Discussion avec Bilal Hassani, le youtubeur queer qui casse les codes

"On ne fait pas de grandes choses, mais on essaie de contribuer, à notre manière, à faire avancer les mentalités."

Bilal Hassani / © YouTube

Bilal Hassani est un jeune influenceur de 18 ans. Passé par The Voice Kids, il s’est ensuite fait connaître sur YouTube, notamment grâce à sa vidéo "Viré de mon lycée car je suis gay". Avec aujourd’hui près d’un million d’abonnés à sa chaîne, le jeune homme souhaite divertir sa communauté tout en bousculant les codes et ainsi faire évoluer, à sa manière, les mentalités.

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Alors qu’il représentera la France au concours de l’Eurovision, nous l’avons rencontré, il y a peu de temps, pour connaître un peu mieux le personnage qui se trouve sous ces perruques colorées.

Konbini |Peux-tu nous raconter ton parcours ?

Bilal Hassani | J’ai commencé par le chemin plus "traditionnel" du télécrochet, car c’était mon rêve de faire de la musique. J’ai fait The Voice Kids à l’âge de 14 ans. J’ai rencontré Sundy Jules à cette époque, qui m’a présenté à tous ses amis blogueurs. Il m’a encouragé à montrer ma personnalité au public. En octobre 2016, j’ai donc lancé ma chaîne avec une vidéo sur mon expérience à la télé. Dès le début, il était clair qu’il y aurait du storytime [des tranches de vie, ndlr], mais aussi mes reprises, mes compos. Très vite, les gens ont été au rendez-vous.

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Tu penses que c’est ta voix ou bien ta personnalité qui ont marqué les internautes en premier lieu ?

Les deux ! J’ai été très direct avec ce que je voulais leur présenter. Je me suis dit : 'Je pense que je suis marrant et que je chante plutôt bien' [rires] et ça a été bien accueilli. Il y a 6 mois, j’ai décidé d’aller encore plus loin. Je savais que je pouvais jouer avec mon style parce que je suis arrivé au stade où je me moque du regard des autres.

En parlant du regard des autres, à quel moment as-tu décidé de porter des perruques ?

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Depuis que j’ai 6 ans, je porte des perruques "hors-caméra". Ça a toujours été un jeu. La première fois que j’ai eu une jolie perruque, c’était pour un concert de Lady Gaga, en 2014. Et je me suis dit que j’aimais beaucoup ça. Le déclic, je l’ai eu quand j’ai écrit la chanson Shadows et que je me suis vu avec des cheveux longs pour le clip.

Et au quotidien, comment ça se passe ?

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Au début, quand j’ai lancé ma chaîne, tout se passait bien, les gens étaient cool. Je portais des perruques quand je prenais des cafés avec des amis sans aucun problème. Après la vidéo où je raconte mon expulsion du lycée, j’ai commencé à prendre peur. C’est triste à dire mais je reçois des menaces, on me dit qu’on sait où j’habite. Je dois donc faire attention à ce qu’on ne me reconnaisse pas quand je sors.

Tu as essuyé une vague de moqueries sur Twitter, où des internautes ont sorti des extraits de tes vidéos de leur contexte et t’ont insulté. Comment l’as-tu vécu ?

Ça ne me heurte pas personnellement. Enfin, un peu. Je connais la haine, je ne suis pas né de la dernière pluie. Je prends des précautions car je ne veux pas me mettre en danger.

Est-ce que, paradoxalement, ça n’a pas renforcé ta confiance en toi et ne t’a pas conforté dans ce que tu veux montrer de toi ?

Absolument. J’aurais pu reculer aux premières menaces de mort que j’ai reçues. Mais je sais ce que c’est, je sais que c’est du trolling pour la plupart. Ce que je trouve impressionnant malgré tout, c’est qu’il y a 4 ou 5 ans, je n’aurais pas reçu autant de soutien qu’aujourd’hui. Ça montre une évolution positive sur les réseaux en France. Je prends l’exemple d’un ami à moi comme Sullivan ["Un panda moqueur" sur YouTube, ndlr] qui a été énormément critiqué et moins soutenu en amont. C’est triste à dire, mais c’est grâce à ce qu’il a enduré, qu’aujourd’hui, j’ai à mon tour autant d’encouragements.

Te considères-tu comme une personnalité queer ?

Complètement et je le revendique. En revanche, je ne pense pas être gender fluid. Je fais du drag, mais un peu à ma façon. Je peux avoir une perruque et des habits un peu nuls mais je serai content. Quand je sors, je suis totalement drag, full outfit.

J’imagine que tu as entendu parler de Jamel Myles, ce garçon de 9 ans qui s’est donné la mort après avoir été harcelé suite à son coming out.

Quand j’ai lu ce qu’il s’est passé, ça m’a fait extrêmement mal. Il faut une telle tristesse en soi pour se suicider à 9 ans. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mes abonnés en lisant ça. Je les aime et j’ai envie de les préserver. J’ai une grande communauté de très jeunes garçons et filles. Beaucoup sont maghrébins et ont une famille musulmane et ne peuvent pas exprimer qui ils sont. Ils m’envoient des messages et vivent un peu à travers mes vidéos. C’est important pour moi. J’ai une communauté qui me suit au Maroc ou en Tunisie. Personne dans leur famille ne sait qu’ils ou elles regardent mes vidéos. Je me bats pour eux à ma manière.

Tu es un peu, si ce n’est un modèle, une lueur d’espoir pour eux ?

Je n’arrive pas à réaliser, mais c’est ce qu’ils me disent, oui. Ils me disent qu’ils voient qu’un avenir est possible pour eux. Je dialogue même directement avec certain·e·s d’entre eux. Je leur dis qu’il faut faire attention aux réseaux et à ce qu’on partage dessus, que ça peut parfois être cruel. Tu as beau avoir une vraie force mentale, le cyber-harcèlement est très dur à vivre. Ça me rend malade qu’un jeune garçon puisse vivre ça.

Mais tu l’as dit toi-même, le cyber-harcèlement n’est pas anodin et peut tuer…

Suite à cette histoire, j’ai vu sur les réseaux des réactions atroces de gens qui se demandaient comment on peut savoir qu’on est homosexuel à 9 ans. Moi, à 6 ans, je le savais. C’est seulement quand j’ai annoncé à ma mère que j’étais amoureux de Kevin et qu’elle m’a dit que ce n’était pas comme ça que ça se passait que je me suis renfermé.

Donc ça s’est mal passé ?

Ma mère a toujours voulu me protéger depuis tout petit car elle a compris très tôt que j’étais gay. Mais elle savait que la société n’était vraiment pas prête et on le voit d’ailleurs encore aujourd’hui. Je lui suis reconnaissant de m’avoir préservé même si j’ai pu lui en vouloir à l’époque. Quand je lui ai parlé de Kevin, elle m’a dit qu’il ne valait mieux pas lui en parler. Mais elle, de son côté, savait ce qu’il se passait. Elle m’a juste attendu. Je n’ai pas vraiment eu à faire de coming out.

Que penses-tu de la recrudescence d’actes homophobes à Paris et en France ?

Je suis véritablement choqué. Mais je n’ai pas été victime d’actes physiques personnellement car je suis très vigilant. Je dépense beaucoup d’argent en Uber pour me déplacer. J’habite en banlieue et je n’ai pas envie de prendre les transports avec une perruque.

Tu as récemment évoqué un phénomène des plus étranges, celui des internautes qui t’insultent en public puis te draguent en privé…

Oui, certaines personnes passent des heures à faire des montages insultants à mon encontre puis viennent ensuite me draguer en message privé, ça n’a aucun sens. Mais chacun a son parcours de vie et j’espère qu’ils se trouveront à un moment.

Tu commences à être très suivi sur les réseaux. Des marques t’ont-elles déjà proposé des partenariats ?

Oui, j’ai eu des propositions de partenariats mais j’ai rapidement fait comprendre aux marques que je ne souhaitais pas que l’on m’envoie n’importe quoi. Faire un partenariat de nos jours, c’est beaucoup plus efficace qu’une publicité traditionnelle à la télé et ça permet de nous financer et de subsister, sachant que YouTube ne nous rémunère qu’environ quarante centimes toutes les mille vues. Mais je ne veux pas vendre tout et n’importe quoi à mes abonnés pour autant. Et puis, j’ai eu quelques déceptions…

De quel genre ?

On m’a refusé plusieurs partenariats que l’on a proposé à d’autres amis youtubeurs, certainement par peur de ma perruque ou de mon look et ça m’a énormément attristé. Une grosse marque m’a même dit : "On te rappellera peut-être pour Halloween." Mais je n’aime pas me concentrer sur le négatif car il y a aussi des super marques qui mettent l’accent sur l’inclusivité en invitant des petits influenceurs LGBT.

Pour finir sur une note plus optimiste, comment expliques-tu que toi et des youtubeurs comme Sullivan, SparkDise, Sundy Jules ou Mademoiselle Gloria, plaisiez tant à la nouvelle génération ?

J’aime me dire que l’on fait du bon boulot. Notre objectif est de divertir les gens. On ne fait pas de grandes choses, mais on essaie de contribuer, à notre manière, à faire avancer les mentalités. On veut montrer la pluralité de la jeunesse d’aujourd’hui. Des filles comme Léna Situations et Gloomy Sarah sont très ouvertes d’esprit. Sullivan est, quant à lui, un très bon allié de la communauté LGBT. Il est hétéro, mais il a une masculinité qui n’est pas "toxique". Il adore Nicki Minaj, il dit "yaaaaasss" et "sis", ses meilleurs potes sont gays et il montre qu’il est à l’aise avec ça. Et peut-être que ce qu’on fait là, sera la norme dans 15 ou 20 ans.

Comment imagines-tu l’avenir ?

Je suis confiant. On avance et je ne compte pas m’arrêter là. Je me vois militer, être beaucoup plus dans l’action. J’aimerais rencontrer des associations, pas forcément les plus mainstream, mais de plus confidentielles. Je veux contribuer parce qu’il le faut. Plus j’aurai de la haine sur mes vidéos, plus j’irai loin. Mais mon contenu restera toujours "tout public". Je sais qui me regarde. Je veux parler à tout le monde, des plus jeunes aux plus âgés. Pour ceux qui n’ont pas assez de Role Models autour d’eux. Je veux être là pour la jeunesse. Infiltrer le mainstream et le bousculer de l’intérieur [rires].

Article initialement publié le 26 septembre 2018, et mis à jour.

Par Thomas Rietzmann, publié le 28/01/2019