Les Titans, champion de France et double champion d’Europe (© Otto Seubu / Konbini)

J'ai passé un après-midi avec l'équipe de moldus championne d'Europe de quidditch

Déjà championne de France, l'équipe de quidditch des Titans de Paris a raflé pour la seconde fois d’affilée le titre européen, il y a quelques jours. Nous avons passé l’après-midi avec eux, pour en apprendre plus sur ce sport inspiré de Harry Potter, sur l’équipe et ses joueurs.

Les Titans, champion de France et double champion d'Europe (© Otto Seubu / Konbini)

Les Titans, champions de France et double champions d'Europe. (© Otto Seubu/Konbini)

Ce n’est pas le temps hivernal de cet après-midi d'avril qui va empêcher Albert, Étienne et leurs comparses de rejoindre la bande de pelouse bordant le château de Vincennes. Ces sportifs pas comme les autres arrivent au compte-goutte, avant de se changer sans trop de pudeur derrière un arbuste, enfilant entre autres leur maillot des Titans. Il est 14 heures, l'entraînement de quidditch va bientôt commencer.

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Albert, coach des Titans depuis un peu moins de deux ans, mais aussi de la sélection nationale, balance au sol un long sac de sport, du genre déchiré et dont le contenu tient avec de la ficelle. À l’intérieur, des dizaines de morceaux de tubes en PVC de type plomberie, un peu de ruban adhésif et des cerceaux en plastique. En cinq minutes, l’affaire est réglée : les joueurs et joueuses ont reconstitué ce qui formera aujourd'hui leurs buts.

Le montage en plusieurs étapes des buts, façon DIY (© Otto Seubu / Konbini)

Le montage en plusieurs étapes des buts, façon DIY. (© Otto Seubu/Konbini)

Harry Potter artisanal

Loin de ce Vincennes au ciel grisâtre, c'est sur la pelouse de l'université de Middlebury, dans le Vermont, aux États-Unis, par un dimanche ensoleillé de 2005, que Xander Manshel et Alex Benepe, deux étudiants, ont "inventé" la version moldue du quidditch. Onze ans plus tard, l'initiative a pris une ampleur inespérée : institutionnalisée, avec des championnats, des fédérations et autres structures, la discipline compte plus de 300 équipes dans une vingtaine de pays différents.

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Rien qu'en France, il y aurait environ 400 adhérents, la première délégation francophone ayant été montée à Nantes. Depuis, 30 équipes, dont 10 officielles ont vu le jour. Pour ce qui concerne les Titans, c’est une suite de malentendus au sein des Phénix, une autre formation parisienne, qui sera à l’origine de l’équipe menée par Albert.

"Moi au départ, je fais du basket, comme beaucoup de gens ici. C’est un ami qui montait l’équipe et qui m’a demandé un coup de main. J’ai joué deux mois, puis l’entraîneur a eu un empêchement, je l’ai remplacé, et les choses n’ont jamais vraiment changé depuis. Il faut dire que c’est une lourde tâche, et je ne suis pas sûr que beaucoup de gens aient vraiment envie de s'en charger."

Chez les Titans, le système D prime sur la magie. De Harry Potter au château de Vincennes, il n'y a finalement qu'un pas : les trois cognards, lourds ballons en cuir volant et fonçant sur les joueurs, sont remplacés par des balles de dodgeball (balle au prisonnier) ; le souafle, servant à marquer des buts, est ici une balle de volley, et pour les balais, on retrouve une fois encore de longs morceaux de PVC. Pour Albert, c’est avant tout une question pratique :

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"Des vrais balais de compétition à la Harry Potter, ça coûte assez cher. Vu la violence des plaquages et des arrêts, péter à chaque entraînement des balais à 60 euros l’unité alors que c’est le prix de mes crampons, ça serait compliqué."

Oui, le quidditch est une épreuve sportive violente, s’approchant plus du rugby, par moments, que du handball. Et, oui, on peut être champion de France et double tenant du titre au niveau européen sans même avoir les fonds pour payer intégralement les billets de train jusqu’à Gallipoli (Italie), la ville qui a hébergé mi-avril les phases finales du championnat d’Europe.

Quelques pompes en attendant d'aller sur le terrain (© Otto Seubu / Konbini)

Quelques pompes en attendant de rentrer sur le terrain. (© Otto Seubu/Konbini)

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Des règles de jeu tarabiscotées

Le quidditch a, d’un point de vue extérieur, des règles franchement complexes. Il me faudra pas mal de lectures, une explication – pourtant complète et longue – par Étienne, batteur des Titans et sélectionneur de l’équipe de France, et au moins deux matchs pour que je comprenne enfin un peu les tenants et aboutissants de cet exercice.

En gros, chaque équipe comprend, comme dans les romans, six joueurs : deux batteurs, trois poursuiveurs et un gardien. Les poursuiveurs peuvent faire des passes entre eux et avec le gardien, dans le but de balancer à un moment le souafle dans l'un des anneaux. Les contacts sont plus qu’autorisés, allant même jusqu’au plaquage. Jusque là, tout va bien. En ce qui concerne les batteurs, les choses se compliquent un peu.

Sur le terrain, on retrouve donc quatre batteurs. Chez J. K. Rowling, ils sont armés d'une batte pour renvoyer les cognards magiques sur leurs adversaires. Ici, un joueur ayant ladite balle peut l’expédier sur un de ses opposants, l’obligeant à retourner à sa base et toucher le poteau de but avant de revenir. Toute la stratégie consiste à savoir quand envoyer l’objet, qui viser, anticiper les mouvements. Entre les va-et-vient sur le terrain, façon basket, et ces pénalités fréquentes, le quidditch est donc un sport d'endurance et de stratégie, demandant une certaine lecture de jeu.

D'un côté, le souafle et deux cognards. De l'autre, Étienne recevant une passe. (© Otto Seubu / Konbini)

D'un côté, le souafle et deux cognards. De l'autre, Étienne recevant une passe. (© Otto Seubu/Konbini)

À partir de la 18e minute, rentre sur le terrain un arbitre neutre dénommé "snitch", tout de jaune vêtu, une chaussette contenant une balle de tennis pendant de sa poche arrière. Vous l’avez compris, il s'agit du vif d'or, minuscule boule argentée filant  normalement dans les airs. Cette version réelle est moins rapide et plus grosse, mais pas nécessairement plus facile à choper.

C’est un "attrapeur" — poste du célèbre Harry Potter –, septième joueur débarquant en même temps que le vif, qui a pour mission d’attraper la chaussette, ou de faire en sorte que l’adversaire ne s'en saisisse pas afin de laisser le temps à ses coéquipiers de marquer. Le tout, on le rappelle, avec un balai-tube entre les jambes. Complexe, on vous avait prévenu.

Des libertés prises avec les romans

Encore à 99 % inspiré des écrits de J. K. Rowling, le sport se dédouane des complications (cognards et vif d’or volants) en réécrivant les règles intelligemment, ou en accentuant certains aspects. Par exemple, et c'est assez rare pour le souligner, la notion de mixité, évoquée dans les bouquins sans jamais vraiment être exploitée, est complètement exacerbée ici. Sur le terrain, il y a deux femmes (puis trois avec l'arrivée de l'attrapeur) par équipe minimum.

Les anneaux en plastiques servant de but ; Étienne, joueur des Titans et sélectionneur de l'Équipe de France (© Otto Seubu / Konbini)

À gauche, les anneaux en plastique servant de but. À droite, Étienne, joueur des Titans et sélectionneur de l'équipe de France. (© Otto Seubu/Konbini)

Un élément reste tel quel néanmoins, et pas des moindres : le fameux balai. Ce qui fait son intérêt dans l'univers magique, c'est qu'il vole. Alors la question se pose : pourquoi le garder ? Pour Étienne, ce n’est pas uniquement symbolique, mais logique.

"Dans tout sport, tu as un handicap. Par exemple, pour le basket et le handball, c'est l'obligation de dribbler. Là, le fait d'avoir un balai t’oblige logiquement à le tenir, donc tout se passe quasiment avec une seule main. Ça rajoute un challenge vraiment intéressant."

Parés à l'attaque (© Otto Seubu / Konbini)

Parés à l'attaque. (© Otto Seubu/Konbini)

Après une demi-heure d’entraînement d'ultimate, méthode ramenée par Étienne directement des États-Unis (il a, lors d’un semestre à l’étranger, joué pour l’équipe universitaire de Boston), le groupe se scinde en deux. Chacun va devant ses buts, pose un genoux et son balai au sol et attend qu'une personne, normalement l'arbitre, crie "Brooms up" avant de se ruer vers les quatre balles disposées en ligne au milieu du terrain. Le match peut commencer.

"Il est où Harry ?"

Il est 16 heures, le vent se fait de plus en plus froid, et les Titans courent partout, s’envoient des balles, se font des passes d'un bout de terrain à l'autre, lèvent les mains, se plaquent, et crient. Assis côte à côte, avec un confrère du Parisien qui semble aussi perdu que moi, nous suivons ce match en nous posant pas mal de questions. Mais nous ne sommes pas les seuls.

Tout le long de l’entraînement, des dizaines de personnes – en couples, en famille ou entre amis – se rapprochent, intriguées par ce qu’elles voient sur cette friche d’herbe, et posent des questions. Parfois moqueuses, mais surtout pleines de curiosité, les questions qui reviennent le plus souvent concernent Harry Potter : "Il est où Harry? Vous êtes Gryffondor ? Bah, et vos balais, ils volent pas ?" Ce qui, personnellement, me fatigue au bout de quelques heures semble toujours autant amuser Amélie, qui joue d'habitude à Lyon.

"Les gens sont surpris par ce qu'ils voient, et certains sont même intéressés. Moi j'ai commencé comme ça ! J'étais curieuse, j'aimais Harry Potter, alors j'ai voulu regarder un match et j'ai été impressionnée par l'aspect sportif. J'ai voulu essayer et voilà où je suis maintenant [rires]."

Amélie est loin d'être un cas unique mais, tous les joueurs ne sont pas des potterheads pour autant. Selon les dires d'Albert, on trouve de tout dans l'équipe : des fans de Harry Potter qui ont sauté le pas, des gens n'ayant aucune attache particulière à la saga mais qui ont vu dans le quidditch un nouveau sport d'endurance intéressant, et ceux qui se trouvent entre les deux. Albert admet même n'avoir jamais lu tous les bouquins.

"Ce n'est vraiment pas l'aspect fan qui prime, au contraire. Ici, on a des profs de sport, des coachs sportifs. Des gens qui aiment le sport. Pour te dire, je serais presque incapable de te dire qui est vraiment fan, parce qu'à un moment, on ne pense plus à ça."

Albert à gauche, l'équipe à droite (© Otto Seubu / Konbini)

À gauche, Albert ; à droite, l'équipe des Titans. (© Otto Seubu/Konbini)

Deux joueuses me certifient que, malgré tout, il est nécessaire de rester attaché à l'identité originelle du quidditch. "Pour moi, c'est important", renchérit Amélie.

Un sport encore confidentiel

Avec un titre de champion de France, deux de champion d’Europe et encore un autre avec l’équipe de France, la place de coach d'Albert semble méritée. Mais il voit plus loin, toujours plus loin. Levant un peu les yeux au ciel, les bras croisés et la voix trahissant son côté rêveur, sur ce sujet-là tout du moins, le coach espère que le sport va croître et pourquoi pas suivre un peu le modèle américain.

Il faut dire qu’outre-Atlantique, les joueurs reçoivent depuis cinq ans déjà des bourses d’études permettant de passer des contrats publicitaires. Les compétitions se font en interne avec 60 équipes, soit vingt de plus qu'en coupe d’Europe cette année. "La finale de leur coupe, cette année, a même été diffusée en direct sur une chaîne câblée, l'équivalent d'un BeIn Sports 2 ou 3", ajoute-t-il avant de rire brièvement.

Les États-Unis sont en ce sens un cas unique. Dans quelques jours sera annoncée la sélection officielle de l’équipe nationale, qui en affrontera une vingtaine d’autres à Francfort les 23 et 24 juillet pour la coupe du Monde. On devine facilement le favori de la compétition. Pourtant, les Français ne devraient pas trop mal s’en sortir également, puisqu’ils ont remporté le championnat d’Europe l’été dernier.

Tant de titres n’apportent pas pour autant la reconnaissance des pairs. La Fédération de quidditch française (FQF) n’a pas le statut d'institution officielle, et ne peut procurer de subventions aux clubs. Et ce n’est pas la maigre adhésion de 30 euros par an pour joindre les Titans qui va changer la donne. Pour donner une idée, la FQF a été obligée d'organiser un crowdfunding de 6 000 euros pour couvrir le déplacement de l’équipe jusqu’à Francfort fin juillet. Il y a encore du chemin.

Les Titans en action (© Otto Seubu / Konbini)

Les Titans en action. (© Otto Seubu/Konbini)

Les matchs se suivent et ne se ressemblent pas. L'entraîneur n'est pas comme un coach d'une équipe qui cumule les titres. Il joue avec eux en tant que gardien, discute avec Étienne lors du premier match, le batteur critiquant un peu sévèrement ses longues passes. Il se moque gentiment de ses poursuiveurs – "Tu courais, là? T'es sûr que tu courais?" – et ne manque pas d'encourager ses joueurs après une bonne action.

Au bout du troisième match, tandis que j'écoute quelques joueurs en retrait discuter des arbitres de la coupe d'Europe, Albert se pose dans l'herbe non loin de moi, met ses mains sur son visage et s'allonge. "Mon dieu, mais comment on a fait pour être champion d'Europe ? ", lâche-t-il avant de rire. Cette exigence peut paraître un peu forte pour un sport pas encore professionnel, surtout vu le niveau des Titans.

Mais c'est probablement cette même exigence qui a porté l'équipe sur les divers podiums. Il n'est pas certain que toutes les formationsprennent autant à cœur la discipline que les Titans, ou du moins qu'Albert. Car si Amélie me glisse à l'oreille que Lille, Lyon, Nantes ou même Toulouse ont de très bons clubs, elle me dira un peu plus tard que s'entraîner avec les Titans, "c'est toujours une chance de pouvoir s'améliorer".

(© Otto Seubu / Konbini)

(© Otto Seubu/Konbini)

Le quidditch est un sport récent, qui vient tout juste de naître. Et son jeune âge présente plusieurs avantages. À titre d'exemple, Léonard, 18 ans, a rejoint le groupe en début d'année. Il jouait principalement au rugby auparavant, ce qui lui procure une facilité à plaquer ses adversaires, contrairement à d'autres. Dans l'équipe, on le surnomme même "Hitman", parce qu'il ne rate jamais sa cible.

S'il est franchement impressionnant sur le terrain, il n'en reste pas moins fou et en même temps logique qu'un jeune joueur, avec aussi peu d'expérience, soit dans les favoris pour rejoindre l'équipe de France. Mais le petit nombre d'adhérents, et le niveau pas encore hyper-élevé dans le reste des clubs, autorise ce genre d'histoire.

Alors que les 18 heures s'approchent à grand pas, et après 4 matchs, les joueurs commencent à ranger le matériel et à se changer. S'approche alors un groupe de sept jeunes hommes visiblement amusés et intrigués, dont l'un portant fièrement un poulet en plastique violet, enterrement de vie de garçon oblige.

Ils demandent alors à l'un des joueurs si l'intéressé peut sauter à travers l'un des cerceaux, façon tigre de cirque. Albert se rapproche, tandis que ses coéquipiers se marrent, et fait abaisser la hauteur du but. Après un essai raté, et alors qu'un des Titans vient de le faire, le futur marié retente sa chance et réussit, sous les rires et applaudissements de l'équipe.

Les moyens du bord (© Otto Seubu / Konbini)

Les moyens du bord. (© Otto Seubu/Konbini)

Par Arthur Cios, publié le 29/04/2016

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