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Covid, diversité et grands chamboulements : les défis d’un jeune chorégraphe d’aujourd’hui

Publié le

par Manon Marcillat

(© Delphine Perrin / Cndc)

Noé Soulier évoque les nouveaux enjeux à l’œuvre dans le milieu de la danse.

Danseur, chorégraphe et directeur fraîchement nommé à la tête du Centre national de danse contemporaine d’Angers (Cndc), Noé Soulier va renouer avec les planches sur la scène de la Biennale de la danse de Lyon ce week-end. Après une année de danse bousculée et distanciée, il va reprendre son ballet Removing, créé en 2015 pour six danseurs, et invite les élèves du Cndc et du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon à la fête. Dès vendredi, ce sont donc une trentaine de jeunes danseurs et danseuses qui vont se retrouver aux usines Fagor dans la capitale des Gaules pour performer Removing Reset, un joyeux bazar organisé.

"On pourrait comparer ce ballet à un carrefour sans feu de circulation, avec des voitures, des vélos et des piétons. Tout le monde doit improviser son mouvement mais faire en sorte que ça fonctionne. C’est une chorégraphie décentralisée, ce n’est pas une personne qui décide ce que tout le monde doit faire mais chacun s’adapte de manière locale par rapport à ce qu’il se passe autour de lui."

C’est dans un contexte très difficile que les étudiants du Cndc, du CNSMDL et de toutes les écoles de danse ont terminé leurs études. Mais malgré l’anxiété, tous sont dans une urgence, un besoin, un plaisir de danser et de retrouver la scène. De son côté, Noé Soulier nous a partagé sa joie de renouer avec une pratique de la danse libérée des contraintes sanitaires et a présenté les nouvelles responsabilités qui incombent aux jeunes chorégraphes de son temps, à la tête de prestigieuses institutions comme la sienne.

Un danseur philosophe

À l’âge de douze ans, Noé Soulier intègre l’école du ballet de l’Opéra de Paris mais son passage y sera bref. Deux semaines après son entrée, il abandonne et quitte les rangs de la grande maison. "Ce système, cette approche de l’enseignement et des enfants ne me convenaient pas du tout. Il faut avoir une personnalité adaptée à ce type de structure et ce n’était pas mon cas. Je souffrais trop, j’étais malheureux donc je suis parti."

Il n’abandonne pour autant pas la danse classique ni son exigeante discipline et intégrera ensuite le CNSMD de Paris puis l’École de ballet national du Canada. "Au Canada, l’enseignement de la danse est différent. C’est une approche anglo-saxonne, plus positive et moins disciplinaire." Direction ensuite la Belgique, à P.A.R.T.S, l’école de danse contemporaine dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker, et à sa sortie, il deviendra chorégraphe, notamment pour la compagnie de Benjamin Millepied, ex-patron du Ballet de l’Opéra de Paris.

(© Willfried Thiery - Cndc)

Mais ce n’est pas tout. L’éclectique danseur trouvera également le temps de décrocher un master en philosophie à la Sorbonne, qu’il convoque régulièrement dans sa pratique actuelle de la danse et qui lui permet de renverser l’approche exclusivement historique en une approche plus transversale de son art. "J’avais envie d’avoir plus d’outils pour me faire ma propre opinion et ne plus me laisser impressionner par la théorie". Et pour rassembler tout le savoir accumulé, Noé rédigera également un essai, Actions, mouvements et gestes, qui décortique les différentes approches du mouvement qui se sont succédé dans l’histoire de la danse.

Nouveaux horizons

C’est son approche hétérogène de la discipline qui a séduit le Cndc. À 33 ans, le jeune chorégraphe est donc élu à la tête de cette prestigieuse institution sur fond de polémique quant à la gouvernance de l’ancien directeur, le danseur et chorégraphe américain Robert Swinston. Dans une tribune publiée dans Libération, le collectif militant La Permanence qui "assure une vigilance contre les discriminations dans le milieu chorégraphique" relayait les témoignages anonymes d’anciens étudiants, intervenants et salariés dénonçant des "humiliations et pressions morales", des "inégalités de traitements", un "état physique et psychologique" préoccupant chez certains étudiants mais également une pédagogie qui ne reflète pas "le dynamisme d’une danse contemporaine, diversifiée, inventive, ouverte sur le monde."

À l’image de la nomination récente du collectif (la)Horde à la tête du Ballet de Marseille, c’est un jeune artiste pluriel qui a donc été retenu pour refondre l’institution et la faire rayonner à l’international. Noé Soulier a choisi de prendre un tout nouveau départ et de repenser entièrement la pédagogie de cette grande école de danse.

"On essaie d’aborder une nouvelle approche du corps, du mouvement, de la composition et de l’organisation des événements en étudiant des modèles qui viennent de la danse mais aussi de la littérature ou de la musique. On aborde également des questions sociétales et théoriques qui peuvent venir des sciences humaines, de la philosophie ou des sciences dures. C’est une formation qui est tournée vers l’expérimentation et l’innovation, qui ne classifie pas les étudiants entre danseurs, interprètes et créateurs mais qui vise à créer un environnement où ils peuvent tout expérimenter."

C’est en 2020 que le chorégraphe a pris ses nouvelles fonctions dans un contexte doublement compliqué puisqu’il a également dû s’adapter au Covid et donc affronter une double crise, à la fois interne et mondiale. Frappées durement par la pandémie, la danse et son enseignement ont dû se repenser totalement au cours de l’année écoulée.

La danse est considérée comme une discipline qui ne peut être enseignée exclusivement à distance. Les cours en présentiel ont donc pu être maintenus mais sans la même intensité. Les danseurs se sont donc habitués au port du masque en studio, à danser en jauges strictes et à suivre certains cours sur Zoom. Si la qualité de cet enseignement de contact s’est vue dépréciée par la distanciation, tout n’est cependant pas à jeter. Cette situation exceptionnelle a également permis de connecter les étudiants à des intervenants internationaux et repenser certaines pratiques, à l’heure où faire prendre l’avion à des personnes pour donner une conférence ou un cours n’est plus acceptable écologiquement parlant.

(Removing Reset © Delphine Perrin _ Cndc)

Paradoxalement, pendant cette année de pandémie, l’école s’est également ouverte à l’international grâce au recrutement d’étudiants étrangers qui n’auraient pas pu faire le déplacement jusqu’à Angers pour une simple audition. Ainsi, dès la rentrée, huit des vingt nouveaux élèves de la promotion 2021 arriveront du Brésil, d’Ukraine, d’Israël ou du Japon, quand la précédente promotion ne comptait qu’un seul élève étranger.
Cette capacité à se connecter et à ne pas se renfermer sur une formation uniquement française ou européenne, elle est à garder. "La richesse d’une formation, ce sont ses étudiants et si tous les étudiants sont issus des mêmes horizons et ont les mêmes références culturelles, c’est moins intéressant pour eux que s’ils ont un spectre d’expériences physiques et corporelles plus vastes."

Œuvrer pour la diversité

Le 8 février dernier, en pleine pandémie, l’Opéra National de Paris profitait également de cet arrêt forcé pour faire son autoanalyse. L’institution a donc rendu public son rapport sur la diversité, mené par la secrétaire générale du Défenseur des droits Constance Rivière et l’historien Pap Ndiaye, parallèlement au manifeste De la question raciale à l’Opéra rédigé par un groupe de cinq personnes noires et métisses de la maison.

Deux axes ont été travaillés : la diversité, grande absente dans les rangs de l’Opéra, et la présence d’œuvres stéréotypées au répertoire. Noé Soulier qui, dans son essai, a analysé le mouvement et les pratiques chorégraphiques au plus près, pose les bases du débat : "À l’Opéra de Paris, il y a une manière d’enseigner le mouvement qui est très spécifique et qui s’appelle l’école française. Mais elle peut être apprise par tout le monde. Il faut donc faire la distinction entre cet héritage précieux, la structure chorégraphique et la manière d’apprendre qui ne sont pas à perdre, et les œuvres qui, elles, évoluent nécessairement avec leur époque, les corps et les idéologies."

Parmi leurs préconisations pour répondre à ces deux grandes problématiques, Constance Rivière et Pap Ndiaye proposent d’adapter les productions problématiques, une initiative déjà amorcée par Alexander Neef, le directeur de l’Opéra, Benjamin Millepied et Aurélie Dupont, directeur et directrice de la Danse. La réaction d’une partie de la sphère politique ne s’était pas fait attendre et Marine Le Pen avait alors dénoncé pêle-mêle autocensure, cancel culture et américanisation. "On a déjà retiré des actes entiers de certains ballets et personne n’a jamais rien dit. Là, on parle d’arrêter le blackface et de renommer la 'Danse des négrillons' en 'Danse des enfants' et tout le monde hurle au scandale. L’instrumentalisation qui a été faite de cette question est paradoxale et choquante", regrette le directeur du Cndc.

"C’est ironique car les ballets qui sont au répertoire ne sont pas restés tel quels, même les versions que l’on présente comme historiques. C’est comme un bâtiment qu’on aurait constamment rebâti au cours du temps, il y a une imbrication de périodes différentes assez difficiles à décoder d’ailleurs. C’est regrettable que ce soit uniquement quand on les transforme pour des raisons morales pour ne pas imposer d’accomplir des actes racistes que ça pose un problème. Ces craintes ne sont pas légitimes car les grands ballets comme Le Lac des Cygnes ou Gisèle, ils seront toujours dansés."

L’Opéra, cette vieille dame qu’il ne faut pas trop bousculer, se retrouve actuellement pris en étau entre deux problématiques. D’un côté, il prend conscience de la nécessité d’ouvrir ses portes à des profils différents, ce qu’il a notamment fait en créant sa plateforme numérique "3e Scène". De l’autre, le classique demeure son socle, structure sa réputation de lieu d’excellence et reste plébiscité par son public historique.

Pour favoriser la diversité dans les rangs de l’institution, la refonte doit se faire par le bas et pour les deux rapporteurs, il est donc urgent de faire évoluer le concours d’entrée à l’école de danse en allant à la rencontre de candidats de la France entière sans oublier les territoires d’outre-mer. Mais cette préconisation se heurte souvent à l’inévitable argument esthétique de l’homogénéité des actes blancs, comme dans Gisèle ou Le Lac des Cygnes, où toutes les danseuses sont habillées en blanc et selon lequel, une danseuse noire viendrait casser l’unité. Pour Noé Soulier, il y a là une confusion :

"L’unité n’est pas chromatique, un corps de ballet avec des danseuses de différentes couleurs de peau, c’est sublime. Ce qui doit être commun, c’est l’approche et la géométrie du mouvement. Un corps de ballet diversifié et pluriel mais qui a une manière de bouger commune, c’est ça qui est magnifique et qui enrichit l’héritage de l’Opéra. Le ballet, il y a des êtres humains qui l’interprètent tous les soirs, c’est quelque chose qui est vivant, qui se transforme et c’est ça qui fait toute la différence."

Si dans la danse, la prise de conscience s’est fait attendre, la nouvelle génération entend bien faire bouger les lignes.

Removing Reset, le ballet de Noé Soulier, sera présenté le vendredi 11 juin à 15 h 30 et le samedi 12 juin à 16 h 45 aux Usines Fagor. Il a également chorégraphié le solo Self Duet, présenté dans le cadre du programme Danser Encore par le Ballet de l’Opéra de Lyon.