Les monstres dans la pop culture japonaise, allégories de l'arme nucléaire

De Godzilla à Naruto, ils ne sont pas forcément du côté que l'on pense... retour sur l'impact de ces monstres sacrés.

Tout va bien dans le meilleur des mondes. Alors que la vie suit son cours tel un long fleuve tranquille, un méchant apparaît de l’ombre en affichant sa furieuse envie de détruire le monde. Afin de mener ce projet à bien, il rassemble bientôt une armée de monstres, dans le but de créer l’arme ultime. Malheureusement pour ce représentant du chaos, ce plan machiavélique est vite compromis par un héros, qui consacre toute son énergie à préserver l’humanité.

Un scénario qui vous semble familier ? Si vous êtes fan de la culture japonaise, vous l’avez sûrement appréhendé dans nombre de mangas ou films nippons. Les monstres démesurés, appelés kaijus, forment un pan entier de la culture du pays du soleil levant. Leur pouvoir de destruction, et leur nature incontrôlable fascinent l’imaginaire de l’archipel.

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Traumatisés par les bombardements nucléaires de 1945, les Japonais sont hantés par l’idée d’une destruction massive, et cette peur d’un cataclysme nouveau imprègne les œuvres culturelles du pays. (Attention spoilers de Naruto

Les monstres, allégorie de la puissance nucléaire

Dans le monde de Naruto, les bijus, des monstres dont l’immensité n’a d’égale que la puissance, sont utilisés par les différentes nations comme moyen de dissuasion. Konoha, un village féodal composé de ninjas, dispose du renard à neuf queues, Kurama, alias Kyûbi, scellé en Naruto. Posséder un biju est un argument militaire capital dans la géopolitique de l’univers de Naruto, à l’instar de la possession de l’arme nucléaire dans le monde aujourd’hui.

Kurama alias Kyûbi © Studio Pierrot

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Et les allégories de l’arme nucléaire dans la culture japonaise ne manquent pas, une des plus célèbres étant Godzilla. Figure emblématique du cinéma nippon, la première apparition du monstre date de 1954. Godzilla représente le traumatisme du Japon d’après-guerre, anéanti par les horribles bombardements de 1945.

Godzilla

Au départ, Godzilla est un antagoniste des humains. Sa puissance démesurée fait écho à celle des armes miliaires, devant lesquels on se retrouve impuissant. Un rouleau compresseur dévastateur, le visage écailleux de l’horreur, en face duquel l’homme, si petit, ne peut éprouver que du désespoir.

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La guerre pour la paix ?

Et quand un tel potentiel destructeur se présente, l’humain ne souhaite toujours qu’une chose : le posséder. Dans Naruto, l’organisation Akatsuki formée par des ninjas renégats œuvre pour mettre la main sur les neuf bijus. Le but d’Akatsuki peut se résumer ainsi dans ses grandes lignes : créer une arme tellement puissante qu’elle pourrait tenir le monde en otage.

Akatsuki © dicas-e-mais.blogspot.com

Naruto finit par convaincre Pain d’abandonner son projet, et ce dernier se sacrifie pour réparer les dégâts qu’il a causés. Le message que délivre le shōnen est simple mais intemporel : une paix qui ne prend pas en considération la valeur de la vie ne peut être qu’artificielle.

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Des armes qui échappent au contrôle de l’homme

La mort de Pain ne marque cependant pas la fin du plan d’Akatsuki. Tobi, meneur du groupe maléfique, continue sa quête et finit par rassembler les neuf bijus, et rien ne semble pouvoir désormais l’arrêter. Cependant, Naruto et ses compagnons arrivent à mettre un terme aux actions de Tobi, et les bijus sont libérés.

C’est alors qu’on apprend l’origine de ces créatures surnaturelles. Ils ne formaient qu’un à l’origine, réunis sous le corps d’une abomination appelée Jûbi. Pour éviter qu’un désastre ne se produise, l’ermite Rikudo, une figure mythologique dans le monde de Naruto, a divisé le chakra (une énergie spirituelle) du monstre en neuf, donnant ainsi naissance aux biju.

Jûbi © Studio Pierrot

Au terme de tous les combats menés par Naruto et ses compagnons, les bijus sont relâchés dans la nature. La leçon est ici claire : ces monstres imaginaires, comme les armes nucléaires, n’avaient pas pour vocation à servir les desseins les plus sombres de l’être humain.

Le parallèle entre l’arme nucléaire et la créature imaginaire souligne sciemment l’impuissance de l’homme face à des puissances qui le dépassent. Bien que l’être humain en soit à l’origine, l’arme absolue échappe au contrôle de tous, et il n’y a que des conséquences désastreuses qui attendent quiconque entend l’utiliser.

Le désespoir de l’humanité

Lorsque la culture populaire met en scène des créatures surnaturelles, c’est souvent pour montrer le contraste entre l’impuissance de l’homme et l’immensité destructive des kaijus.

La série d’animation Neon Genesis Evangelion prend un parti original parmi les œuvres du genre : celui de se concentrer sur les introspections des personnages plutôt que sur l’action en elle-même. L’anime présente un monde post-apocalyptique, où les derniers remparts de l’humanité sont attaqués par des créatures monstrueuses appelées des "Anges". Pour les combattre, Shinji, jeune adolescent de 14 ans, est contraint de piloter un Evangelion, un robot géant humanoïde.

Un Evangelion, ou "EVA" © Gainax, Tatsunoko

L’anime étudie les tiraillements internes de Shinji, enrôlé de force dans cette guerre dont les enjeux lui échappent. L’adolescent hésite à plusieurs reprises à déserter, mais y renonce. Le poids de la responsabilité pèse énormément : il est de son devoir, malgré tout, de préserver les restes l’humanité.

Evangelion représente avec justesse le désespoir qu’éprouvent les êtres humains lambda, premières victimes d’une guerre qu’ils n’ont jamais désirée. L’élaboration d’une puissance ne peut se faire qu’au détriment des plus petits. Dans l’ombre des affrontements titanesques, les souffrances de chacun sont souvent passées sous silence.

Quand les monstres deviennent gentils

Au fil du temps, la représentation de ces monstres s’est quelque peu transformée. Godzilla, au départ figure antagoniste des êtres humains, s’est petit à petit transformé pour devenir le défenseur du monde face à d’autres monstres. On pourrait donc légitimement se demander si ce dernier représente encore réellement le cataclysme de la guerre.

Premièrement, une des raisons pour lesquelles Godzilla a été rendu amical par les producteurs de cinéma tient à une cause mercantile. Le mythe du kaiju devait être réinventé afin de continuer à l’exploiter dans des films. Afin de le rendre plus attachant auprès de spectateurs parfois jeunes, l’industrie du cinéma japonais a fait de Godzilla un "gentil".

Cependant, lorsqu’on se penche un peu plus près, on se rend compte que la guerre n’est jamais glorifiée. Les dégâts collatéraux lors de chaque combat des kaijus rappellent les horreurs de la guerre, et l’incompréhension des scientifiques face à la créature met en évidence un fait simple : l’humain ne peut pas contrôler d’armes aussi puissantes.

Les kaijus ont-ils perdu leur signification aujourd’hui ?

Alors que les œuvres culturelles japonaises deviennent de plus en plus populaires, même à l’étranger, la figure du kaiju semble s’être quelque peu édulcorée.

La perte du sens symbolique des kaijus pourrait être due à plusieurs facteurs. Premièrement, afin de plaire à un public plus jeune, les auteurs semblent de plus en plus privilégier la forme au fond, et les monstres autrefois porteurs d’un symbole fort deviennent des éléments de décoration pour agrémenter l’esthétique d’une œuvre.

Deuxièmement, la nouvelle génération japonaise semble moins sensible à ces problématiques belliqueuses. Ce n’est qu’une hypothèse, mais la paranoïa vis-à-vis des armes nucléaires, omniprésente dans l’esprit général d’après-guerre, est peut-être moins ressentie par la relève du pays du Soleil-Levant. Il semble donc moins pertinent d’axer le propos d’une œuvre sur ces questionnements.

Enfin, à une époque où les films et séries nippons s’exportent de mieux en mieux à l’étranger, les créateurs semblent moins enclins à organiser une histoire autour de problématiques purement japonaises. Les spectateurs pourront déplorer la grande attention accordée à la forme au détriment du sens, mais finalement, les kaijus ne continuent-ils pas d’alimenter notre imaginaire, en agrémentant des œuvres passionnantes ?

Par Hong-Kyung Kang, publié le 06/03/2020