Voilà pourquoi vous n'arrivez pas à lire et à voir des films pendant le confinement

J'ai posé la question à une experte pour tenter de comprendre pourquoi ma pile de livres refuse ostensiblement de descendre.

Comme c'est sans doute le cas pour beaucoup d'entre vous, l’unique source de réjouissance à la perspective de ce confinement et de la fermeture, entre autres, des salles de cinéma était pour moi la suivante : disposer de plus de temps pour lire et enfin pouvoir avancer dans ma (longue) liste de films à rattraper. J’ai donc anticipé les mois de confinement en faisant le plein de livres à la librairie de mon quartier puis ai souscrit à toutes les plateformes de streaming disponibles sur le marché.

Mais j’ai bien vite compris que ces expectatives de confinement allaient être mises à mal. Après 45 jours, je ne suis parvenue à terminer qu’un court roman de poche et ma liste de films à voir ne diminue pas aussi rapidement que je l’espérais. Pourtant, ces aspirations n’avaient rien de "grandes résolutions de confinement" puisque ce sont des activités qui font partie de mon travail et de mon quotidien auxquelles je me consacre très volontiers. Pourtant, le résultat est sans équivoque : je n’ai jamais lu aussi peu de livres ou vu de films qu’en confinement.

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Pour avoir des explications scientifiques à ce phénomène, j’ai décidé de poser la question à Cindy Felio, psychologue du travail et chercheuse en sciences de l’information et de la communication.

L’enfer des listes

Face à des collègues de bureau qui mettent à profit ce confinement pour visionner des films matin, midi et soir et rattraper la filmographie d’Hitchcock ou de Truffaut, je me suis très vite sentie bien dépourvue. Comment font toutes ces personnes qui dévorent – ou font très bien semblant – films et livres depuis un mois et demi ? De mon côté, le découragement me gagne au bout de quelques pages et, dans une moindre mesure, au bout de quelques minutes de film.

"Le contexte actuel se caractérise par une très forte incertitude, un défaut de projection à courts et à moyens termes, ainsi qu’un sentiment de peur, auxquels vient s’ajouter une omniprésence accrue des écrans. Mais tout le monde n’est pas égal face une pareille situation, qui peut être très énergivore, notamment pour des personnes qui ont un niveau de stress très élevé", m’a expliqué Cindy Felio.

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C’est donc ce contexte anxiogène qui serait à l’origine de ce "blocage". Pourtant, face à une actualité aussi angoissante et un futur bien incertain, la réponse première pourrait être de se réfugier dans d’autres univers, loin du monde tel qu’on le connaît actuellement, et dans des histoires qui nous font du bien. "La réponse change en fonction de la personnalité et de l’instabilité émotionnelle. Gérer son stress et combler un vide existentiel est coûteux psychiquement."

N’étant pas de nature anxieuse, j’ai plutôt identifié un sentiment de "trop-plein" : trop de livres à lire, trop de films à voir. Je me suis très certainement surestimée en anticipant un temps de cerveau disponible infini. Résultat, j’ai la sensation de me noyer dans un verre d’eau.

Journaliste culture pour un média en ligne, j’ai moi-même rédigé des dizaines d’articles de conseils culture spécial confinement. Pourtant, j’ai paradoxalement le sentiment que ces listes qui abondent actuellement dans les médias sont contre-productives. Ne pas parvenir à lire et voir tout ce qui m’est conseillé, voire tout ce que je conseille moi-même, me procure la désagréable sensation de ne pas tirer le meilleur profit de ce confinement. Et c’est extrêmement décourageant.

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"On peut ici mobiliser un concept d’écologie cognitive qui est celui de l’attention focalisée. Les informations liées au coronavirus mobilisent beaucoup notre esprit. On perd de notre capacité de concentration sur des activités de loisirs qui sont mises à mal par des pensées intrusives sur la situation sanitaire."

La réponse se trouverait donc plutôt du côté de la quantité d’informations que l’on reçoit en ce moment. "On est dans un contexte de flux d’informations continu sur la crise sanitaire. On consacre beaucoup d’énergie à s’approprier toutes ces informations pour tenter de contrôler quelque chose qui nous échappe à tous, le coronavirus étant un phénomène invisible, impalpable et nouveau", précise la chercheuse.

Il m’est effectivement bien difficile de me détacher de mon téléphone depuis six semaines. Se concentrer sur un film ou sur une lecture quand les notifications de son téléphone sont incessantes, qu’elles indiquent des messages de mes proches ou une nouvelle actualité sur la situation sanitaire, m’est devenu quasi impossible.

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"Ce n’est pas une simple recherche d’informations puisque nous sommes directement impactés par ce qu’il se passe et par toutes les questions existentielles qui concernent l’avenir ou la structuration de notre vie.

L’impact émotionnel est très fort. Ces notifications en temps réel sont des fenêtres constamment ouvertes sur nos interrogations qui peuvent rapidement générer un sentiment de passer à côté d’autre chose si on ne consulte pas notre téléphone. De fait, notre attention périphérique est constamment mobilisée", conclut-elle.

Assignation à résidence et culpabilité

Mais comment parvenir à se consacrer à des activités dites "de loisir" lorsqu’on qu’on lit un livre sur notre canapé, ce même canapé où l’on a passé notre journée de travail ? Passer du télétravail, au tapis de sport, à la cuisine et à la lecture sans palier de décompression est une gymnastique à laquelle je ne m’habitue définitivement pas. Et l’explication est ici aussi scientifique : on appelle ça la "porosité des identités des personnes".

"Chacun est confiné dans un lieu où toutes ses identités sont mélangées. Il y a notre personne individuelle mais également notre personne de salarié, d’utilisateur, d’usager, de citoyen et parfois de parent et de pédagogue. Il nous faut donc reconfigurer notre vie, ce qui demande un investissement de sa propre subjectivité."

Voici qui expliquerait donc ce sentiment de fatigue psychologique permanent qui rend pesante toute activité cérébrale. Alors que je m’impose sans problème une routine de sport ennuyeuse sur un tapis, les activités qui mobilisent mon cerveau me sont pénibles en ce moment. "Notre cerveau n’est pas en capacité de traiter ce flux d’informations en continu. C’est coûteux psychiquement et ça peut entraîner un défaut de concentration sur d’autres tâches."

Actuellement, notre meilleure contribution à la société est de rester chez soi. Une consigne tout à fait inédite qui vient contrarier tout ce qu’on a pu apprendre. Et certainement pas le meilleur moyen de se sentir utile. Pour contrer ce sentiment d’inutilité, j’ai pris le parti, certainement inconscient, de prioriser les petites tâches du quotidien qui me procurent une satisfaction simple, comme nettoyer des recoins jamais explorés de mon appartement, trier, ranger et réorganiser l’intégralité de mon intérieur.

"Il y a une injonction de la part des médias et des réseaux sociaux qui cultivent un discours d’ancrage dans la vraie vie et d’une culture du soi très positive. On devrait alors mettre à profit ce confinement contraint pour retrouver les vraies valeurs et faire une introspection positive. Mais toutes ces injonctions sont contradictoires avec ce sentiment intérieur de peur, d’incertitude et d’angoisse qui nous habite en ce moment et qui crée une perte de repères", analyse Cindy Felio.

Angoisse de la poignée de main

Si je n’arrive pas à me plonger dans une lecture ou à me concentrer sur un film depuis que nous sommes assignés à résidence, c’est tout simplement car mes pensées ne cessent de divaguer, les interrogations laissées en suspens étant permanentes.

"Nous sommes face à une information qui n’est jamais finie. On nous abreuve d’hypothèses qui seront peut-être erronées d’ici un mois. Pourtant, cette notion de fin est très importante car notre cerveau a besoin d’intégrer les informations de manière structurée, de faire une sorte de manutention et de leur donner du sens pour que l’on puisse se régénérer mentalement", confirme la psychologue.

Si des protagonistes qui se réunissent, s’étreignent ou s’embrassent à l’écran ou sur le papier semblent être une source de stress pour certains, ce n’est pas mon cas. Ces histoires me semblent tout simplement trop éloignées de la situation que nous sommes en train de vivre actuellement et cela provoque une mise à distance inconsciente de ce que je suis en train de voir ou de lire et donc un désintéressement.

Je suis tout simplement dans une incapacité à rentrer dans les histoires que l’on me propose. Le but du cinéma et de la littérature est de nous permettre de rêver et de nous évader, mais j’en suis personnellement incapable en ce moment. "Nous ne sommes pas dans notre zone de confort actuellement, on ne peut donc pas s’investir totalement dans des activités qui nous font plaisir d’habitude. Finalement, on a juste besoin d’être rassurés", conclut Cindy Felio.

Par Manon Marcillat, publié le 30/04/2020