce que j’ai eu du mal à le "binge-lire". Le premier était une trop grosse claque, j’ai mis du temps à respirer avant de me plonger dans la suite. On m’avait dit qu’il fallait être préparé. Et quand j’ai lu les autres, c’est vrai que, tout d’un coup, il y a eu des étincelles, quelque chose qui a marché.

Effectivement, je n’écoutais pas de musique à ce moment-là, ou seulement de la musique concrète du genre "Quatuor à cordes hélicoptère" de Karlheinz Stockhausen, avec quatre hélicoptères et des violonistes. Je n’arrivais pas à renouer avec le charnel de la musique.

D’un coup, en face de moi, il y avait un type, un pote. On me proposait de recréer la vie d’un type que j’aurais pu rencontrer à un concert, à un festival, qui aurait pu être un copain. Un copain avec qui tu peux parler de musique, d’autres choses, mais pas un mâle alpha non plus. Vernon ne va pas faire de concours de bites. Il est plutôt du genre à chercher le nom de l’obscur batteur de tel groupe, comme moi [rires].

"Le dessin et la musique, c’est une manière de respirer pour moi"

J'y suis allé parce qu’il fallait que j’y aille, que je me réapproprie le monde que Virginie m’a proposé en lecture. Un monde de musique, mais aussi et surtout d’amitié. Pendant des années, j’étais entouré de disques que je n’écoutais pas. Ça a débloqué quelque chose. Je me lève, une heure après, j’écoute de la musique.

Tu sais, j’ai vraiment cru que c’était fini. Le dessin et la musique, c’est une manière de respirer pour moi, c’était comme si on m’avait enlevé un poumon. On peut vivre, mais c’est cassé et difficile. Me rapprocher de ce gars, de ce type un peu différent, qui va tomber amoureux d’une trans, c’est exactement le bouquin dont j’avais besoin.

C’était aussi une manière pour toi de retrouver Paris ?

Oui, complètement. C’était très clairement de vraies retrouvailles avec Paris. C’était aussi le moyen de m'y rendre, de voir Virginie et qu’elle me montre ci et ça. De renouer avec Paris d’une certaine manière – même si j’ai beaucoup travaillé avec Google Images. De la même manière, on est allés une semaine à Barcelone avec Virginie.

Les Buttes-Chaumont, la butte Bergeyre. C’était assez marrant parce que Virginie est très bienveillante et j’avais l’impression, ce n’était pas qu’une impression d’ailleurs, qu’elle me prenait par le bras pour me montrer son monde [rires]. J’habitais dans le XXe, donc je connaissais les Buttes, mais pas tant que ça au final. J’ai découvert un autre Paris

Préambule de la BD. (© Luz/Albin Michel)

Après, je fais la confusion entre le monde de Virginie et le monde de Vernon. Mais c’est une confusion acceptable, étant donné qu’elle parle beaucoup des gens qui l’entourent. Ce n’est pas qu’une comédie humaine, et c’est ce qui m’a touché : dans chaque personnage, elle évoque les gens qu’elle aime et pas que ceux qu’elle déteste. Moi aussi, j’avais besoin de parler des gens que j’aime et du Paris que j’aime.

En parlant de Vernon, tu expliques dans Les Inrocks que tu es allé chercher le personnage dans tes vinyles. C’était nécessaire de le trouver dans ta discothèque ?

Je ne savais pas du tout où le trouver. Étant orgueilleux, je voulais le trouver seul. Autant on a trouvé des orientations, des pistes, pour La Hyène, mais je voulais offrir mon Vernon sur un plateau à Virginie en mode "le dîner est servi". J’en ai vachement chié [rires]. Il a fallu que j’aille dans les disques, c’était évident, il fait partie de ce monde-là. Je l’ai trouvé, mais je ne dirai pas dans lequel.

J’ai aussi cherché dans mes souvenirs les disquaires que je connaissais. Mais il fallait qu’il soit sexy, et des disquaires sexy, il n’y en a pas tant que ça [rires]. À la limite, mon tout premier, je ne dirais pas sexy, mais il puait le tabac froid… Il était "vernonien", en fait.

Vous avez commencé à bosser ensemble avec Despentes il y a deux, trois ans…

Attends, je regarde le premier mail qu’on s’est envoyé. Je tiens à être précis… [On l’entend tapoter sur son clavier d’ordinateur.] Voilà. On s’est donné rendez-vous mi-novembre 2018. Et on a commencé à en parler. Ça s’est contractualisé en avril 2019, donc j’ai commencé à bosser dessus un peu avant. J’ai commencé en lui posant plein de questions. C’était un an et demi de travail, dont quatre ou cinq mois de recherches.

Tu sais, il y a un truc qui m’a beaucoup aidé pour bosser sur le livre, c’est l’audiolivre. Les trois Vernon sont lus par Jacques Frantz, très grand comédien avec une super grosse voix de polar. Il est la voix de Jeff Bridges, de De Niro. Je partais courir dans la pampa avec Jacques Frantz, et c’est comme ça que je me suis imprégné du bouquin. On me l’a raconté, en fait. 

C’est un travail que je vais continuer à faire pour la suite. Grâce à lui, j’ai pu reconnaître les phrases les plus pertinentes. Quand tu lis Vernon, il y en a trop. Il n’y a pas de graisse chez Despentes, et ce n’est pas sec. C’est touffu. Si tu en as l’occasion, écoute le monologue d’Alex en audio, c’est démentiel.

Pour moi, il y a eu trois adaptations : le truc de Canal+ [une série avec Romain Duris en Vernon sortie en 2019, ndlr], la mienne, mais avant tout, celle de Jacques Frantz. Avec sa langue, hyper fidèle, tu entends autre chose.

En parlant d’adaptation, ce n’est pas ta première : tu as sorti Ô vous, frères humains, basé sur un texte autobiographique d’Albert Cohen, en 2016. En quoi ce processus t’intéresse ?

J’aimerais bien continuer. C’est peut-être une facilité, ça évite de te pencher sur ton propre travail. Mais ça fait longtemps que je travaille sur du purement fictionnel, où je vais forcément mettre des choses personnelles. Tu es plus à poil. Avec l’adaptation, tu te caches derrière quelqu’un, tu vas dans le gouffre de ce qu’il raconte…

Dans chaque adaptation, tu mets un peu de toi aussi ?

Bien sûr ! C’est ça qui est intéressant. Tu uses le gouffre de l’autre pour parler du tien. Et dans Vernon, il y en a des gouffres, des miroirs.

Lors de notre premier entretien, tu nous disais que tu rêvais d’adapter Shining. C’est toujours le cas ?

Oui, j’ai été attiré par Shining il n’y a pas si longtemps. C’est le seul bouquin que j’ai lu après les attentats. Ça peut paraître bizarre, ce côté : "Je vais me détendre, je vais lire Shining." Sauf que ça m’a fait énormément de bien. J’avais besoin de me confronter à une autre sidération. Shining avait des portes d’entrée incroyables. J’étais resté, comme plein de gens, sur la version de Kubrick. Je n’avais pas vu par exemple que le problème principal, c’est l’alcool. Tu ne le vois pas dans le film.

"Dans l’écriture de Stephen King, les choses les plus horrifiques se passent dans la vie quotidienne"

C’est un bouquin que j’ai lu sur smartphone. C’était la première fois que je téléchargeais un livre comme ça, je le transportais partout. Je ne pouvais plus aller en librairie après les attentats. En numérique, je pouvais lire partout : dans la bagnole de flics, à Libé quand ils m’ont hébergé. Je l’ai lu plusieurs fois, cinq à sept fois, en anglais. J’ai même fini par avoir un kyste sur le pouce parce que je n’avais pas l’habitude d’avoir ce mouvement-là avec le doigt. J’ai eu l’impression que je me transformais en personnage de Stephen King. Qu’au bout du doigt, un monstre apparaissait [rires].

Je me suis dit qu’il y avait beaucoup de choses que je pouvais très bien interpréter. La perdition, le gouffre. C’est intéressant parce qu’il y a des dessinateurs qui ont fait ça, comme Druillet… Mais il y a un truc en plus avec ce projet, c’est que dans l’écriture de Stephen King, les choses les plus horrifiques se passent dans la vie quotidienne.

Je suis obsédé, depuis, par ça. Même avant 2015, ça ne se voyait peut-être pas dans mon travail, mais on est toujours entre le réel et le fantastique, et quand la brèche s’ouvre, on ne sait pas quoi faire. C’est la base de nos peurs, de ce qui nous fait marcher. C’est le néant qui te permet d’avancer quand t’es athée. J’ai compris ça un jour.

"La vie, à un moment, c’est un peu des effets spéciaux des années 1980 : tu n’y crois pas, mais tu y vas quand même. Moi, j’ai vécu ça."

J’ai eu un mur avec une faille qui s’ouvre comme une énorme chatte qui… scintille, parce que ce serait des effets spéciaux des années 1980. La vie, à un moment, c’est un peu des effets spéciaux des années 1980 : tu n’y crois pas, mais tu y vas quand même. Moi, j’ai vécu ça. C’est probablement ce qui nous intéresse tous dans la vie.

C’est la raison pour laquelle Hollywood se concentre autant sur ça, quand le fantastique est dans le quotidien. Dans Vernon, il y a ça. Des moments où on n'est plus dans le réel. J’ai conçu des pages d’irréalisme. Je me suis forcé à être réaliste pour pouvoir ouvrir sur un truc étrange. Quand il découvre que son pote est mort, c’est bizarre, quelque chose s’ouvre dans sa tête mais il ne sait pas ce qu'il se passe, et nous non plus.

J’aurais du mal à me dégager d’un certain sens du fantastique. Dans Indélébiles [un livre sorti en 2018 où il raconte tout son parcours et notamment sa longue période chez Charlie Hebdo, ndlr], ça ne se voit pas tout de suite, mais plutôt sur les quelques pages en couleurs, d’évanescence dark.

Page extraite d’<em>Indélébiles.</em> (© Luz/Futuropolis)

Dans Vernon, pour la première fois, tu dessines en couleurs. Quel intérêt y as-tu trouvé ?

Je suis plutôt noir et blanc, je rêve en noir et blanc. Je vois en couleurs, mais je n’ai pas besoin de ça dans mon style, je me suis longtemps dit qu’il était assez charnel. Là, il y avait un défi en plus, le mystère passionnel lié à la musique, à l’amitié et aux souvenirs. J’ai eu pas mal de flashs où je me suis dit, "une scène de sexe, il faut que ça ressemble aux miennes". Quand je jouis, je jouis en couleurs. Ce n’est pas loin de l’étincelle quand on écoute de la musique, quand on se perd.

Il y avait cet autre truc, peut-être plus pour le tome 2, de jouer avec la synesthésie. Que chaque personnage ait sa couleur, chaque musique sa couleur, et que quand un perso est happé par une musique, il est happé par sa couleur. La couleur de Vernon était facile, c’est celle de la nicotine au bout des doigts.

Ce deuxième volet, tu l’as déjà commencé ?

Oui. J’ai fini le premier vers mi-juillet, c’est rapide…

Ah oui, effectivement !

Je peux être très monomaniaque dans mon travail et dans mes passions. Quand on aime, quand on est matérialiste, on devient obsédé des objets, des informations sur la musique. Je me dis que c’est le seul truc qui me ferait comprendre un lecteur de L’Équipe… Mais non en fait, c’est ceux qui m’envoyaient des ballons dans la gueule plus jeune, qui ont fait que je suis féministe. La boucle est bouclée, l’interview est terminée [rires].

Vernon Subutex de Virginie Despentes et Luz est sorti chez Albin Michel le 12 novembre 2020.

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