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Voilà comment d’Artagnan a marqué la pop culture

Publié le

par Hong-Kyung Kang

En attendant le film Les Trois Mousquetaires, on vous explique en quoi le héros d’Alexandre Dumas a inspiré Batman, Zorro et V.

L’annonce a fait trembler le cinéma français : Pathé, qui compte adapter Les Trois Mousquetaires sur grand écran, a annoncé un casting cinq étoiles, avec notamment Eva Green en Milady, Vincent Cassel en Athos, Pio Marmaï en Porthos, Romain Duris en Aramis et François Civil en d’Artagnan.

Plus qu’un simple classique, le roman d’Alexandre Dumas est aujourd’hui devenu une référence incontournable. Pour cause, les quatre mousquetaires font figure de symbole de bravoure, de courage et de fraternité, et la célèbre devise "tous pour un, un pour tous" est une maxime qui semble avoir échappé au simple cadre littéraire, tant elle fait écho dans la culture populaire, en véhiculant une valeur universelle, l’amitié, dont chacun peut s’approprier le sens.

Les Trois Mousquetaires ont dessiné une fresque historique qui constitue aujourd’hui une mythologie. Tous les mythes sont portés par des héros, et ceux de l’œuvre de Dumas, les fameux Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, nous emmènent dans un récit d’initiation, une aventure au cours de laquelle ils évoluent et grandissent en même temps que le lecteur. Ce dernier ne peut que s’attacher au protagoniste, d’Artagnan, personnage aujourd’hui devenu un symbole du héros valeureux.

La figure incarnée par le jeune et intrépide Gascon s’est largement formalisée aujourd’hui, dans la littérature comme au cinéma. Plus qu’un simple personnage de fiction, d’Artagnan représente de nos jours un symbole d'héroïsme qui se décline dans l’imaginaire collectif sous plusieurs traits, en embrassant toujours des valeurs à la résonance universelle.

La moustache et le panache

C’est dès la première page des Trois Mousquetaires que le lecteur fait la connaissance du jeune Gascon. Lorsqu’il brosse le portrait de son héros, Dumas reste volontairement suggestif, en livrant une description lacunaire qui laisse la part belle à l’imagination. D’Artagnan se dessine à la fois à grands traits et dans les détails. On lui devine de la fougue et de la détermination, et on aperçoit clairement sa moustache, élément qui forgera son esthétique.

Au fur et à mesure de ses aventures, l’aspirant mousquetaire endosse des traits qui lui confèrent une personnalité plus identifiable. Selon Karl Akiki, directeur du département des Lettres françaises à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, d’Artagnan incarne le "panache à la française", par sa verve implacable, sa tendance à défier quiconque se dresse sur son chemin et sa capacité à accomplir de multiples exploits. Le jeune Gascon cristallise toutes les qualités que le lecteur attribue à un héros représentant "l’esprit français".

"Tous pour un" (©Thomas Schirmann)

D’Artagnan ne se limite cependant pas à la figure traditionnelle du héros courtois. "Ce qui plaît chez ce personnage, c’est que l’évolution de son histoire rappelle celle d’un personnage de conte de fées, explique Karl Akiki. Parti de rien, de sa Gascogne natale, arborant une épée que son père lui donne et un baume-talisman que sa mère lui confie, il parvient à s’affirmer progressivement." Les Trois Mousquetaires est donc un récit initiatique, dans lequel le lecteur suit le protagoniste évoluer au cours de ses différentes épreuves.

Un personnage entré dans le patrimoine littéraire

D’Artagnan séduit par son charme beaucoup plus nuancé qu’il n’y paraît. "C’est un personnage archétypique ayant ses propres caractéristiques, affirme Karl Akiki. Il a les compétences physiques que l’on attend d’un héros mais il a également ses faiblesses. C’est cette humanité qui est attachante, ces faiblesses reconnues qui permettent aux lecteurs de l’adopter."

En outre, le mousquetaire fascine par son ambiguïté morale, qui détonne avec l'image traditionnelle du héros chevaleresque. "Une lecture psychanalytique permettrait de révéler toute la psyché perturbée du personnage. Son champ d’action est double : aider les autres et se retrouver soi-même, faire la paix avec sa partie obscure", analyse le spécialiste littéraire.

Pour cause, un rapprochement peut-être fait entre l’aspirant mousquetaire et Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur. En effet, les deux personnages sont issus de romans populaires. "Les auteurs avaient besoin de créer des figures qui allaient plaire au grand public, continue l’universitaire. Ce sont des personnages qui vont créer une sorte de démocratie, établir une justice, voler aux riches pour donner aux démunis. D’Artagnan s’inscrit dans cette lignée, par exemple, il y a des moments où il donne aux pauvres autour de lui."

Kaito Kid, personnage de Détective Conan inspiré d’Arsène Lupin ©TMS Entertainment

Ce sont ces caractéristiques uniques qui ont permis aux lecteurs de littéralement adopter le personnage. Une figure attachante qui devient, au fil des pages du roman, une "version 2.0 du chevalier médiéval", selon Karl Akiki.

Une figure qui a infiltré la culture populaire

D’Artagnan a inspiré une flopée de personnages, qui ont émergé dans son sillage. "La culture pop a un faible pour l’archétype de l’ange exterminateur, ce personnage qui arrive dans un lieu que perturbe le désordre et qui rétablit la loi en remplaçant le principe de vengeance par celui de justice, relève Karl Akiki. Le mousquetaire est une catégorie de cet archétype."

Ainsi, l’essence du mousquetaire se retrouve aujourd’hui dans des figures aussi variées que V de V pour Vendetta, Zorro ou même Batman et Daredevil, des personnages qui cherchent à établir une justice sociale en supprimant les inégalités. En effet, Karl Akiki affirme : "L’exemple le plus contemporain de l’évolution du mousquetaire serait Batman d’ailleurs. La seule différence, c’est que le mousquetaire n’est jamais un solitaire mais un être qui se meut dans un collectif."

(©Facebook/"Urban Comics")

Pour cause, le personnage du chevalier noir présente de nombreuses similitudes avec le jeune Gascon. Le plus grand point commun entre ces deux héros réside dans l’idéal qu’ils essaient d’atteindre. Tous deux aspirent à instaurer une justice qui se veut universelle, en refusant de verser dans la vengeance personnelle. Ils se dressent contre l’ordre établi, en détruisant les partisans de l’inégalité.

"À la fin des Trois Mousquetaires, a lieu le procès de Milady. Même si ce procès est mauvais, le but est que le roman ne se termine pas sur la vengeance de d’Artagnan, mais sur une forme de justice", explique l’homme de lettres. Un principe de valeur qu’incarne en quelque sorte le protecteur de Gotham, notamment dans son refus de tuer ses ennemis.

Autre point commun : Batman comme d’Artagnan ne se retrouvent pas dans l’esprit galant du chevalier courtois. "Les chevaliers du Moyen Âge ne cherchent pas tant à rétablir une justice qu’à prouver leur humanité devant la femme", analyse Karl Akiki. Pour cause, d’Artagnan apparaît comme étant inexpérimenté sexuellement, et ses relations avec Constances Bonacieux et Milady n’aboutissent jamais à son épanouissement. C’est également le cas de Batman : celui-ci ne voit pas sa motivation dans une figure féminine, et ses relations avec Selina Kyle ou Talia al Ghul se révèlent finalement malsaines.

De plus, Batman n’est pas venu au monde en tant que chevalier, c’est suite à une tragédie qu’il décide d’endosser son armure noire. Bruce Wayne baigne donc dans une ambiguïté morale perpétuelle et lutte constamment pour ne pas sombrer face à ses démons. Pour cela, il doit faire la paix avec lui-même : comme lui affirme le Joker dans le roman graphique The Killing Joke, Batman est en réalité aussi fou que les ennemis qu’il affronte. S’il reste droit, c’est uniquement grâce à sa volonté de justice.

Cette identité trouble se retrouve également chez l’aspirant mousquetaire : "Le roman est écrit au XIXe siècle, à une époque où le romantisme fait enfin émerger l’importance du moi face à la société, la religion et la politique. Et ce moi n’est pas du tout lisse ni idéal", explique Karl Akiki. Ainsi, Dumas redéfinit l’essence du héros chevaleresque : "On ne naît pas héros, on le devient." Une maxime qui s’applique complètement à Batman.

V de V pour Vendetta partage également l’essence de la figure de d’Artagnan, en plus d’une esthétique similaire. Premièrement, lui aussi cherche à établir une justice sociale et bouleverser l’ordre établi. Deuxièmement, son personnage apparaît comme étant asexué, il refuse d’ailleurs toute relation intime afin d’accomplir sa quête politique.

©Warner Bros

Il reste un autre trait caractéristique de d’Artagnan qui se reflète dans de nombreux personnages de la pop culture : l’humour. Karl Akiki fait ici le rapprochement avec Deadpool : "Les deux personnages se ressemblent dans l’aspect comique. D’Artagnan a une certaine ironie face aux événements et aux personnages qui l’entourent. La personnalité de d’Artagnan rassemble en fait celles des trois autres mousquetaires, Athos, Porthos, et Aramis, et c’est son côté Porthos qui s’exprime dans cette facette ludique.

En traversant ainsi les différentes époques, le personnage de d’Artagnan représente la preuve de l’intérêt que le public nourrit à l’égard de la figure du héros qui se dresse contre l’ordre établi. Le jeune Gascon peut en effet revêtir différents traits, et combattre pendant des périodes éloignées les unes des autres, en incarnant à chaque fois les valeurs d’héroïsme qui fascinent les spectateurs.

Une âme qui ne mourra jamais

D’Artagnan est donc un personnage culte de la littérature, il a signé un renouveau du héros chevaleresque en lui donnant des traits beaucoup plus nuancés qui le rendent profondément humain. Le jeune Gascon a fortement impacté la culture populaire et l’essence même de sa personnalité se retrouve aujourd’hui dans nombre de figures d’œuvres de fiction.

En outre, le mythe que représente d’Artagnan n’a toujours pas fini d’être réinterprété, et les auteurs gagneraient sûrement à repenser l’œuvre de Dumas à travers un regard nouveau. En ce qui concerne l’adaptation prochaine des Trois Mousquetaires sur le grand écran, Karl Akiki donne des pistes : "Il serait bon également que cette nouvelle adaptation ose dire ce que Dumas a dû crypter compte tenu de l’époque. Par exemple, l’homosexualité latente de d’Artagnan ou celle d’Aramis, les questions de genre que pose le personnage de Milady (qui n’est qu’une mi-lady)".

Les Trois Mousquetaires est à la fois un roman de cape et d’épée, une fresque historique et un récit d’aventure. Une œuvre qui s’inscrit profondément dans son époque, mais qui fait toujours écho aujourd’hui. Et d’Artagnan, figure intemporelle de l’ange exterminateur, a marqué à jamais la culture populaire et continue d’inspirer l’imaginaire collectif, à travers des aventures toujours passionnantes.

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