(© GERARD JULIEN / AFP)

Trois spectacles immanquables repérés dans le Off du Festival d'Avignon

Pour vous, on a affronté la jungle du Off.

Cette année, ce ne sont pas moins de 1 592 spectacles de théâtre, danse, cirque, marionnettes ou humour, qui se jouent dans le Off du Festival d’Avignon, du 5 au 28 juillet 2019. Pour parvenir à s’orienter dans ce raz-de-marée de flyers et d’affiches, conseils et recommandations sont souvent les bienvenus.

Si nous avons éliminé Génial, ma femme divorce, Je suis une princesse et je vous emmerde ou autre Faites l’amour avec un belge sans trop d’états d’âme, nous avons cependant beaucoup regretté de ne pas avoir pu assister aux représentations de Moi, Daniel Blake, adapté de la Palme d’Or de Ken Loach, Les Secrets d’un gainage efficace, création de la compagnie Les Filles de Simone, Déglutis, ça ira mieux, la nouvelle pièce d’Andréa Bescond et Éric Métayer après Les Chatouilles, adapté au cinéma en 2018 ou encore Marine Bosson en lieu et place d’Océan dans La Lesbienne invisible.

Voici donc une sélection de trois spectacles – pas très réjouissants – qu’on a vus et aimés cette année dans le Off d’Avignon. 

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner (du 5 au 28 juillet à 11h au Théâtre des Halles/relâche les 9, 16 et 23 juillet)

 
Samedi matin, 11h. Des jeunes délinquants et des éducateurs au bord de l’implosion. On attaque la journée avec une claque en pleine figure. Huit jeunes qui s’ennuient et quatre adultes tout aussi démunis face à la fatalité de leur situation. Vont-ils véritablement gagner ? Rien n’est moins sûr.

L’actrice Christine Citti (Quand j’étais chanteur, Suzanne, Disco) a passé plusieurs mois en immersion dans un foyer d’accueil d’urgence de la Courneuve. De son expérience difficile, elle a couché ses observations sur le papier et nous livre ici un huis clos éprouvant. La comédienne y interprète son propre rôle, celui d’une intervenante extérieure qui tente d’initier de jeunes délinquants au théâtre, sans succès. Elle finira donc par se contenter de les observer à distance et de prendre des notes sur cette triste réalité sociale.

Sur scène, quelques tables, un cube de verre et un canapé où s’affalent à tour de rôle Aïcha, Abdel, Georges, Katia, Kim Son, Nadia, Nikos et Nour, suffisent à symboliser le dénuement et la froideur de ce lieu. Ce décor glacial devient alors le théâtre de confessions sordides (inceste, prostitution, abandon, trafic de drogue) et d’explosions de colère, mises en mouvement par le danseur et chorégraphe Thierry Thieû Niang. À la fin du spectacle, les huit jeunes finissent parqués dans ce cube de verre au centre de la scène, comme des animaux dans leur cage.


(© Théâtre des Halles)

 
Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner est un théâtre du réel, très documenté et de fait, très documentaire, qui dénonce le manque de moyen de la protection de l’enfance, entre jeunes vulnérables, éducateurs démunis et méthodes inadaptées. Ici, rien n’est symbolisé ou sous-entendu, tout est dit, tout est cru et donc très efficace. 

 
On saluera, par-dessus tout, la performance des huit jeunes acteurs bouleversants de justesse, certains provenant de l’association "Mille visages" de Houda Benyamina, la réalisatrice de Divines, et qui portent cette très belle pièce avec beaucoup de talent.

La Magie lente (du 5 au 27 juillet à 19h20 au théâtre Artéphile / relâche les 7, 14 et 21 juillet)

 
Congrès des psychiatres de France. Pour alerter sur la gravité des erreurs de diagnostic en psychiatrie, le protagoniste va nous livrer le récit de Monsieur Louvrier. En réservant notre place pour La Magie lente, on s’attendait à beaucoup mais certainement pas à autant. Chacun scotché à son siège, on ressort de la salle comme si le ciel nous était tombé sur la tête et il nous faudra quelques minutes pour nous remettre de nos émotions.

 
Dans le métro, M. Louvrier entend des voix. Des voix d’hommes qui disent vouloir le sodomiser. "Forcément des hallucinations." Son psychiatre le diagnostiquera donc schizophrène. Pendant dix ans, M. Louvrier vivra avec cette certitude, jusqu’à ce qu’un médecin, plus clairvoyant, convoque ses souvenirs et pose un nouveau diagnostic. Au fil des séances, où le comédien s’improvise tour à tour narrateur, psychiatre et patient, on démêle, en même temps que le médecin, la pelote du traumatisme. Entre souvenirs, angoisses, peurs, cauchemars et confessions, Monsieur Louvrier passe de schizophrène à bi-polaire puis homosexuel refoulé. Finalement, le couperet tombe : Monsieur Louvrier fut un enfant victime d’inceste, violé à maintes reprises par son oncle pendant son enfance. 


(© Théâtre de Belleville)

Le mot "viol" n’est cependant prononcé qu’à la fin du spectacle, comme un mot libérateur. On comprend que La Magie lente est aussi un texte sur la résilience. 

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Et ce texte est porté par un comédien extrêmement talentueux dans un seul-en-scène éblouissant. Pas une parole, pas un silence, pas un mouvement n’est superflu dans son jeu d’une justesse absolue. Il passe d’un personnage à l’autre avec une agilité remarquable, simplement par un changement d’emplacement sur scène et un jeu d’éclairage, qu’il maîtrise grâce à des boîtiers qu’il actionne avec son pied. Une interprétation magistrale, une mise en scène incisive et millimétrée et une scénographie des plus sobres au service d’un texte d’une crudité extrême, qui ne nous épargne aucun mot, aucun détail, aucune vulgarité.

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Séisme (du 5 au 25 juillet à 11h55 au théâtre de la Manufacture/relâche les 11 et 18 juillet)

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Ici aussi, la mise en scène est minimaliste afin de laisser toute la place aux mots, simples, efficaces, parfois drôles, traduits d’un texte anglais de Duncan Macmillan. Pendant le temps d’une longue conversation, nous n’avons devant nous qu’un simple panneau blanc en fond de scène, un homme et une femme, qui vont retracer toute leur vie de couple, de leur envie d’enfant à leur disparition.

Et c’est ce potentiel futur bébé qui est au cœur de tous leurs questionnements. Comment vouloir mettre au monde un enfant quand notre planète est en perdition ? En cette période d’urgence écologique, le choix le plus responsable n’est-il pas de ne pas faire d’enfant ? C’est surtout la femme du couple qui fait primer sa raison sur son envie profonde, s’autoconvaincant à grand renfort de chiffres anxiogènes et un peu absurdes : le bilan carbone d’un enfant, par exemple, est l’équivalent de sept ans d’allers-retours quotidiens entre Londres et New York.

Si l’écologie est au centre de cette pièce, ce tête-à-tête est aussi l’occasion de questionner sur le couple, la famille et la parentalité. En 1h20, ils vont tout raconter, de la décision de finalement faire un enfant, à la fécondation, la fausse couche, la séparation, les retrouvailles et la mort. Les deux comédiens enchaînent les conversations, les changements de situation et les ellipses sans aucune transition ni même pause, simplement en changeant de place sur scène.

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(© Théâtre du Prisme)

Séisme est un texte extrêmement actuel, qui sous couvert d’humour et d’une apparente simplicité des mots très anglo-saxonne, soulève bien des questions. C’est une réflexion très moderne sur "l’antinatalisme" au nom de l’écologie, un sujet très nouveau mais déjà angoissant pour toute une population en âge de devenir parents. Ce couple est le miroir d’une génération consciente de vivre sur une planète foutue et pour qui l’incertitude est devenue un mode de vie. Ici, le séisme est aussi bien le bouleversement qu’est la venue au monde d’un enfant que l’effondrement de la planète. 

Par Manon Marcillat, publié le 16/07/2019

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